Pierre Jambard, Un constructeur de la France du XXe siècle. La Société Auxiliaire d’Entreprises (SAE) et la naissance de la grande entreprise française de bâtiment (1924-1974), 2008.

Pierre Jambard, Un constructeur de la France du XXe siècle. La Société Auxiliaire d’Entreprises (SAE) et la naissance de la grande entreprise française de bâtiment (1924-1974). Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, 342 pages.

par Nicolas Jounin  Du même auteur

Le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP), en dépit d’une série de recherches menées autour du Plan construction architecture dans les années 1980, demeure méconnu. La discipline historique le redécouvre récemment au travers de l’histoire de l’immigration (Marie-Claude Blanc-Chaléard1, Manuela Martini2, Mariella Colin3), mais aussi des entreprises (Dominique Barjot4). Elisabeth Campagnac et Vincent Nouzille avaient écrit l’histoire, il y maintenant vingt ans, de Bouygues.5 Dominique Barjot a récemment publié une biographie de Vinci, davantage autorisée puisqu’elle était éditée par Vinci même.6 Pierre Jambard complète le tableau historique des « majors » du bâtiment en écrivant l’histoire de la Société auxiliaire d’entreprises (SAE), une des ascendantes du groupe Eiffage, dans un livre paru en 2008 aux Presses universitaires de Rennes avec le concours d’Eiffage. L’étude, issue d’une thèse sous la direction de D. Barjot, repose principalement sur les archives de la SAE, en particulier les procès verbaux des conseils d’administration – tandis que les bilans sociaux ne sont présents dans les archives que pour les dernières années –, et des entretiens avec Maurice Mathieu, ancien PDG, et la petite-fille de son prédécesseur.

Pierre Jambard se prête ainsi à un genre en expansion, la biographie d’entreprise. La première partie de l’ouvrage scande les grandes étapes : la naissance en 1924, comme filiale de sociétés électriques créée pour la construction de barrages (d’où son nom d’« auxiliaire ») ; l’indépendance gagnée vis-à-vis de ses fondateurs, mais la dépendance commerciale totale vis-à-vis d’EDF nationalisée, qui pousse l’Auxiliaire à trouver de nouveaux marchés ; la conversion réussie dans le logement social et les équipements collectifs dans les années 1950, qui permet à l’entreprise de se hisser au premier rang des entreprises de bâtiment (quoiqu’elle n’assure encore que 1% de l’ensemble du gros œuvre, dispersion du tissu productif oblige) ; son maintien heurté à ce même rang alors qu’émerge la dernière-née des majors, Bouygues.

La deuxième partie revient sur les « gouvernances d’entreprise », insistant notamment sur la stabilité des dirigeants sur la période, le fondateur Gino Valatelli et son successeur Maurice Mathieu. Les portraits sans nuance prêtent à sourire, ainsi celui de Valatelli, d’un « caractère incontestablement supérieur » qui le pousse en permanence à entreprendre, cultiver son capital social et passer vingt jours par mois sur les chantiers (tandis que le tempérament de son épouse, « femme intelligente et de caractère » permet plutôt à cette dernière de « comprendre la passion de son époux pour son métier » pour se faire gardienne du foyer). L’auteur insiste également sur la fidélité des actionnaires, des banques et des clients de l’Auxiliaire. Certaines questions, comme les formes de passation des marchés, sont prudemment esquivées, voire hâtivement résolues : dans la grande période du logement social et des équipements collectifs, « plus de 80% des marchés obtenus de la SAEETP ne relèvent ni de l’adjudication ni de l’appel d’offres, mais d’un troisième mode de passation, en principe exceptionnel, celui du gré à gré. Une telle procédure, sans recourir nécessairement à une mise en concurrence entre les entreprises, conserve à l’administration une entière liberté de choix. (…) De ce fait, la très grande majorité des commandes confiées à la SAEETP se fait en dehors des règles habituelles de la concurrence. Seule compte la capacité à répondre à la demande, spécialité de l’Auxiliaire. » Plus loin, l’auteur souligne que Valatelli « mêle une recherche systématique de relations utiles à un système entrepreneurial et des fréquentations amicales », et que « pour lui, des relations professionnelles solides ne peuvent s’établir que dans une ambiance cordiale » ; ou que son successeur « est convaincu qu’il faut établir les liens les plus étroits possibles avec les clients fidèles qui forment la majorité des débouchés de la SAE ». Mais on n’en saura pas plus sur la nature de ces liens et la manière de les resserrer. Sur ce sujet, on lira plutôt le témoignage de Claude Popis, haut responsable de la SAE mis en examen à la fin des années 1980, qui décrit plus concrètement la manière dont se rencontrent l’offre et la demande de bâtiment – certes en soulignant que la corruption se développe davantage à partir des années 1960-1970, à la faveur de la décentralisation.7

La troisième partie revient sur ce qui fonde, selon l’auteur, le succès de la SAE : une capacité d’organisation, des choix techniques originaux, une « culture d’entreprise ». D’autres éléments qui pourraient sembler importants au lecteur sont évoqués en passant, comme la « très grande souplesse, liée […] à une relative facilité d’adaptation des effectifs » qui fait fonds de la vulnérabilité sociale des immigrés – c’est l’occasion pour l’auteur de louer le « dévouement de ces ouvriers italiens qui acceptent de travailler jusqu’à soixante heures par semaine » –, ou le report des difficultés sur les sous-traitants utilisés comme « édredons ». De manière générale, alors que le bâtiment est traditionnellement reconnu comme une « industrie de main-d’œuvre », l’ouvrage s’attarde peu sur la gestion du personnel et sur les formes d’investissement de l’entreprise par les salariés (et en particulier les ouvriers). Sans doute, l’auteur est tributaire de ses sources. Il évoque d’ailleurs en introduction « la grande masse des anonymes qui ne s’expriment pas, tout au moins dans les documents conservés ». Mais la nécessité n’est pas seule en cause : puisqu’il a été possible de retrouver un PDG en vie, il doit bien se trouver encore quelques ouvriers en retraite qui ont connu la SAE d’avant 1974. C’est donc bien la construction de l’objet qui pose problème, et plus précisément le choix adopté par l’auteur de faire l’histoire des entreprises comme il n’est plus permis d’écrire l’histoire des nations.

Notes :
1- M.-C. Blanc-Chaléard, « La petite entreprise italienne du bâtiment et la banlieue parisienne : passage vers la société industrielle », Actes de l’histoire l’immigration, 2001.
2- M. Martini, « Ajustement des effectifs et migrations dans une petite entreprise du bâtiment (région parisienne, milieu du XXè siècle) », Entreprises et histoire, décembre 2000, p. 89-105 ; « Famille, organisation du travail et transmission du métier : les PME de maçonnerie de la banlieue parisienne au XXe siècle », Cahier des Annales de Normandie, 2001, p. 93-104.
3- M. Colin (dir.), dossier « L’émigration-immigration italienne et les métiers du bâtiment en France et en Normandie », Cahier des Annales de Normandie, 2001.
4- D. Barjot, La grande entreprise française de travaux publics, 1883-1974, Paris, Economica, 2006.
5- E. Campagnac et V. Nouzille, Citizen Bouygues, Paris, Belfond, 1988.
6- D. Barjot, La trace des bâtisseurs, Rueil-Malmaison, Vinci, 2003.
7- C. Popis, L’argent, le bâtiment, la politique sous la Ve République, Paris, Albin Michel, 1992.



Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays