Reiner Tosstorff, The Red International of Labour Unions (RILU) 1920-1937.

Leyde-Boston, Brill, 2016, 918 p. [traduction par Ben Fowkes de Profintern: die Rote Gewerkschaftsinternationale 1920-1937, Paderborn, Schöningh, 2004]

par Constance Margain  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage  ISBN:     978-90-04-32557-9 Si une édition française se fait encore attendre, la récente traduction de cette étude historique du Profintern permet de rendre accessibles en anglais des sources allemandes et russes. La bibliographie rassemblée permet une mise au point très utile sur l’histoire du syndicalisme international. Le résultat est un travail d’orfèvre sur une thématique historique peu étudiée, le Profintern ayant grandi sous la férule du Komintern, qui a pourtant façonné le mouvement syndical mondial pendant l’entre-deux-guerres.

En 1920, le communiste finlandais Kuusinen s’interrogeait sur l’utilité de fonder un syndicat en URSS, patrie des ouvriers. Les premiers chapitres du livre traitent de cette question de la place du syndicalisme dans le mouvement communiste et de la fondation du Profintern. L’orientation retenue augurait de l’influence de la révolution russe dans le monde et de la modalité des relations politiques et syndicales de l’URSS et du Profintern avec l’extérieur.

Zinoviev, Boukharine et Trotski soulignèrent la particularité de l’URSS par rapport aux syndicats. Pour Lénine, il était plus utile de noyauter les syndicats existants que de créer de nouvelles structures. Il était hostile à toute division. En attendant, il soulignait la nécessité de faire des compromis afin de gagner la majorité de la classe ouvrière. Au niveau national, noyautage ; au niveau international, création d’une section syndicale à l’intérieur du Komintern, organisation défendue par Zinoviev, alors président du Komintern. Karl Radek, qui considérait la relation du Komintern au syndicat comme la question la plus importante du mouvement communiste, fut en août 1920 le rapporteur de la question syndicale au deuxième congrès de l’Internationale communiste (IC) : il fit une synthèse des positions des dirigeants communistes.

Finalement, face à une conjoncture considérée comme hostile, une Internationale syndicale rouge (ISR), le Profintern, fut créée lors d’un congrès réuni à Moscou en juillet 1921. Parmi les mesures adoptées, figurait la constitution de comités internationaux de propagande par industrie (transports, textile, métallurgie, bâtiment…), qui permettaient d’éviter les scissions tout en assurant à Moscou un contrôle sur le mouvement syndical au niveau international. D’emblée, le Profintern fut pensé comme un espace de lutte contre la social-démocratie et le capitalisme afin de conquérir le mouvement ouvrier en Europe occidentale.

L’histoire du Profintern est inséparable de la personnalité d’Alexandre Losovski, dont Reiner Tosstorff esquisse la biographie. Ce personnage méconnu intervenait à tous les niveaux de l’organisation internationale. Il pensa profiter des conflits qui agitaient le Komintern pour élargir les possibilités d’action de l’ISR dans le monde, tout en suivant les orientations politiques de l’IC, dont il devint un membre permanent et influent.

En 1929, il défendit une stratégie sur les grèves qui devaient être organisées de manière « indépendantes » des syndicats réformistes. La politique dite « d’ultra-gauche » permit la création de syndicats parallèles en Allemagne, par exemple avec la création du RGO (1929). Cette politique suscita des oppositions, notamment en France. Finalement, l’ISR ne put créer nulle part des syndicats révolutionnaires ayant une influence réelle. En 1930, son cinquième congrès masqua mal l’échec flagrant de la tactique choisie, malgré quelques grèves spectaculaires. Les Internationales rouges qui furent fondées s’appuyaient sur des organisations et des réseaux préexistants – le réseau des clubs de marins dans les ports pour l’Internationale des gens de la mer, par exemple.

Le 30 janvier 1933 marqua la fin complète de cette ligne politique. L’historien rappelle que cette date fragilisa le mouvement international communiste dans son entier. Paris devint la base la plus importante du Profintern en Europe du fait des émigrés allemands et de l’importance de la CGTU. En octobre 1933, le personnel du Profintern fut réduit de moitié, beaucoup de sections furent dissoutes. L’ISR appela à un changement de politique dès l’été 1934, alors que l’unité syndicale devenait indispensable. L’ouvrage détaille les négociations en France entre la CGT et la CGTU, qui débutèrent en octobre 1934. Dans d’autres pays, les syndicats affiliés au Profintern étaient trop faibles pour que leur fusion avec d’autres soit envisageable. La question principale restait nationale, à savoir l’entrée des syndicats soviétiques dans la Fédération syndicale internationale. Sur l’ensemble de ces éléments, l’ouvrage est nourri de recherches inédites.

Reiner Tosstorff nous raconte enfin l’histoire d’une chute. En 1935, au congrès du Komintern, Dimitrov demanda la dissolution de l’ISR. La décision fut probablement prise au plus haut niveau de l’État soviétique. Le Profintern fut purement et simplement supprimé par une décision du secrétariat du Komintern le 27 décembre 1937. Quelle fut l’influence réelle du Profintern sur les partis communistes et dans les syndicats ? Reiner Tosstorff défend l’idée que l’organisation permit d’élargir la base sociale des partis communistes en constituant un réservoir de cadres, et qu’elle favorisa leur développement. Elle influença le mouvement communiste sur les questions syndicales. Sa naissance avait été liée à la lutte contre la Fédération syndicale internationale. Sa dissolution s’inscrit, entre autres, dans la volonté de Moscou d’améliorer ses relations avec cette dernière. De fait, le Profintern était devenu une coquille vide. Sa fin confirme sa subordination totale au Komintern et donc au pouvoir soviétique. Connaisseur sans égal du mouvement syndical international, Reiner Tosstorff trace avec finesse l’histoire d’une organisation qui suivit les soubresauts de la révolution russe : de sa naissance affermie par le « souffle d’octobre » dans le monde, à sa mort pendant la Grande Terreur stalinienne.

Constance Margain



Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays