Romain Fathi, Représentations muséales du corps combattant de 14-18. L’Australian War Memorial de Canberra au prisme de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne

Paris, L’Harmattan, 2013, 204 p.

par Antoine Prost   Du même auteur

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Le titre de ce petit livre alerte en résume très exactement le propos. Il ne s’agit pas vraiment d’une comparaison entre l’ Australian War Memorial (AWM) de Canberra et l’Historial de Péronne car ce dernier, vieux d’une vingtaine d’années seulement (1992), ne peut avoir la profondeur historique du premier, ouvert en 1941. Mais la muséographie originale de l’Historial, son parti historien de ne pas représenter les soldats, de les évoquer seulement en plaçant uniformes et objets de proximité dans des fosses horizontales, encastrées en creux dans le sol, la place central donnée à la série Der Krieg d’Otto Dix font particulièrement bien ressortir par contraste la volonté d’héroïsation de l’AWM. Aux soldats morts des trois grandes nations belligérantes, dont l’Historial ne donne à voir que des traces, des objets à la fois abandonnés et recueillis, s’oppose la figure virile du digger debout, érigé en symbole identitaire d’une nation nouvelle.

L’intérêt du livre est de ne pas se limiter à cette opposition trop évidente, mais d’une part de la démontrer par une analyse fine de plusieurs dispositifs d’exposition, d’autre part d’en explorer la genèse en retraçant l’histoire de ces dispositifs. La guerre que commémore l’AWM s’écarte en toute connaissance de cause de la guerre réelle, pour rester compatible avec un imaginaire fait de combats à la baïonnette et d’affrontements au grand soleil de la bataille. Le diorama censé représenter la « charge » de cavalerie de Magdhaba, par exemple, est en grande partie une fiction : les light horsemen australiens n’étaient pas formés à la charge ; tenue à la main, la baïonnette est trop courte pour blesser ; on ne peut tirer au galop en tenant son fusil d’une main et les rênes de l’autre, et seuls quelques cavaliers sont parvenus jusqu’à la ligne turque. Le diorama érige en fait d’armes héroïque un combat plus modeste. Même les représentations des souffrances des soldats sont en quelque sorte aseptisées. Voici, par exemple, un diorama représentant un brancardier dans la boue : l’homme est assis, accablé, la tête entre les mains, dans un univers de boue, mais il n’y a rien qui évoque le combat et la mort, pas de blessé, pas de brancard. Et d’ailleurs, pourquoi faut-il que ce soit un brancardier, si ce n’est parce qu’un digger ne s’abandonne pas, ne se décourage pas ?

L’exemple le plus convainquant est un sujet de sculpture pour lequel R. Fathi peut comparer un plâtre de 1938, une statue de 1941, tous deux nommés The man with the donkey, et une statue de 1988 placée devant l’AWM aujourd’hui baptisée Simpson and his donkey. Il s’agit d’un Anglais qui a déserté en 1910 et s’est enrôlé dans l’armée australienne sous un autre nom. Brancardier, il aurait sauvé des centaines de blessés en les transportant sur son âne avant d’être tué à Gallipoli moins d’un mois après le débarquement. La légende a prospéré au point qu’un billet de banque présente son image. C’est devenu une figure de l’identité nationale. Le plâtre représentait un blessé évanoui, le bras retenu par un bandeau, soutenu par Simpson ; il mettait l’accent sur la solidarité, le secours chrétien du blessé. Simpson était une sorte de bon Samaritain. Cette représentation fut refusée ; on souhaitait un blessé moins sérieusement touché, qui apparaisse clairement comme Australien, et qui passe son bras autour du cou de Simpson. La statue de 1941 montre un blessé sans blessure apparente, coiffé du chapeau typique des diggers, assis sur l’âne mais retenu par le bras de Simpson, un peu en arrière de lui. Ils avancent tranquillement. Une polémique prend corps cependant : Simpson, dont la légende s’imposait, n’était pas assez reconnaissable bien que nommé sur le socle de la statue. Aussi celle de 1988 a-t-elle pris son nom ; il porte désormais lui aussi le couvre-chef australien au lieu du calot ; il est en plein effort, en chemise, et non plus en uniforme. Le blessé qui se maintient seul sur l’âne tend sa jambe droite dont le bas est bandé, il souffre manifestement, mais garde un visage fermé. La sculpture donne à voir le courage et la détermination.

R. Fathi présente d’autres exemples de la façon dont la représentation muséale du corps des soldats – ce qu’il nomme leur corporéité ‑ véhicule une lecture de la guerre et lui donne sens. Il ne se contente pas de quelques morceaux bien choisis ; il prend en compte la conception d’ensemble du musée, l’articulation des salles les unes par rapport aux autres. Sa plongée dans les archives de l’AWM, abondamment dépouillées, lui permet d’identifier les débats et les choix. Le seul élément qu’il néglige est l’ambiance sonore ; elle confirmerait sans doute ses analyses. Tanja Luckins avait déjà mis en évidence comment en Australie, la commémoration endeuillée des veuves et des mères aux portes des ports d’où les volontaires australiens s’étaient embarqués, avait été progressivement marginalisée par les manifestations des vétérans1. Dans l’AWM, ouvert en 1941, la mémoire douloureuse d’une guerre lourde de souffrances, de blessures et de deuils, n’avait guère de place. R. Fathi démontre que l’héroïsation des diggers s’est renforcée et il nous montre par quels chemins.

Resterait à comprendre pourquoi cette évolution est si différente de celle qui, en France, a fait passer les poilus du statut de héros à celui de victimes. Différence entre une armée de volontaires et une armée de conscrits ? Différence d’enjeux pour les nations en cause ? Différence de culture politique ? Il reste frappant que les mémoires d’une même guerre puissent être aussi contrastées.


Antoine Prost.


1. T. LUCKINS, The Gates of Memory. Australian People’s Experiences and Memories of Loss and the Great War, Freemantle, Curtin University Books, 2004.

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