Pierre Martin, Deux siècles d’assurance mutuelle. Le groupe Azur

par Hervé Joly  Du même auteur

Pierre Martin. – Deux siècles d’assurance mutuelle. Le groupe Azur. Paris, Editions du CTHS, 2009, 614 pages. « CTHS Histoire ».


L’ouvrage de Pierre Martin n’est pas, contrairement à ce que son titre pourrait suggérer, une simple monographie d’entreprise. En effet, il s’agit plutôt d’une histoire comparée de trois sociétés d’assurance mutuelle qui se sont, après un siècle et demi d’existence autonome, regroupées dans les années 1960 dans un ensemble qui a pris ensuite, en 1988, le nom d’Azur (aujourd’hui MMA). Ces sociétés, très différentes, permettent d’assurer une très bonne représentativité de cette branche particulière de l’assurance, l’assurance mutuelle qui se distingue au XIXe siècle des compagnies à prix fixe (sociétés par actions à but lucratif) et au XXe siècle des mutuelles sans intermédiaires, « associations à caractère régional ou professionnel qui répartissent intégralement excédents ou pertes entre la masse des sociétaires » (p. 560), comme la GMF, la MAIF ou la MAAF. « Les sociétés d’assurance mutuelle sont des sociétés essentiellement civiles, qui n’ont pas d’objet commercial et ne peuvent faire de bénéfices » (p. 560). Elle n’ont pas de capital, donc pas d’actionnaires. Elles sont administrées par leurs clients, appelés sociétaires, désignés par une assemblée générale où, selon un système censitaire, les droits de vote dépendent de l’importance des contrats souscrits.

L’historiographie de l’assurance est encore sous-développée en France par rapport à celle des banques en particulier. Les seules monographies d’entreprises publiées portent sur des sociétés par actions nationalisées en 1946 et rassemblées en 1968 au sein de l’UAP (Michèle Ruffat) et sur des mutuelles sans intermédiaires, les mutuelles agricoles rassemblées aujourd’hui au sein de Groupama (Philippe Chalmin) et la MAIF (Michel Chaumet). Sur l’assurance mutuelle, on ne disposait que de thèses non publiées, sur les Mutuelles du Mans (Marc Auffret) et la Mutuelle de Seine-et-Marne (Christian Lion). Le livre de Pierre Martin, issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2003 à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne sous la direction de Jacques Marseille, constitue donc une nouvelle contribution importante. Les sociétés retenues dans l’étude constituent les composantes les plus anciennes du groupe Azur : il s’agit de l’Assurance mutuelle de la Seine et de la Seine-et-Oise (AMSSO), société incendie fondée à Paris en 1818-1819, et la Beauce-incendie/Les travailleurs français-accidents (TF), société née à Chartres en 1874. S’y ajoute une petite entreprise apparue en 1822 sur un marché très particulier, celui de l’assurance grêle pour les récoltes, la Cérès. L’AMSSO et la Beauce ne se sont regroupées qu’en 1963 au sein du Groupe d’assurances mutuelles de France (GAMF) pour ne vraiment fusionner qu’en 1981, alors que la Cérès rejoint le nouvel ensemble en 1968. Ces entreprises offrent une bonne représentation de la branche dans sa diversité. L’AMSSO est l’une des grandes sociétés d’assurance mutuelle dans le domaine de l’incendie, en s’appuyant longtemps sur le seul marché de la région parisienne. Elle occupe dès 1852 le quatrième rang des mutuelles incendies, à côté notamment de l’Ancienne mutuelle de Rouen (l’actuelle Axa) et de la Mutuelle du Mans, ce qui montre l’avantage considérable dont disposent les premiers venus sur ce marché. Malgré sa création tardive, la Beauce réussit cependant à s’imposer à échelle régionale, marquée par ses origines agricoles. Le Cérès serait en 1899 la quatrième mutuelle de France sur le marché restreint de la grêle.

Les sociétés mutuelles n’ayant pas la possibilité de faire appel aux marchés des capitaux, elles doivent se montrer très prudentes dans leur gestion pour n’accepter que des clients solvables et des risques limités. Elles se montrent donc à la fois élitistes dans le choix de leurs sociétaires, qui se recrutent surtout dans la bourgeoisie propriétaire, et sélectives dans les risques, avec notamment une grande méfiance à l’égard des activités industrielles jugées plus dangereuses. Si elles sont dispensées de verser des dividendes, ces entreprises sans capital sont en effet tenues de couvrir chaque année leurs frais de gestion et leurs sinistres par les cotisations, et si possible largement pour se constituer d’importantes réserves. Leurs conseils d’administration, qui suivent étroitement la gestion des directeurs, se montrent très réticents dans leur politique d’expansion. C’est particulièrement net pour l’AMSSO qui met beaucoup de temps à sortir de sa riche région parisienne, malgré l’intérêt qu’auraient des assurés à pouvoir faire assurer également leur patrimoine provincial ; ce n’est qu’à partir de 1881 qu’elle commence à implanter un réseau national d’agences. À la différence de la Beauce qui, quelques années après sa création, dès 1882, développe une branche accidents, qui lui permet notamment ensuite de profiter de l’important marché des accidents du travail suscité par la loi de 1898, l’AMSSO reste très longtemps cantonnée dans le domaine de l’incendie, avec une clientèle dominée par les particuliers et les collectivités locales. Les garanties ne sont étendues que très timidement aux actifs industriels ; il faut le contexte particulier de la Première Guerre mondiale pour que le développement s’accélère avec les industries d’armement. Ce n’est enfin qu’en 1927 que l’AMSSO crée une filiale accidents, et encore, de manière étonnante, parce qu’elle lui est imposée par ses agents qui souhaitent pouvoir offrir, avec notamment le développement de l’automobile, une offre plus complète à leurs clients. De son côté, la Cérès réussit à survivre très longtemps de manière autonome sur son seul créneau très particulier, avec des résultats très dépendants des aléas météorologiques. Ces entreprises montrent donc qu’une grande résistance à l’innovation n’est pas nécessairement incompatible avec une réussite économique durable.

Ce livre constitue une grande histoire économique d’une branche jusqu’alors très méconnue. Mais il comporte aussi une importante dimension d’histoire sociale, à travers trois populations différentes, les sociétaires, les administrateurs et les employés. Pour étudier les sociétaires, l’auteur dispose notamment d’un registre recensant en 1877-1878 les nouveaux assurés. Les riches particuliers prédominent, mais on trouve aussi des entreprises et des collectivités locales. La première année de cotisation est souvent offerte, mais ensuite il devient très difficile de se retirer d’un contrat renouvelé tacitement, même en cas de vente ou de décès du titulaire. Les administrateurs constituent un monde de notables très intéressant, privilégiant les détenteurs de particules et de mandats politiques, dont l’étude mériterait d’être approfondie pour mieux analyser les réseaux en action. Les employés des sièges et les agents locaux sont des populations méconnues, dont l’ouvrage donne une première approche, en insistant notamment sur l’organisation du travail dans les différents services. La féminisation n’apparaît qu’avec la Première Guerre mondiale, mais, au retour des mobilisés après l’armistice, de nombreuses femmes auxiliaires sont licenciées.

Même si la place lui a manqué pour approfondir toutes les pistes, l’auteur a le grand mérite d’en avoir tracé de nombreuses qui ouvrent de riches perspectives historiographiques. Ce livre passionnant montre que l’assurance, secteur réputé aride et technique, ne relève pas seulement d’une nécessaire histoire d’entreprise, mais qu’elle peut également nous apporter des informations très riches sur la société de son époque.


Hervé Joly



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