Pieter Verstraete, In the shadow of disability: Reconnecting history, identity and politics

Opladen, Barbara Budrich Publishers, 2012, 130 pages.

par Marianne Woollven  Du même auteur

In the shadow of disability. In the shadow of disability: Reconnecting history, identity and politics Opladen,Barbara Budrich Publishers, 2012,133 p. 

Dans le domaine des recherches en sciences sociales sur le handicap, les disability studies ont eu ces dernières décennies une influence décisive. En proposant de discuter les implications théoriques, épistémologiques et politiques de ce courant de recherche, l’ouvrage de Pieter Verstraete propose une réflexion critique stimulante. A partir d’une recherche sur l’histoire de l’« orthopédagogie » conduite à partir de sources françaises et belges et d’une bibliographie largement anglo-saxonne, l’auteur traite des effets scientifiques et politiques du socioconstructivisme promu par les disability studies sur les travaux en histoire du handicap. Cette perspective présentée comme dominante (elle l’est davantage dans les pays anglo-saxons que dans le contexte hexagonal) s’inscrit dans le prolongement du mouvement pour les droits des personnes handicapées : la recherche faisant partie de la lutte, les historiens du handicap auraient pour mission de faire « entendre les voix » de ceux qui ont été discriminés et de contribuer à la revendication de leur identité. La politisation du handicap s’est construite sur la croyance en l’existence d’une identité collective, fondée sur une expérience commune de la discrimination. C’est l’usage problématique de la notion d’identité que Pieter Verstraete place au cœur de son livre. Grâce notamment aux travaux de Michel Foucault sur l’exercice du pouvoir, l’auteur dénonce les impasses que constituent les notions de visibilité et d’activité des personnes handicapées lorsqu’elles sont envisagées à la fois comme des catégories d’analyse et des objectifs politiques.

Le premier chapitre est consacré à la métaphore de l’ombre, souvent utilisée dans les disability studies pour décrire le mouvement par lequel les personnes handicapées passeraient des ténèbres à la lumière, c’est à dire à la citoyenneté. Selon l’auteur, cette métaphore est renforcée par une dichotomie entre « eux » (les valides) et « nous » qui sert à expliquer l’existence du handicap mais aussi à légitimer la place réservée aux personnes handicapées dans l’action politique et la recherche. Pieter Verstraete la critique pour son caractère poreux et propose un autre usage de la métaphore de l’ombre afin de la dépasser. Dans la tradition occidentale, la visibilité (synonyme d’identité, d’authenticité et d’autodétermination) est préférable à l’ombre (associée à l’ignorance, la laideur et la mort). S’appuyant sur d’autres traditions, il suggère de mobiliser la même métaphore mais cette fois en termes de vie. Dans la lignée de Walter Benjamin, il souligne la nécessité de rompre avec une approche historiciste qui pose des relations causales inévitables entre le passé, le présent et le futur et en appelle à un « hyper-activisme » critique. Au lieu d’opposer les valides aux personnes handicapées et d’envisager l’histoire du handicap comme celle du mouvement d’émancipation de ces dernières, l’ombre peut être envisagée comme un révélateur des relations au sein du monde dans lequel vivent ces deux groupes de personnes. Bien qu’elle soit présentée en termes philosophiques et métaphoriques, cette discussion de la métaphore de l’ombre s’avère en réalité centrale puisqu’elle met en évidence un ensemble d’implicites et de présupposés présents dans les travaux historiques sur le handicap s’inscrivant dans une perspective émancipatoire. Tel qu’il est présenté, l’usage alternatif de la métaphore de l’ombre demeure pourtant théorique. Il est difficile de savoir si l’auteur la considère comme une simple formulation critique ou envisage une véritable mise à l’épreuve empirique.

La réflexion se poursuit dans le chapitre suivant grâce aux apports de la pensée de Michel Foucault. Bien qu’il n’ait pas traité explicitement du handicap, ses travaux sur la naissance de la psychiatrie, ainsi que les notions de normalisation, de biopolitique ou de technologies du soi peuvent y être rapportés. Mais c’est surtout sur la conception foucaldienne du pouvoir qu’insiste Pieter Verstraete : il n’est pas envisagé seulement en termes d’oppression (comme dans les disability studies) mais comme une combinaison de d’éléments (normes, mesure etc.) qui s’exerce dans différents lieux, jusqu’au niveau de l’individu. En termes politiques, cela implique d’après l’auteur de rester vigilent quant à l’idée de libération. L’auteur s’appuie aussi sur Foucault pour mettre en évidence le piège que constitue la notion de visibilité. Il rappelle que la création des asiles n’a pas été un acte « libération » mais l’émergence d’un nouveau mode d’exercice du pouvoir, intégrant la visibilité dans de nouvelles relations de pouvoir qui tentent d’incorporer la liberté, les aspirations et craintes des individus. Ainsi la recherche historique sur le handicap ne devrait-elle pas considérer la visibilité des personnes handicapées comme une fin en soi, mais au contraire la prendre pour objet afin d’étudier les mutations de la visibilité. Etudier le handicap implique de montrer historiquement comment le handicap est venu à être considéré comme un problème.

