Pierre Roumégous, Leutres à l’Henri. Lettres à Henri. Chroniques politiques gasconnes du « Travailleur landais » (1936-1948).

Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2014, 414 p. Présentation par Micheline Roumégous, traduction de Guy Latry.

par Maïté Bouyssy  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage Voici un livre qui intéresse l’historien par son double voire triple : d’abord celui d’un auteur, instituteur socialiste des Landes qui écrit dans le journal départemental de la SFIO, ensuite parce qu’il rend compte d’un état de la langue occitane locale (gasconne) autant que des conventions d’une énonciation dans l’entre soi. On voit aussi bien les rituels de la connivence sociale et linguistique que la volonté pédagogique de celui qui, voulant s’adresser à un plus large public, s’en empare sans rien cacher de sa propre sensibilité politique et des espoirs de l’époque du Front populaire, période d’ascension du mouvement socialiste. La fin du Front populaire engendre l’amertume. Ces lettres s’interrompent tout le temps de la guerre : Pierre Roumégous (1905-1968) était à l’Oflag IVD près de Dresde. Le retour de guerre fut dur, la réalité aucunement à la hauteur des espoirs investis un lendemain de désastre. La reprise de ces lettres se fait sous le signe du désenchantement. Le tripartisme déçoit rapidement l’auteur qui suit pourtant toujours la ligne de son parti. Le gascon lui donne la scène énonciative qui lui permet de commenter et d’amplifier le message ou de faire passer de l’émotion.

C’est donc un très beau travail qu’ont réalisé les éditeurs, Micheline Roumégous, fille de l’auteur et professeur d’histoire et géographie à la retraite, et Guy Latry, professeur émérite des langues et littératures régionales à l’université Bordeaux-Montaigne qui a traduit ces lettres. La compétence de l’empathie s’adosse ainsi à celles que requièrent les éditions savantes.

Micheline Roumégous se penche sur la figure de son père dans la postface. Sa volonté pédagogique renvoie à la bibliographie actuelle, peut-être au détriment de références plus ancienne squi auraient été plus à mêmes de faire comprendre les peurs et espoirs du temps : en sensibilité et positionnement Maurice Chavardès ou, pour les conflits de la fin du Front populaire, Guy Bourdé. Par ailleurs, pour ceux qui lisent l’affaire en landais et en français, on a l’impression de lire une troisième fois la même affaire. Elle porte soin à creuser la notion de desengaño : le mot est espagnol, il accompagnerait la fin des utopies et désigne la déprise idéologique, soit une variante qui n’est pas exactement l’« humiliation didactique » d’Algirdas Greimas1. Il s’agit bien moins de désillusion que de déception, selon l’anglicisme stendhalien du XIXe siècle, des histoires de trahison, moins des hommes et des temps que des circonstances. Le commentaire introduit une tierce voix, celle de l’historiographie qui modélise sans fin ses grilles entre le témoin et l’allocutaire fictif, cet Henri, l’ami destinataire des lettres, qui n’est pas si éloigné de nous et de tout lecteur potentiel, qui du fait de la langue a encore un pied dans le premier XXe siècle.

On retient donc de ce livre aux apports multiples qui font son succès local, que le témoignage se situe partout en amont et en aval de ce pourquoi l’auteur milite. Il dénonce, et on voit ainsi se reconstituer le rapport de force dans les Landes et un langage, des automatismes de pensée. C’est d’abord un héritage culturel, celui de la Révolution française : on parle des petits contre les gros et c’est concrètement que la lutte des classes passe par celle des métayers et valets aux prises avec les propriétaires, celle des ouvriers gemmeurs par leurs revendications salariales. Ces derniers se partagent la récolte de la résine avec les propriétaires des pins, ils espèrent devenir ouvriers selon le statut qu’ont obtenu leurs confrères des forêts domaniales, mais revendiquent surtout le deux-tiers à leur profit.

De la tradition patoisante et gasconne viennent quelques bonnes blagues, des anecdotes et des fables morales qui émaillent les semaines où l’actualité est réduite. Le mode de production du texte favorise les personnages emblématiques, comme la propriétaire radine et bernée. Parallèlement, le rêve, encore très présent, est celui de ventrées de cèpes, de lièvres et de bécasses qui disent le vrai du rêve festif commun. On ne parle encore pas de foie gras. La chasse, enfin, est le loisir convoité ; l’interdiction de celle du lièvre au moment des fêtes de fin d’année est mal vécue et on persifle de ceux qui peuvent avoir des meutes et pratiquer la chasse à courre à ces dates.

