Pierre Purseigle, Mobilisation, sacrifice et citoyenneté : Angleterre-France, 1900-1918

Paris, Les Belles Lettres, 2013, 450 p.

par Philippe Salson  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Sept ans après l’avoir soutenu, Pierre Purseigle publie son travail de thèse sous le titre Mobilisation, sacrifice et citoyenneté, triptyque qui fait écho à la thèse de Jules Maurin, Armée, guerre et société1. Si le terrain d’analyse est en partie commun, l’objet est pourtant bien différent : là où Jules Maurin étudiait le soldat, Pierre Purseigle s’intéresse à ce qu’il nomme la « société civile », afin de mettre à jour la « logique totalisatrice » à l’œuvre dans la mobilisation de l’arrière, à Béziers et Northampton. Il entend ainsi faire de l’« histoire urbaine comparée », revendiquant l’héritage de l’histoire culturelle de la guerre tout en affichant une ouverture vers l’histoire sociale.

Cette mobilisation est analysée en trois temps. Tout d’abord, après avoir présenté les caractéristiques socio-économiques, politiques et religieuses des deux villes, les mobilisations sociales de l’avant-guerre sont comparées à celles qui marquent l’entrée en guerre. Pierre Purseigle entend dévoiler une « acculturation » à la guerre. Les discours et les images produits par la presse locale révéleraient une réappropriation de messages venus d’en haut, preuve, pour l’historien, d’un « consentement » à la guerre.

La deuxième partie, consacrée aux espaces de mobilisation, revient sur la manière dont les pouvoirs locaux, en adaptant les schémas nationaux, légitiment la guerre. La mobilisation sociale y est déclinée à partir d’exemples de manifestations de charité et d’actions menées par des communautés professionnelles et confessionnelles. Dans une troisième partie, consacrée aux dynamiques de la mobilisation, toujours à partir des discours et de la presse, Pierre Purseigle affirme qu’un nouveau système normatif s’impose, ayant pour étalon le sacrifice du citoyen pour son pays. Il en vient ensuite à analyser la manière dont les corps intermédiaires négocient les conditions de leur engagement en faveur de la guerre.

C’est sans aucun doute ce dernier chapitre le plus convaincant, dans la mesure où les discours des principaux responsables politiques et syndicaux sont mis en regard des pratiques. L’étude monographique comparée et le croisement entre histoire sociale et histoire culturelle prennent ici tout leur sens. Ils permettent d’éclairer la permanence des tensions politiques et sociales à l’œuvre, démentant l’idée d’Union Sacrée ou de trêve des partis. Par ailleurs, au niveau de l’administration locale, un secteur « para-public » prend progressivement en charge les missions d’assistance et de charité publique. Des associations comme l’Allied War Fund ou l’Association biterroise de prévoyance, sont créées à l’instigation des autorités locales et dans lesquelles s’investissent les notables traditionnels. Elles contribuent à organiser la vie économique et sociale en proposant de nouvelles formes d’action publique : une retenue sur le salaire des ouvriers pour la souscription publique à Northampton ou la création de chantiers pour occuper les ouvriers sans emploi à Béziers. En s’intéressant aux initiatives caritatives, l’ouvrage éclaire de manière originale les modalités de mise en guerre de la puissance publique à l’échelle communale.

Pour le reste, la démarche est pour le moins problématique. Tout d’abord, les sources exploitées, qui ne sont malheureusement pas présentées, manquent de diversité pour une travail monographique (presse et rapports de police, pour l’essentiel). C’est pourquoi, hormis dans le chapitre 6, l’analyse des discours l’emporte sur celle des pratiques. La presse reste le matériau principal pour étudier non seulement la rhétorique déployée mais également l’attitude de la population au déclenchement de la guerre ou la mobilisation au sein des communautés professionnelles et confessionnelles. C’est à partir d’une lecture des journaux locaux que Pierre Purseigle conclut au consentement de la population civile à la guerre. Or, l’historien ne peut, à partir de cette seule source, déterminer les stratégies des acteurs sociaux ni leur système de représentations, tout juste permet-elle de saisir les injonctions des autorités et des notabilités.

À ce titre, on peut regretter que le débat historiographique français, regardé avec condescendance et systématiquement présenté comme insatisfaisant (p. 23-24 et 397-398), ne fût pas mieux connu. Les critiques portées à la notion de « consentement », si elles sont évoquées en conclusion, ne trouvent pas de réponses appropriées. Au contraire, les glissements interprétatifs que reproche Nicolas Mariot à l’histoire culturelle de la Grande Guerre2 sont ici reproduits : glissement de ce qui est visible, les manifestations publiques, à ce qui est intime, l’opinion personnelle (par exemple p. 159) ; glissement du local au national (la comparaison entre Northampton et Béziers devient par exemple dans le titre celle entre l’Angleterre et la France) ; du discours des élites aux convictions du peuple (par exemple p. 78).

En outre, l’ouvrage est construit autour de la notion, ô combien problématique, de « culture(s) de guerre ». Le concept même de culture est utilisé de manière récurrente sans que sa signification ne soit toujours explicitée, contribuant à brouiller son sens (culture de guerre donc, mais aussi culture locale, culture politique). Quant aux « cultures de guerre », elles sont tantôt confondues avec les efforts de propagande et réduites à un message diffusé par les services publics (p. 97) et tantôt personnifiées, quand il est dit par exemple qu’elles « portèrent une parole sur la guerre » (p. 256). À la fois discours et acteur, ces « cultures », qui n’ont plus grand-chose de culturel, deviennent insaisissables. D’autant plus qu’elles sont décrites comme continuellement reconfigurées (p. 388). Aussi, Pierre Purseigle parvient-il à la conclusion qu’il est impropre « d’invoquer une « culture de guerre unifiante et unifiée » », récuse-t-il le « caractère « matriciel » » de celle-ci et considère-t-il qu’elle est enracinée dans « des sentiments d’appartenance concomitants » (p. 390). Bref, à la fin de l’ouvrage, le lecteur ne sait plus du tout de quoi on parle lorsque sont évoquées les « cultures de guerre ».

On le voit, il est difficile de suivre Pierre Purseigle dans son raisonnement, le propos manquant souvent de clarté. Dès l’introduction, les références théoriques se succèdent : tous les champs historiographiques sont balayés sans pour autant que le cadre d’analyse n’ait été précisé. Par exemple, l’intérêt de la démarche géographique (p. 29-31) est souligné bien qu’aucune réflexion sur les territoires au sein des deux espaces urbains n’apparaisse dans la suite de l’ouvrage. Sans doute Pierre Purseigle a-t-il voulu légitimer son travail monographique par de nombreuses lectures théoriques, mais les références qu’il utilise semblent parfois plaquées de manière trop instrumentale aux réalités locales de Béziers et Northampton (par exemple celles à Charles Tilly et Pierre Bourdieu). Finalement, l’accumulation de références et de concepts contribue à obscurcir le propos, d’autant plus que l’organisation en chapitres et en thèmes ne va pas de soi, avec des répétitions sur les discours de mobilisation ou les identités locales entre les chapitres 2 et 3. Les notions autour desquelles est construit le plan, sont trop floues (« espaces », « dynamiques ») pour aboutir à une construction cohérente.

En outre, la comparaison entre les deux villes prend des aspects de mise en parallèle un peu trop systématique. Dans les mobilisations d’avant-guerre, la révolte vigneronne de 1907 à Béziers trouve son symétrique dans The March of the Strike Brigade qui n’a pourtant pas pour épicentre Northampton ; l’attachement au 15e corps d’armée a pour équivalent celui pour le Northampton Régiment et l’action caritative au sein de l’œuvre des vêtements chauds celle dans l’Allied War Fund. L’étude monographique comparée n’aboutit-elle pas alors à une réduction du champ d’investigation à ce qui est comparable ? En ce sens, une microhistoire de la mobilisation, dans ses composantes sociales, économiques, politiques et culturelles dans une de ces villes n’aurait-elle pas été plus pertinente à condition d’établir des comparaisons avec d’autres localités selon les thématiques étudiées ?

Pour être tout à fait juste, une partie des reproches qui sont ici portés, s’expliquent par le fait que la thèse qui est à l’origine de l’ouvrage, est déjà relativement ancienne et que la réduction opérée pour la publication a pu remettre en cause la cohérence initiale. Or, les références bibliographiques au fil des chapitres n’ont pas été mises à jour. Le livre témoigne alors d’une histoire culturelle de la guerre qui était à son apogée il y a quelques années et qui ne s’embarrassait guère de précautions épistémologiques. Dommage que cette publication n’ait pas donné lieu à un travail de réécriture plus important. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage mérite d’être lu pour ses développements, à la croisée du social et du culturel, qui nourrissent une réflexion des plus actuelles sur les mises en guerre de l’État3, en particulier à l’échelle locale.


Philippe Salson.


1. Qui bénéficie d’une nouvelle publication : J. MAURIN, Armée, guerre, société: soldats languedociens, 1889-1919, Paris, Publications de la Sorbonne, 2013.
2. N. MARIOT, « Faut-il être motivé pour tuer? Sur quelques explications aux violences de guerre », Genèses, 2003, n°53, p. 154‑177.
3. Voir le colloque à venir sur les « Mises en guerre de l’État », organisé par le CRID 14-18 du 30 octobre au 1er novembre 2014.


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