Pierre Fournier et Sylvie Mazzella (dir.), Marseille, entre ville et ports: les destins de la rue de la République.

Paris, La Découverte, 2004, 314 pages. « Recherches ».

par Alexandre Mathieu-Fritz  Du même auteur

Située au cœur d’une ville qui occupe une place unique au sein du paysage urbain français et de son histoire, la rue de la République à Marseille constitue, pour les sciences sociales, un objet d’analyse tout à fait original, parce qu’il est à la fois très « local » et peut être conçu, de façon plus large, comme une sorte d’analyseur des mutations urbaines contemporaines. Les « destins » de cette rue envisagés par les auteurs sont ceux de ses résidents, marchands et travailleurs, qui se caractérisent par des parcours sociaux et des aspirations particuliers, par-delà ceux de la rue elle-même, saisie comme espace urbain. Pour rendre compte de ces « destins » et de leurs croisements, tous les contributeurs de l’ouvrage, qu’ils soient sociologues, politistes ou anthropologues, s’inspirent de la démarche ethnographique, ainsi que de la microhistoire italienne, qui impose « de contextualiser une réalité considérée comme feuilletée, prise dans la coexistence de temps sociaux, institutionnels, collectifs et individuels, dans l’enchâssement d’échelles spatiales plus ou moins larges » (p. 12). La tâche est d’envergure car les temporalités identifiées par les auteurs sont multiples et hétérogènes : celle du cadre bâti, haussmannien, est longue, celle des politiques urbaines, plutôt « désarticulée », celle des vagues migratoires, cyclique, celle des parcours individuels au cœur de la ville, plutôt courte, etc. L’objectif de l’ouvrage est de décrypter, à la lumière de ces différentes temporalités, les rapports sociaux passés et présents au sein de cet espace particulier, c’est-à-dire aussi les rapports sociaux à l’espace et à ses contraintes, et ceux qui ont contribué (et contribuent encore) à en modifier sensiblement, et de façon plus ou moins durable, les principaux aspects.

Sur le plan méthodologique, l’analyse repose sur l’exploitation d’archives et sur une enquête ethnographique réalisée auprès d’habitants de la rue. Les auteurs ont consulté notamment les recensements généraux de la population, ainsi que les baux locatifs de la Société immobilière marseillaise qui gère 80 % du parc immobilier, un annuaire de notabilités locales, des archives de services fiscaux, d’agences de travail intérimaire, de bureaux de vote, etc. L’enquête repose également sur des récits de vie et sur l’observation des interactions sociales se tenant au sein de la rue de la République; certains auteurs de l’ouvrage y ont même résidé temporairement.

La première partie de l’ouvrage vise à saisir, d’un point de vue sociohistorique, la dynamique urbaine de la rue dans sa dimension politique en l’envisageant comme objet de politiques urbaines. Celles-ci s’y révèlent comme la résultante d’un jeu d’acteurs collectifs (État, mairie, investisseurs privés, propriétaires fonciers, comités d’intérêt de quartier – CIQ –, etc.) tissant entre eux des liens de nature complexe. La rue de la République – anciennement rue Impériale – a été construite sous le Second Empire, entre 1862 et 1867, au moment où la ville de Marseille connaît une importante croissance de sa population. Percée dans les vieux quartiers du centre historique et populaire afin de mieux relier la ville à ses ports, elle répond à un mode de réaménagement urbain amorcé, au sein de la capitale, par le préfet Haussmann. Malgré la qualité du cadre bâti, la Compagnie immobilière, alors propriétaire, peine à vendre, puis à louer les appartements; la totalité du parc de la rue de la République n’est occupée qu’en 1880. Cet échec financier s’explique principalement par le déphasage entre les anticipations des spéculateurs et les attentes de la population, qui préfère s’installer dans d’autres parties de la ville. Un siècle et demi plus tard, un vaste projet de réaménagement urbain piloté par l’établissement public Euroméditerranée (EPAEM) – créé officiellement en 1995 –, qui englobe une dizaine de quartiers, concerne à nouveau la rue de la République. L’étude effectuée au début des années 2000 par l’EPAEM révèle, pour cette zone, d’importants taux de vétusté (de 30 % à 50 %) et de vacance (de 16 % à 33 %). L’objectif de cet établissement public, qui est aujourd’hui partiellement atteint, est de « redynamiser l’économie locale en diversifiant les activités portuaires et en attirant sur le site des entreprises du secteur tertiaire, de réhabiliter les quartiers anciens en y assurant une plus grande mixité sociale […]. Il s’agit aussi de redonner à certains quartiers une centralité sociale en privilégiant les fonctions d’habitat et d’animation urbaine » (p. 40). La mise en œuvre de ce projet de réaménagement révèle l’exiguïté de l’espace de décision revenant concrètement à l’État, qui se contente, bien souvent, de garantir les liens de confiance tissés entre les principaux investisseurs; elle met en évidence également les pesanteurs exogènes liées à la dynamique du monde des affaires (concurrence, santé économique du groupe, etc.).

