Pierre Lamard, Nicolas Stoskopf (dir.), 1974-1984 : une décennie de désindustrialisation ?, 2009

Pierre Lamard, Nicolas Stoskopf (sous la direction de), 1974-1984 : une décennie de désindustrialisation ?, Paris, Ed. Picard, 2009, 269 pages.

par Jacques Freyssinet  Du même auteur

L’ouvrage publie les actes des premières Journées d’histoire industrielle tenues à Belfort et Mulhouse en octobre 2007. Le thème est particulièrement intéressant puisqu’aucune étude d’ensemble n’était jusqu’alors disponible sur les mutations industrielles survenues au cours de cette période critique. L’année 1974 marque la rupture de la trajectoire de croissance forte au voisinage du plein emploi que notre pays connaissait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’année 1984 voit, avec l’arrivée de Laurent Fabius comme Premier ministre, l’abandon explicite de la stratégie économique adoptée en 1981 au profit d’une politique de « désinflation compétitive » ; au plan symbolique, c’est aussi la date de mise en faillite de Creusot-Loire, longtemps l’un des fleurons de la métallurgie française.

Si le projet est stimulant, les résultats présentés engendrent une certaine frustration. À l’exception des deux contributions synthétiques qui ouvrent et terminent l’ouvrage, sur lesquelles nous reviendrons plus loin, les autres textes proposent des problématiques et des champs fort hétérogènes à partir desquels il est difficile de dégager des enseignements généraux ou même de simples typologies. Dans la majorité des cas, nous sont proposées des monographies d’entreprises ou d’établissements, principalement dans la métallurgie et la mécanique, parfois des études de branches industrielles (extraction et première transformation des minerais d’uranium, industrie lainière) ou de bassins d’emploi (Fougères, Grenoble, Guebwiller). La table des matières semble refléter les hasards des réponses à un appel à contributions plus que le choix d’un échantillon raisonné.

La difficulté pour trouver des réponses à la question posée par le titre de l’ouvrage est accrue par le fait que, parmi les cas retenus, plusieurs témoignent d’une prospérité, peut-être artificielle, qui n’est ébranlée qu’à la fin de la période étudiée : la hausse des cours du pétrole stimule l’extraction d’uranium ; Peugeot et Renault connaissent jusqu’au début des années 1980 une croissance qui repose principalement sur des acquisitions, souvent mal maîtrisées ; Alsthom ne connaît pas la crise avant 1983. Dans d’autre cas (industrie lainière, bassin de Guebwiller), le ralentissement macroéconomique ne constitue qu’un facteur d’accélération d’un processus structurel entamé antérieurement. Les études les plus stimulantes sont celles qui explorent les raisons pour lesquelles, dans des conditions comparables (la métallurgie de transformation à Saverne, la chaussure à Fougères et Vitré), peuvent coexister des trajectoires d’effondrement ou de développement des entreprises. Une contribution d’un grand intérêt confronte, dans un établissement du groupe Unilever à Hautbourdin, les stratégies syndicales (principalement CGT et CFDT) face aux réductions ou transferts d’activité et aux licenciements économiques qui en résultent. Il est dommage que cet aspect ne soit au mieux que brièvement évoqué dans les autres cas.

Sans sous-estimer l’apport original que présente chacune de ces études considérées isolément, on mesure la difficulté de toute tentative de montée en généralité sur cette base. La fresque proposée initialement par Michel Hau (« Les grands naufrages industriels français ») présente l’état des connaissances sur le sujet afin de dégager des tendances et des enseignements transversaux. Le contraste est marqué avec l’extrême variété des diagnostics qui se dégagent des études de cas. De ce fait, les conclusions présentées par Dominique Barjot visent surtout à établir un inventaire ordonné de la diversité des facteurs, des modalités et des conséquences de la désindustrialisation. Remarquons que ces deux auteurs, lorsqu’il s’agit d’identifier les causes du phénomène, se rallient aux thèses des économistes orthodoxes. Michel Hau conclut sa contribution par l’énoncé de deux hypothèses explicatives : « la persistance du modèle dirigiste en France » (p. 30) et « la priorité donnée au pouvoir d’achat des salariés » (p. 33). Ouvrant sa conclusion par des éléments de comparaison internationale, Dominique Barjot se demande si « cette désindustrialisation constitue nécessairement une catastrophe » et il remarque que « sur le plan macroéconomique, le Royaume-Uni et les Etats-Unis y ont puisé, à travers les expériences Thatcher et Reagan, les germes d’un renouveau grâce aux monétaristes et aux économistes de l’offre » (p. 236). Cette vision a sa cohérence, mais on pourrait souhaiter que, dans le cadre de textes de synthèse, elle soit confrontée à d’autres interprétations. Un tel effort aurait été d’autant plus utile que les autres contributions, lorsqu’elles confrontent des exemples d’échec et de succès, mettent en avant d’autres variables : la capacité de mener une politique de recherche-développement ou d’intégrer les nouvelles technologies, la capacité de renouveler la diversité et la qualité de la gamme de produits, l’offensive sur les marchés étrangers, la construction de niches de spécialisation fine, la capacité de construire des coopérations entre entreprises et institutions à l’échelle des territoires… Ainsi, se dessinent les traits et les conditions d’un processus continu de désindustrialisation-réindustrialisation dont la période 1974-1984 représenterait un moment d’exceptionnelle intensification.

Comme on le voit, l’ouvrage offre de riches matériaux pour amorcer une recherche plus systématique sur les éléments de continuité et de discontinuité, d’homogénéité et d’hétérogénéité dans un mouvement historiquement ininterrompu de restructurations industrielles.



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