Rémy Pech, Jules Maurin, 1907. Les mutins de la République. La révolte du Midi viticole, 2007

Pech (Rémy), Maurin (Jules), 1907. Les mutins de la République. La révolte du Midi viticole. Toulouse, Privat, 2007, 333 pages. « Histoire ». Préface de Maurice Agulhon.

par Michel Pigenet  Du même auteur

« Dans cette affaire – à la fusillade de Narbonne près, mais quelle restriction ! – tout était républicain, moderne, populaire, pacifique… ». D’une phrase, Maurice Agulhon souligne la singularité de l’approche développée par Rémy Pech et Jules Maurin dont l’exceptionnalité garantira la paradoxale exemplarité et sur lesquels on pensait n’avoir plus rien à apprendre tant ils ont suscité de témoignages, d’analyses et de commentaires.

C’est, précisément, le mythe, cher aux divers courants des gauches antimilitaristes, révolutionnaires et régionalistes, que les auteurs confrontent à l’histoire. Confrontation réussie : à la faveur de son centenaire, l’ouvrage, revendiqué « comme un ultime salut à la mémoire des braves soldats du 17e », renouvelle l’historiographie de la mutinerie qui accompagna le plus grand mouvement social du Midi. Servis par une familiarité de longue date avec les sources de l’histoire des vignerons languedociens et du monde militaire, les deux historiens livrent des documents inédits, recueillis au long de « quatre décennies d’enquêtes et de contacts au sein même du peuple vigneron ».

Après une première partie où J. Maurin revient sur « l’événement » décortiqué à travers l’examen de « la révolte viticole à son paroxysme », du « recrutement local » du 17e régiment d’infanterie de Béziers-Agde et l’analyse des faits, les 140 pages réservées aux neuf témoignages d’appelés, introduits et annotés par R. Pech, occupent la place centrale, dans tous les sens du terme, de l’étude. Outre la minutieuse reconstitution des faits et des circonstances de leur enchaînement, elles restituent, parfois à chaud, le point de vue de « pioupious » dont aucun, constat essentiel, « ne se pense comme un soldat perdu ni vaincu ». De fait, et c’est là l’un des principaux apports du livre, les auteurs suivent le devenir des mutins au-delà des heures chaudes des 20 et 21 juin. Provoquée par la fusillade qui, à Narbonne, fait un mort et trois blessés graves lors des graves échauffourées du 19, la spectaculaire insubordination du 17e régiment d’infanterie exprime d’abord la crainte des jeunes soldats, originaires de la région, d’avoir à tourner leurs armes contre leurs proches – parents, voisins, collègues, concitoyens. Aussi intolérable soit-il au regard de la discipline militaire, l’acte relève plus de la résistance passive que de l’action révolutionnaire dont elle a, certes, les apparences. Situation, il est vrai, des plus délicates et toujours susceptible de basculer. Si rien d’irréparable ne se produit du côté des mutins, les autorités réagiront elles-mêmes avec discernement. Résolues à rétablir l’ordre, mais réalistes et habiles, elles montrent une réelle modération dans la remise au pas des soldats que l’on cherche en priorité à éloigner du Languedoc. Transférés à Gap, ils seront ensuite embarqués pour Gafsa, en Tunisie. Maintenus au sein d’un régiment qui échappe à la dissolution, les hommes ne font l’objet d’aucune inculpation et ne sont pas davantage versés dans les bataillons disciplinaires nord-africains. Au terme de deux années normales de service, ils regagneront la métropole. Près d’un demi-siècle plus tard et dans le contexte différent d’un début de guerre coloniale « sans nom », l’armée et le pouvoir politique seront beaucoup moins indulgents, malgré la prudence qu’impose le risque de braquer l’opinion, face aux troubles suscités lors du rappel des réservistes de 1955.

La troisième partie traque, sous la plume de R. Pech, les traces – dos de cartes postales, journaux, affiches, romans, récits, poèmes et chansons – et la mémoire de la mutinerie, tels qu’ils ont pu se conserver, se forger et se transmettre, dès les lendemains des troubles. Preuves à l’appui, l’historien tord le cou aux légendes qui lui sont associées. Pas plus que Gafsa n’était Biribi, les mutins de 1907 ne furent délibérément sacrifiés pendant la Grande Guerre par un État-major rancunier. Étrangers à tout antipatriotisme, leur antimilitarisme sans ostentation paraît « très relatif ». Montéhus a bien cerné l’état d’esprit des « braves soldats du 17e », pacifistes « restés des citoyens » sous l’uniforme et soucieux de ne pas se tuer « entre Français ». Sur ce point, la sévérité des auteurs envers la célèbre chanson n’emporte pas l’adhésion. Si ses paroles glorifient le « refus de rougir (les) baïonnettes », elles ne mentionnent nullement l’existence d’un tel ordre et semblent compatibles avec le caractère préventif de la mutinerie. À quand l’histoire des usages et des interprétations du « Gloire au 17e » ?


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