Robert Boyer et Toshio Yamada (dir.), Japanese Capitalism in Crisis: A Regulationist Interpretation

Boyer (Robert) et Yamada (Toshio), sous la direction de, Japanese Capitalism in Crisis: A Regulationist Interpretation. Londres, Routledge, 2000, 238 pages.

par Sébastien Lechevalier  Du même auteur

Ce livre collectif dirigé par Robert Boyer et Toshio Yamada est le résultat d’un travail franco-japonais entamé à la fin des années 1980. Il s’agissait initialement d’appliquer les concepts de l’École de la Régulation, élaborés à partir de l’analyse des capitalismes américain et français (puis de certains pays européens) de l’après-guerre, au cas du Japon. Une première vague d’analyses a ainsi permis d’aboutir à une meilleure compréhension de la nature du capitalisme japonais d’après-guerre et notamment de souligner les différences entre ce que l’on a qualifié de toyotisme et le fordisme. Cela concerne notamment plusieurs aspects du rapport salarial comme l’organisation du travail (primat des innovations organisationnelles sur la mécanisation, polyvalence des salariés et réduction de l’écart entre conception et exécution, multiplicité des logiques de formation des salaires, etc.). Cette même vague d’analyses soulignait dès la fin des années 1980 les forces mais aussi les limites potentielles de ce modèle de développement. Cette analyse parvenait à critiquer et dépasser à la fois l’analyse purement économique traitant l’économie japonaise comme une variante de l’économie de marché américaine et les interprétations culturalistes du modèle japonais qui en soutenaient la spécificité. Ce modèle est certes unique mais non pas pour des raisons culturelles, fondamentalement pour des raisons institutionnelles et historiques.

Ce livre reprend pour une large part ces analyses et les confronte au défi représenté par la crise commencée en 1992 avec l’éclatement des bulles et dont le Japon n’est toujours pas sorti. Comme on peut s’y attendre, étant données les différences soulignées entre les diverses formes de capitalisme, la crise japonaise dans les années 1990 est sensiblement différente de celle observée en Europe et aux États-Unis dans les années 1980. On retrouve au passage ce principe emprunté à l’École des Annales, que les régulationnistes ont fait leur : chaque société a la crise de ses structures socio-économiques. La théorie de la Régulation va plus loin encore en soulignant qu’on ne peut pas les expliquer par un même modèle, ce qui va contre la prétention théorique du courant dominant en sciences économiques, qui prétend pouvoir tout expliquer avec le même modèle, en mettant au jour des invariants valables en tout temps en tout lieu.

Quels sont les principaux résultats de cette macroéconomie institutionnelle et historique qu’est la théorie de la Régulation dans la compréhension de la crise du capitalisme japonais ? Cette analyse s’écarte des réponses trop monocausales – irrationalité, archaïsme, erreurs de politique économique – pour souligner la complexité de la crise. Les deux résultats les plus importants sont les suivants. Tout d’abord, sont mises en évidence des complémentarités institutionnelles, qui sont à la base de la dépendance au sentier remarquable dans la trajectoire historique d’une économie comme le Japon, thème qui est devenu depuis un chantier important de recherche en économie institutionnelle. On peut ainsi comprendre pourquoi il est difficile de transformer les institutions du marché du travail sans réformer les marchés financiers ou le régime de la concurrence sur le marché des biens. Ensuite, est avancée l’hypothèse de la financiarisation du mode de régulation japonais : la crise est interprétée comme le résultat d’une inversion de la hiérarchie des formes institutionnelles. Si le rapport salarial a été la forme institutionnelle dominante pendant la période de haute croissance, il a été peu à peu dominé par la forme institutionnelle finance. Le point de départ du changement se situe dans les années 1970 : pour différentes raisons, à la fois externes (fin du système financier international de l’après-guerre, pressions américaines, etc.) et internes (baisse du taux d’investissement des firmes, émission d’obligations par le gouvernement japonais pour financer un déficit croissant dans les années 1970 notamment), on assiste à une dérégulation progressive du système de financement japonais. Dans un premier temps, cette transformation semble servir l’économie japonaise qui se retrouve au faîte de sa puissance à la fin des années 1980, d’un point de vue manufacturier mais aussi bancaire. Cependant, dans un second temps, cette financiarisation déstabilise le régime de croissance, en favorisant une suraccumulation.

D’autres résultats de cette analyse méritent d’être soulignés. Tout d’abord les auteurs montrent de façon convaincante que la crise provient des forces mêmes du modèle japonais, ce qui permet de résoudre le paradoxe selon lequel les mêmes institutions ont pu être à la fois au cœur des performances de l’économie japonaise dans le passé et de sa crise aujourd’hui. Ainsi, par exemple, le rapport salarial qui était au cœur de la compétitivité japonaise peut devenir un obstacle dans un changement de contexte marqué par le ralentissement de la croissance et une dérégulation des marchés financiers. Ensuite, la crise actuelle, qui relève d’un cycle non reproductif (par lequel on ne parvient pas par exemple à réduire les surcapacités de production), est typiquement une crise du mode de régulation, de laquelle on ne pourra sortir que par une modification des compromis institutionnels. En outre, le changement institutionnel actuel relève d’une forme d’hybridation plus que d’une convergence vers le capitalisme de marché. On ne peut comprendre cette forme de changement que par le recours à une analyse historique de long terme, grâce à laquelle il apparaît que le modèle japonais a fortement évolué. La crise actuelle est celle d’un modèle dont certaines des caractéristiques sont nées dans les années 1930 et pendant la guerre, puis sous l’occupation américaine, ont évolué pendant la haute croissance et ont commencé à se transformer de façon structurelle au cours des années 1970 et 1980. Enfin, la théorie de la Régulation elle-même sort enrichie de cette analyse de la crise du capitalisme japonais, notamment du point de vue de l’analyse des conditions de viabilité d’un régime de croissance.

Bien sûr, cet ouvrage n’est pas sans défauts. Il est tout d’abord daté, ce qui constitue à la fois la force et la faiblesse des analyses en termes de régulation. La force car l’analyse de la crise est fondamentalement historique; la nature de la crise japonaise a elle-même évolué, à mesure qu’elle durait. La faiblesse car on peut regretter qu’une partie des contributions n’aient pas été actualisées à la lumière des événements les plus récents, notamment la récession de 1998-1999. Ensuite, comme c’est souvent le cas dans ce type d’ouvrage, les différentes contributions sont inégales. On retiendra surtout, outre l’introduction et la conclusion de Robert Boyer et de Toshio Yamada, la contribution de Isogai, Ebizuka et Uemura qui nous semble être la compréhension la plus aboutie du rapport salarial japonais à ce jour (chapitre 2); les modèles de croissance respectifs d’Uni et d’Uemura, si le lecteur n’est pas gêné par la formalisation mathématique (chapitres 3 et 8); l’analyse des transformations contemporaines du rapport salarial japonais par Boyer et Juillard (chapitre 7). Enfin, les auteurs ne résistent pas au jeu du pronostic sur les différents scénarios quant à l’avenir de l’économie japonaise. Si on écarte deux scénarios extrêmes, le maintien dans ses grandes lignes actuelles du système (ce qui est déjà contredit par les faits, tant le « système » a changé depuis plus de 10 ans) ou la convergence vers le modèle anglo-saxon, reste l’hypothèse d’une hybridation. Cette hypothèse est attractive mais souffre d’une sous-détermination. De plus, la question de savoir comment l’économie japonaise peut suivre cette voie reste sans réponse. Si on espère trouver dans cet ouvrage des solutions à la sortie de crise, on risque d’être un peu déçu, même si les auteurs concluent à la nécessité d’une intervention du politique, en soulignant que la reprise ne pourra pas être autonome. Mais cette idée n’est pas explorée à son terme, signe qu’il faut certainement approfondir encore l’analyse dans une perspective d’économie politique, qui fait encore défaut à l’approche en termes de régulation.

Quoi qu’il en soit, le principal intérêt de ce livre est son fil conducteur que constitue la problématique adoptée par l’ensemble des auteurs : le capitalisme japonais est-il en crise parce que ses institutions sont obsolètes ? Après le rattrapage du revenu national par tête américain, acquis à la fin des années 1980, faut-il que le Japon se lance dans une forme de rattrapage institutionnel du capitalisme américain – jugé en tout point meilleur ? Si l’on suit la conclusion des auteurs, la réponse est fondamentalement négative. Ce livre aborde au passage presque tous les aspects du capitalisme japonais, y compris le système financier et le système de protection sociale, et s’avère précieux par l’analyse originale qu’il offre de la crise japonaise contemporaine. Il s’adresse donc à tous ceux intéressés par l’économie japonaise et sa crise, mais aussi, plus généralement, par la diversité des formes du capitalisme, l’histoire et la théorie des crises.



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