Cette proposition est mise en œuvre dans les deux derniers chapitres, autour de la question de l’éducation. Le troisième chapitre est consacré à la compréhension culturelle du handicap. L’auteur se focalise sur le XVIIIe siècle, période au cours de laquelle a émergé le groupe des « infirmes » dont on estimait qu’il requérait une éducation particulièrement. Grâce au concept foucaldien de problématisation, il montre que la solution ainsi proposée, à savoir l’éducation, est indissociable de la formulation du problème lui-même et est forgée par le vocabulaire de la solitude. A partir du XVIIe siècle, la solitude et le handicap deviennent un problème politique, tous deux mettant en danger l’individu et la société. Tout comme les sauvages, les sourds et les aveugles sont comparés à des animaux, incapables de contrôler leurs besoins physiques et de développer une connaissance et des rapports humains. L’éducation est alors le seul moyen de les transformer en individus libres et actifs, membres de la société. L’originalité de cette interprétation culturelle tient au parallèle qu’elle propose avec la question de la solitude. Dans sa dimension politique, elle demeure pourtant assez abstraite et n’évoque que la communauté des citoyens sans mentionner le rôle actif de l’État, comme le fait par exemple F. Buton[1].

Dans le dernier chapitre, l’auteur propose de dépasser les deux interprétations traditionnelles concurrentes sur les effets en termes d’activité des projets éducatifs (soit suppression de l’activité dans une perspective de normalisation, soit un accroissement de cette dernière conduisant à l’acquisition d’une pleine citoyenneté). Toutes deux envisagent l’activité comme résultant de structures de pouvoir. Au contraire, il suggère d’envisager comment l’éducation des infirmes a contribué à redéfinir les sphères d’activité et étudie pour ce faire les différentes formes d’intervention auprès des infirmes. Tout d’abord, la mendicité vient à être considérée comme dangereuse au XVIIe siècle, pour des raisons morales et de gouvernement de la population. Au siècle suivant, cette évolution s’accompagne d’une transformation épistémologique de l’infirmité, dont témoigne notamment la Lettre sur les aveugles de Diderot : les infirmes sont dotés de capacités naturelles qu’il convient de développer grâce à l’instruction, les détournant de la mendicité pour en faire des citoyens responsables et actifs. Cette conception éducative, mise en œuvre dans des institutions destinées principalement aux sourds-muets et aux aveugles, fait l’objet au XIXe siècle de critiques qui donnent lieu à l’élaboration de deux autres modèles d’intervention : d’abord, celui des visiteurs des pauvres, un système de charité mobile à domicile et en fonction des besoins, conçu comme un moyen d’initiation à l’activité ; ensuite, la création d’établissements industriels protégés dans lesquels les incitations que constituent les revenus et la propriété servaient à promouvoir une vie active. L’auteur en conclut que la question de l’activité est bien l’objet sur lequel portent les différents modes d’éducation et d’intervention auprès des infirmes. Il suggère, trop rapidement peut-être, que la relation actuelle entre la notion d’activité et la participation des personnes handicapées pourrait conduire à réinterroger le concept d’émancipation. Plus largement, ce questionnement aurait sa place dans une analyse historique des dispositifs d’activation et de responsabilisation dans le champ de l’infirmité et du handicap, des actions caritatives du XIXe siècle aux politiques publiques contemporaines.

Pour un lecteur qui ne serait pas familier des disability studies, la réflexion critique de l’auteur, sa discussion des notions d’activité et d’identité ou du fait de « rendre visible » ou de « faire entendre les voix » des personnes handicapées ainsi que les enjeux de ces débats ne sont probablement très explicites. Certaines remarques peuvent par ailleurs paraître surprenantes (il s’efforce par exemple de légitimer le fait qu’il puisse, en tant que valide, faire des recherches sur le handicap). Du point de vue des recherches sur le handicap en sciences sociales, l’intérêt de l’ouvrage est qu’il ne présente pas un refus catégorique de ces notions et de leurs implications scientifiques et politiques mais un réexamen critique qui peut s’avérer stimulant. Cependant, la forme condensée de l’ouvrage et la très faible place accordée aux analyses à partir de données d’archives ne permettent pas au lecteur de véritablement se faire une idée de la forme que prendrait la recherche historique sur le handicap telle que Pieter Verstreate la conçoit.

Marianne Woollven.



[1] F. Buton, L’administration des faveurs : l’Etat, les sourds et les aveugles, 1789-1885, Rennes, PUR, 2009.



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