Romain Bertrand, Mémoires d’empire. La controverse autour du « fait colonial », 2006

Bertrand (Romain), Mémoires d’empire. La controverse autour du « fait colonial ». Broissieux, Éditions du croquant, 2006, 221 pages. « Savoir agir ».

par Sylvie Thénault  Du même auteur

Sous ce large titre, Romain Bertrand se propose de revenir sur la polémique qui a suivi l’adoption de la loi du 23 février 2005 et plus particulièrement ses deux articles contestés : l’article 4 recommandant l’enseignement du « rôle positif » de la France outre-mer et l’article 13 prévoyant l’indemnisation des anciens de l’OAS dont la carrière professionnelle a été interrompue du fait des diverses sanctions qui les ont touchées. Romain Bertrand en décortique d’abord la genèse, en montrant comment les parlementaires ont modifié le projet gouvernemental, conçu pour compléter l’indemnisation des rapatriés et des harkis, par l’ajout de dispositions puisées dans le rapport de Michel Diefenbacher, favorable à une revalorisation de l’œuvre française outre-mer. Dotant le texte d’une forte dimension symbolique, ces dispositions l’ont inscrit dans une stratégie de revanche des milieux nostalgiques de l’Algérie française, soucieux de redresser l’image de la France aux colonies après le scandale de la torture au tournant des années 2000-2001, promoteurs d’autres initiatives dans ce sens – musées, mémoriaux notamment – mais globalement restés, jusque-là, insatisfaits.

Pourquoi réussirent-ils ici ? L’auteur démontre de façon convaincante que le texte a été particulièrement soutenu par des parlementaires de droite nouvellement intégrés dans le jeu politique national. Or, élus de locaux de longue date, familiers des associations de rapatriés dans leurs circonscriptions, ils en ont relayé les revendications. En espéraient-ils des retombées électorales ? Oui, dit Romain Bertrand, tout en insistant sur le caractère fantasmé d’un vote pied-noir à récupérer, mais pas seulement : ces élus appartiennent à une génération qui n’a pas connu le combat de l’OAS contre de Gaulle, à qui cette mémoire n’a pas été transmise ou encore dont les ascendants ont eux-mêmes été activistes. C’est ainsi que le verrou anti-OAS aurait sauté. À ce stade, un retour sur l’histoire du gaullisme n’aurait peut-être pas été inutile : quel soutien de Gaulle a-t-il trouvé, en dehors des fidèles placés à des postes-clefs de l’État, lui assurant une forme de garde rapprochée, chez les parlementaires de droite de l’époque, au moment même où l’OAS le menaçait ? Le verrou anti-OAS a-t-il jamais été posé ?

De même, l’attitude de la gauche, moins interrogée dans le livre que celle de la droite, gagnerait à être éclairée par un retour sur le passé. « L’inadvertance », avancée par François Hollande pour expliquer le vote des socialistes n’aurait-elle pas, elle aussi, des racines historiques ? Car cette « inadvertance » témoigne de l’absence d’un réflexe anticolonialiste qui, s’il avait existé et fonctionné comme existe et fonctionne un réflexe antifasciste, aurait pu motiver une opposition au texte de l’article 4. L’absence d’un tel réflexe pourrait s’expliquer par l’histoire du rapport de la gauche – des gauches ? – à la question coloniale.

Hors de France, la polémique a surtout été portée en Algérie par le chef de l’État qui s’est servi de la dénonciation du texte pour construire et entretenir un rapport de forces avec les autorités françaises dans le cadre de négociations d’un éventuel traité d’amitié entre les deux pays. Romain Bertrand ne dit rien des enjeux internes d’une telle dénonciation alors qu’il s’agissait aussi, pour Abdelaziz Bouteflika, de jouer sur un sentiment de fierté nationale blessée pour mieux rassembler les Algériens autour de son projet de charte pour la paix et la réconciliation, soumis à référendum en septembre 2005. C’est que l’auteur adopte résolument une autre perspective : replacer la réaction algérienne dans un mouvement d’ensemble gagnant la diplomatie des pays du Sud qui usent de la demande de repentance comme d’une arme. Cette démarche, si elle a l’inconvénient de minorer la dimension franco-algérienne de la polémique, a aussi – et surtout – le mérite de rappeler que la colonisation et sa vision française ont des résonances bien au-delà d’Alger, comme le prouve la réaction antillaise. Reste une interrogation, dans ce cas : l’absence de polémique dans les autres territoires anciennement soumis à la tutelle française, que ce soit en Afrique ou en Asie.

La deuxième partie du livre apporte une réponse. Consacrée aux débats français de l’automne 2005, elle montre comment l’apogée de la contestation de l’article 4 est lié à la conjoncture de cette période. La révolte qui a éclaté dans certaines banlieues françaises fin octobre, en effet, plaçait une fois de plus la question de l’immigration au cœur du débat politique. Or, l’appel des Indigènes de la République avait noué colonisation et immigration en postulant que le traitement des immigrés en France témoignait d’une prégnance du colonialisme dans le pays. Par ailleurs, un collectif antillais-guyanais poursuivait Olivier Pétré-Grenouilleau pour ses propos concernant la traite et l’esclavage et ravivait ainsi la question posée aux historiens par l’article 4 : comment sauvegarder la liberté et l’indépendance de la recherche dès lors que les politiques, par le biais de « lois mémorielles », s’emparent du passé pour le qualifier juridiquement, en figer une interprétation idéologique, poser des interdits ou définir des orientations pour l’enseignement et la recherche ? Les lois Gayssot et Taubira, ainsi que celle sur le génocide des Arméniens, étaient visées au même titre que le texte du 23 février 2005 dans un appel défendant la « Liberté pour l’histoire ». Dans ce contexte, le sort réservé à l’article 4 se chargeait d’un double enjeu : il devenait significatif du traitement réservé à des identités minoritaires revendicatives, mais aussi des rapports souhaités entre histoire et politique.

Ressort de cette deuxième partie l’idée que c’est le sens donné à l’abrogation ou au maintien de l’article 4, par son articulation à des débats d’actualité, qui détermine l’intensité de la polémique. Ainsi pourrait s’expliquer son écho en Algérie et aux Antilles et, inversement, le silence dans des pays où le sort réservé à l’article 4 ne charriait pas de forts enjeux internes ni bilatéraux. Ainsi pourrait s’expliquer, aussi, en France, l’absence de mobilisation contre l’article 13 dont la dénonciation ne peut s’adosser à aucune autre question objet d’un débat politique national.

Il fallait, conclut Romain Bertrand, que la promotion du « bilan positif de la colonisation » s’inscrive dans « la routine du jeu politique démocratique contemporain » pour aboutir. N’en était-il pas de même pour sa contestation qui, si elle n’a pas emprunté les canaux du jeu parlementaire, l’a emporté grâce à son intégration dans le discours et la mobilisation de formations militantes émergeant en 2005 ?



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