On voit aussi les meetings, le quadrillage de la région par la droite et par les militants, leurs forces, leurs habitudes, leur sociabilité. Lamarque dit Cando, directeur du Travailleur Landais est le leader SFIO de la région. Les cantons acquis sont Sabres et alentour, précisément les lieux où Roumégous a été instituteur car sa carrière se fait dans la Lande maritime, le pays de Born : Pissos, Ychoux puis, après mariage, à Pontenx-les-Forges et Mimizan en poste double. Sa femme n’est jamais mise en scène, tant par pudeur que par manque d’insertion dans les codes de la sociabilité publique, mais c’est un discours de femme, celle de l’ami Henri, qui est supposé rendre compte des traditions de remise de chapon au propriétaire. La femme est la gardienne des victuailles, cette survivance de pratiques seigneuriales fait enrager. On voit néanmoins sur la photographie du grand rassemblement de Mimizan, le dernier dimanche d’août de 1937, dans la foule, nombre de femmes avec les enfants. En revanche est saisissante la photographie d’une centaine de militants, tous des hommes, absolument pas la moindre femme, pour un congrès de la fédération des Landes, devant la salle des fêtes de Saint-Paul-en-Born. On voit combien la sociabilité politique est construite par les élections et combien pèse l’absence de droit de vote des femmes alors exclues. Ces hommes arborent tous le béret, un attribut identitaire tant régional que de classe par opposition au chapeau du bourgeois.

Une lettre rend compte des manifestations du 1er mai 1937 : la foule, les chants, les drapeaux, les vélos, les prises de parole et, bien souvent, un orchestre, au moins les cornemuses, car on danse assez tard et tout se finit par le rondeau. On voit aussi les meetings du PPF, les gens venus d’ailleurs, de Bordeaux (Bacalan, alors quartier très populaire) et de Paris. Les allusions à la Cagoule sont nombreuses, « Casimir » (La Rocque) est un personnage très présent : on a vraiment eu peur jusqu’au fond des campagnes et c’est bien la SFIO qui en a propagé l’information. Les analyses de Roumégous sont celles de l’époque et d’un parti, mais il a de la fermeté et de la clarté dans ses engagements.

La succession des ministères, la fin du Front populaire est présentée avec scepticisme, le cadre de base éclairé que représente Romégous ne comprend pas cet effritement. Son texte, que l’on qualifierait parfois de gauchiste, n’empêche pas le militant de vouloir croire à l’union, à l’unité des forces de gauche et aux très logiques succès des politiques issues des urnes : pour le congrès parti, il vote la motion A, celle de Blum, au nom de l’unité et de la discipline de parti. Son attitude sera la même après 1945 : cela représente parfaitement la sensibilité issue d’un jacobinisme passé par le radical socialisme , dont le député et leader local Bouyssou est mort en 1935, avant de s’investir à la SFIO, toutes tendances réunies. Les relations avec le parti communiste sont difficiles : « le bolchevisme est le contraire de la pensée libre » (Pentecôtes 1939) », les communistes sont fermement chambrés pour leur faible implantation. Après 1945, ils sont récusés comme liés à Moscou, mais les Russes et l’URSS sont respectés en raison de Stalingrad.

On est aussi dans les Landes, près de l’Espagne dont la tragédie est présente et après-guerre les analyses sur la situation internationale intègrent le poids de l’économie et des colonies. En politique intérieure, les Américains apparaissent. Toujours est posée la position à défendre. Instituteur et socialiste, Pierre Roumégous a le parfait rôle du cadre moyen au sein d’un parti qui reste parti de cadres, même si le mouvement s’amplifie lorsqu’il s’ancre dans le pays et ses luttes. Lorsque la situation est trop grave, en avril 1939, quand plane l’ombre de la guerre, la chronique passe au français, non que le gascon de Pierre Roumégous ne permette de tout dire, mais son mode se voulant ordinairement familier et à l’occasion burlesque, les jours tragiques obligent au changement de registre. C’est à cela que l’on mesure l’effondrement du consensus apparent des lendemains de Munich ; un point qui a étonné sa fille mais correspond en revanche à d’autres mémoires locales.

Ce livre a atteint son public naturel : il est présenté de centres culturels et cercles locaux en librairies locales. Les historiens, avec une quarantaine d’années de retard, doivent s’habituer à regarder nombre de documents catalogués en « langue et culture » régionale à l’heure où les subalterns studies rapatrient nombre de concepts et manières d’appréhender les faits dans le champ épistémologique français. Les mouvements régionalistes puis les études universitaires spécialisées les avaient propagés de longue main. Les témoignages, accepté en tant que sources, mais également les analyses n’ont pas à rester confidentiels sous prétextes qu’ils émanent d’une langue minoritaire et se trouver classés en lettres. Tant il est vrai que la transdisciplinarité se proclame bien plus qu’elle ne se pratique.

Maïté Bouyssy.


1. Algirdas J. Greimas, Sémiotique des passions, de l’état des choses aux états d’âmes, Paris, Seuil, 1991, p. 83-110.



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