La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à une analyse de la transformation du peuplement de la rue. Cette analyse bat notamment en brèche l’idée d’un âge d’or de la rue de la République (qui aurait concentré des résidents seulement aisés) et, du même coup, réinterroge celle de son déclin. Pour rendre compte de la morphologie sociale de la rue, les auteurs prennent en considération les parcours sociaux empruntés et l’univers symbolique des différents groupes qui, historiquement, ont peuplé la rue. Ils montrent comment les habitants ou commerçants de la rue de la République, aujourd’hui comme hier, lui confèrent un caractère prestigieux en mobilisant des ressources de natures diverses. Les stratégies de distinction ne se fondent pas exclusivement sur la position sociale occupée objectivement; elles reposent également sur les représentations que les uns se font des autres. À cet égard, une des stratégies classiques consiste à rejeter les nouveaux arrivants, qui contribueraient, par leur seule présence, au déclin de la rue. Dans le même temps, habiter cette rue revient, pour des individus appartenant aux milieux populaires, à échapper aux quartiers (réputés) pauvres de la ville, le caractère bourgeois du cadre bâti leur procurant un des attributs de la réussite sociale. Cette ambivalence des caractéristiques sociales de la rue de la République semble constituer une sorte d’exception face à certains acquis de la sociologie. Habituellement, la segmentation des aires d’habitation, que l’on peut appréhender sous l’angle des caractéristiques d’un cadre bâti variables d’un espace à l’autre, recoupe assez largement une segmentation sociale; les bourgeois habitent « les beaux quartiers » et les individus de condition plus modeste logent dans les zones d’habitation des classes moyennes ou populaires. La rue de la République se caractérise, quant à elle, par une présence populaire importante dans un cadre bâti bourgeois, ce qui est, au premier abord, pour le moins étonnant. Par ailleurs, cette rue est (et a été) l’objet de politiques de réaménagement urbain d’envergure – dont la plus récente vise implicitement à lui donner davantage d’homogénéité en tentant d’attirer une population nouvelle plus aisée. Aujourd’hui, la rue de la République ne se caractérise pas par une réelle homogénéité sociale, loin s’en faut; les membres des couches sociales populaires côtoient des individus appartenant à la petite et à la moyenne bourgeoisies, qui y habitent et/ou y exercent leur profession – à l’instar des petits commerçants et des professionnels de santé.

La troisième partie de l’ouvrage porte sur les différentes activités professionnelles ou commerciales de la rue de la République. Dans un apparent désordre, cafés, snacks, agences de travail intérimaire, magasins de vêtement bon marché, commerces de proximité et/ou ethniques côtoient cabinets médicaux, laboratoires d’analyse, banques, associations et sièges de partis politiques. Se trouvent aussi, dans cet entrelacs, des magasins ayant baissé définitivement leur rideau et des devantures dégradées servant d’espace d’affichage. Cet abandon relatif des anciens espaces commerciaux témoigne des transformations plus générales ayant affecté la ville – comme le déclin de l’activité industrialo-portuaire dans les années 1960 et l’essor de la grande distribution dans la décennie suivante. Ceux qui, parmi les commerçants, véhiculent le discours sur l’âge d’or sont, le plus souvent, les représentants du commerce traditionnel, qui a subi de plein fouet ces bouleversements; ils sont donc, très logiquement, les porteurs du discours sur le déclin de la rue de la République; les plus jeunes commerçants affichent, quant à eux, une certaine confiance dans le projet de réaménagement en cours – même si le volet concernant les commerces est pour l’instant en attente. L’analyse montre bien également comment le développement de l’activité commerciale est indissociable d’une volonté d’ascension sociale ou d’intégration au sein du cercle des notables communautaires locaux.

Enfin, la dernière partie de l’ouvrage traite de la circulation sur les trottoirs liée aux activités qui ont pour siège la rue, comme la restauration rapide, les cafés ou la prostitution. Toutes ces activités sont envisagées comme autant de produits de son hétérogénéité sociale. La prostitution, au début du XXe siècle, n’y prend pas la forme traditionnelle, visible, qu’elle a dans le « quartier réservé » voisin, mais des formes plus discrètes dans les bars à marins, voire à l’abri des « maisons de rendez-vous » pour une clientèle plus élevée socialement. De la même façon, l’organisation des snacks égyptiens présente un double visage : ils témoignent du souci de leurs gérants de s’ouvrir à la société locale, tout en ménageant une forme d’attachement à leur clientèle populaire issue de l’immigration. D’un point de vue général, l’analyse révèle que les caractéristiques de la rue (cadre bâti, aisance d’une partie de sa population, etc.), ainsi que les perspectives récentes de changement liées à son réaménagement confèrent une part importante de respectabilité aux résidents issus des classes populaires.

À plus d’un titre, cet ouvrage collectif offre une contribution aux sciences humaines et sociales tout à fait originale et importante. D’une part, la réflexion proposée est fondée sur une perspective d’analyse de nature pluridisciplinaire, et, d’autre part, elle traite d’un objet d’étude très local, presque un cas d’école (en raison de ses caractéristiques particulières). Agrémentée de photographies (plus d’une vingtaine), de cartes et d’encadrés, l’analyse témoigne du réel effort de réflexivité consenti par tous les auteurs et répond à son objectif d’appréhender la rue de la République « au ras du sol », restituant le grain de la réalité sociohistorique dans toute sa finesse. L’analyse présente aussi, dans la mesure du possible, l’intérêt de « décoller » de la réflexion sur un objet local pour atteindre un niveau de généralisation plus poussé. Seul, parfois, le brusque changement de niveau d’analyse, en passant d’un chapitre à un autre, peut dérouter le lecteur, mais cette réserve doit être nuancée dans la mesure où les auteurs font toujours l’effort d’articuler les principaux résultats des analyses réalisées et font, finalement, apparaître nettement les ressorts des mutations observées dans toutes leurs dimensions (sociale, culturelle, économique, politique, urbanistique et symbolique), sans omettre de pointer les liens existant entre elles. À cet égard, loin d’autonomiser ce qui semble n’être qu’une question urbaine par rapport à ceux qui occupent l’espace de la rue de la République du fait de leur activité, les auteurs traitent toujours la question du travail à la lumière non seulement des aspirations des individus concernés, mais aussi des contextes de natures diverses (trajectoires socioprofessionnelles individuelles et collectives, conjonctures économiques, politiques urbaines, contraintes et ressources du cadre bâti, etc.), qui sont toujours liés à l’espace social et géographique. Cette prise en compte conjointe des activités de travail et de la dimension spatiale constitue, au même titre que les autres résultats majeurs de cet ouvrage, une parfaite illustration de l’intérêt que représente, heuristiquement, une analyse pluridisciplinaire reposant sur le recours collectif aux démarches microhistorique et ethnographique.



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