Rémy Cazals, Lettres de réfugiées. Le réseau de Borieblanque. Des étrangères dans la France de Vichy, 2003

Cazals (Rémy), Lettres de réfugiées. Le réseau de Borieblanque. Des étrangères dans la France de Vichy, Paris, Tallandier, 2003, 471 pages.

par Marc Bergère  Du même auteur

« Rémy Cazals est un découvreur d’archives. Tel un sourcier, il débusque des manuscrits, des correspondances enfouies dans le terreau d’un Sud-Ouest sociable et scripturaire, dont il connaît les réseaux mieux que personne. » En effet, comme l’indique Michelle Perrot dans sa préface, depuis ses célèbres Carnets de guerre du tonnelier Louis Barthas (1914-1918), Rémy Cazals reste un défricheur d’archives oubliées. Il s’est fait une spécialité de lire l’histoire à travers les écrits personnels, les correspondances et les journaux de Françaises et de Français ordinaires, c’est à dire précisément celles et ceux qui échappent le plus souvent aux études historiques.

Ici, il présente la correspondance échangée par Marie-Louise Puech, résidant à Borieblanque (Tarn) avec des universitaires étrangères au titre de l’AFDU (association des Françaises diplômées des universités, fondée au lendemain de la Grande Guerre). Ce faisant, il témoigne de la vitalité, y compris et a fortiori dans une société en guerre, des réseaux de ce jeune associationnisme féminin, véritable creuset et vecteur d’intégration sociale, professionnelle et internationale de ces premières générations d’intellectuelles. Pour ce faire, l’auteur s’appuie sur un corpus de 600 lettres et dossiers relatifs à de jeunes femmes issues d’une dizaine de pays (Australienne, Autrichienne, Allemande, Belge, Espagnole, Française, Polonaise, Tchèque…), réfugiées dans la France de Vichy. Dès lors, l’ouvrage éclaire de nombreux aspects de la France « de » et surtout « sous » Vichy à la confluence de l’histoire de la guerre au quotidien et de l’histoire des intellectuelles. Exhumant des tranches de vie de réfugiées, il nous invite également à découvrir le rapport à l’altérité entre population française et étrangères. Chemin faisant, il permet de saisir comment ces femmes ont, à l’époque pensé leurs rapports à l’événement et à elles mêmes, contribuant ainsi à l’histoire des représentations. Il souligne notamment : l’ampleur du trauma de 1940 à travers de nombreuses et souvent saisissantes références à l’exode (p. 62-78, 95-102…), l’heure de vérité des rafles anti-juives de l’été 1942 (p. 234-249), sans oublier la difficile voire impossible sortie de guerre. Histoire et histoires de retours de déportation (p. 336-337), de réfugiées qui deviennent exilées (p. 353-367) voire de la transition d’une guerre à une autre (en particulier en Pologne et à Prague, p. 359-367, 415-424), sans oublier les observations aiguës d’une Allemande en 1945-1946 (p. 369-399), l’intérêt porté à cette séquence chronologique n’est certainement pas le moindre du livre. Dès lors ballottées par les événements et subissant le poids des contraintes matérielles, on est frappé par l’inlassable et remarquable importance accordée par ces femmes au travail intellectuel pour préserver leur identité voire une part d’humanité. Au delà, certaines lettres révèlent aussi la façon dont l’épreuve de la guerre participe au brouillage des rapports de genre (p. 86-87, 223-225).

Histoire de femmes (les réfugiées et protégées de Marie Louise Puech), même si le plan chronologique retenu prive parfois le lecteur d’une lisibilité claire de leurs parcours et itinéraires respectifs, ce livre dessine aussi le portrait assez fascinant d’une femme. En effet, au miroir de la correspondance échangée se dégage l’image remarquable de Marie-Louise Puech, née Milhau (1876-1966). Parlant trois langues, titulaire d’une licence d’Allemand, elle enseigne la langue et la littérature françaises à l’université anglophone McGill de Montréal de 1900 à 1908. Dans l’entre-deux-guerres, elle est secrétaire de l’Union pour le suffrage des femmes, présidente de l’union féminine de la SDN et membre du CIF (comité international des femmes). Au-delà de ces engagements, on découvre sous l’Occupation l’étonnante diversité de ces réseaux (protestants en particulier), toujours à l’interface de liens institutionnels, professionnels (enseignement secondaire et supérieur) et personnels. Militante, elle témoigne alors de ses convictions par son action et sa solidarité (y compris auprès de personnes dont elle ne partage pas les options politiques). Sensible aux questions féministes, elle se présente aussi à ses interlocutrices comme une femme de devoir attachée à un certain ordre matrimonial (non sans sacrifice et résignation) dans la vie privée comme professionnelle (p. 271-272).

Enfin, par son objet et sa construction, l’ouvrage ménage une très large place aux lettres étudiées. Disposant d’une véritable culture de l’archive, Rémy Cazals livre ainsi aux lecteurs de nombreuses prises de parole offrant une étude achevée mais aussi autant de sources et d’objets d’études possibles. Quel qu’en soit l’angle, il restera d’une lecture précieuse largement facilitée par des annexes utiles et pratiques (chronologie et index notamment).


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