Pierre Benoist, Une histoire des instituts universitaires de technologie (IUT).

par Sophie Orange  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage L’ouvrage propose une histoire des instituts universitaires de technologie (IUT), depuis leur création par le décret du 7 janvier 1966 jusqu’à leur situation actuelle. L’auteur dispose d’un corpus d’une grande richesse, constitué principalement des archives de l’administration centrale, des rapports de la Cour des comptes et de l’Inspection générale de l’administration de l’Éducation nationale et de la recherche, des archives orales du service d’histoire de l’éducation de l’ancien Institut national de recherche pédagogique (INRP) et de cinquante entretiens menés avec des acteurs et des témoins.

Au moment du cinquantième anniversaire de l’histoire de ces établissements, l’ouvrage de Pierre Benoist vient combler un manque dans la recherche sur l’enseignement technique. La singularité de ces formations universitaire, entre enseignement technique et enseignement supérieur, explique sans doute en partie le manque d’attention qui ont porté les publications scientifiques.

La première partie, « L’invention des IUT », est consacrée à la conception de cette forme scolaire nouvelle qui émerge dans les années 1960. Alors que l’innovation pédagogique est instituée à l’heure actuelle en véritable paradigme pour l’enseignement supérieur, il est intéressant de constater qu’il y a demi-siècle, la question pédagogique était déjà centrale dans la réflexion sur les enseignements post-baccalauréat. La conception des IUT, dont la paternité revient à Pierre Laurent (secrétaire-général du ministère de l’Éducation nationale), Pierre Aigrain (directeur de l’enseignement supérieur) et Michel-Yves Bernard (professeur, docteur en sciences physiques), s’inscrit donc dans une volonté de rompre avec le modèle universitaire existant, considéré comme inadapté pour l’accueil « de jeunes qui avaient d’autres projets que celui de devenir professeur de lycée » (p. 55). Coupler les enseignements abstraits et concrets, faire une place à l’enseignement technique à l’université, introduire la professionnalisation dans les cursus, poser la question de la sélection et envisager l’orientation obligatoire sont autant de principes qui ont présidé à la création de ces formations. Dans un contexte d’explosion des flux universitaires et d’une demande de cadres intermédiaires qualifiés de la part du secteur économique, l’élaboration des IUT a été un véritable « laboratoire de structures pédagogiques » pour reprendre les termes de Pierre Aigrain (p. 66). Inspiré notamment des Community colleges américains et d’autres enseignements courts professionnalisants post-baccalauréat développés dans le cadre de l’OCDE à la même période, le modèle des IUT se veut à la croisée de l’enseignement secondaire, de l’enseignement supérieur et du monde économique.

La seconde partie de l’ouvrage retrace « les principales époques de la vie des IUT » jusqu’ à aujourd’hui. Après une courte période de croissance, les effectifs stagnent jusqu’en 1985. Il semble que la demande scolaire à l’égard de ce type de formation ait été surestimée. Ensuite, la concurrence avec les sections de techniciens supérieurs (STS), de création plus ancienne (1959) et avec lesquels ils partagent de nombreuses caractéristiques (durée, niveau de qualification visé, dimension professionnalisante des enseignements, etc.) freine les ouvertures d’IUT dans certaines régions. Enfin, alors que le problème de désencombrement des filières universitaires n’a pas été résolu. La crise économique qui suit le choc pétrolier de 1973 pose la question de l’insertion professionnelle des diplômés de l’enseignement supérieur et, plus généralement, du chômage des jeunes.

Progressivement, un certain nombre de critiques s’expriment à l’égard de ces nouvelles formations. Jean Capelle, ancien directeur de l’organisation et des programmes scolaires, engage une charge en 1974, dans Éducation et politique, usant même du terme de « déconvenue » à leur égard (p. 108), considérant que la forme pédagogique qu’ils proposent n’est aucunement nouvelle. Un rapport de la Cour des comptes de 1976 met en cause les coûts engendrés par la création de départements d’IUT dans des villes non universitaires, impliquant la construction de locaux, d’hébergements et l’organisation de transports pour accueillir étudiants et enseignants. Les grèves étudiantes des années 1970 n’épargnent pas les IUT et dénoncent l’intrusion du patronat dans les facs et la secondarisation des études.

La loi programme de 1985, le début de la seconde massification de l’enseignement supérieur puis le Plan Université 2000, de 1990, apportent un nouveau souffle aux IUT. Leur implantation dans des villes non universitaires, jusqu’ici vue comme une faiblesse, devient un véritable objectif, les IUT étant reconnus comme un outil majeur d’aménagement du territoire (p. 112). L’administration centrale accepte désormais leur dispersion autour de leur université de rattachement. Si bien qu’à l’heure actuelle, presque toutes les villes de plus de 50 000 habitants disposent d’un équipement d’enseignement supérieur.

La dernière partie interroge les caractéristiques actuelles des IUT au regard des objectifs qui avaient été initialement les leurs. Les questionnements qui ont accompagné la naissance des IUT demeurent d’actualité, cinquante ans après leur création. La question du type de public (bacheliers technologiques ou généraux), des finalités (diplôme terminal ou propédeutique à l’enseignement supérieur long), du fonctionnement pédagogique (entre abstraction et pratique), du positionnement vis-à-vis des STS, mais aussi vis-à-vis des universités, notamment en matière de recherche, constituent autant d’ambiguïtés non résolues, ainsi que la faible reconnaissance de la fonction de technicien supérieur dans les conventions collectives.

Le point de vue adopté par l’auteur sur les IUT contribue à laisser certaines problématiques en suspens. En effet, un travail fondé presqu’exclusivement sur des archives nationales et des entretiens avec les acteurs centraux de l’histoire des IUT conduit à obérer les formes de résistances locales aux politiques ministérielles, les pratiques de réappropriation des formations par les étudiants et leur famille, leur usage et leur rôle effectifs dans les parcours d’études et d’insertion. La question du profil des étudiants recrutés n’intervient ainsi que très tardivement dans l’ouvrage et ne procède pas d’une analyse dynamique et relationnelle des formations de l’enseignement supérieur, qui permettrait de mettre en évidence les jeux de positionnement des unes par rapport aux autres, expliquant par là les spécificités de chacune d’elles et donc l’erreur de les considérer comme de simples doublons. L’évolution du profil scolaire des entrants en IUT laisse bien apparaître la montée progressive des bacheliers généraux, ce qui les distingue nettement des effectifs des STS qui connaissent un processus inverse de diminution des bacheliers généraux. L’auteur rappelle à ce sujet que, si les IUT constituent des formations privilégiées par les étudiants issus du haut des classes populaires, elles sont également fortement prisées par des étudiants plus dotés socialement, issus des classes moyennes et supérieures, mais dont les résultats scolaires ne leur permettent pas d’accéder aux cursus les plus prestigieux de l’enseignement supérieur. Le fait que la majeure partie des sortants d’IUT poursuivent désormais leurs études les distingue, là encore, clairement des étudiants issus de STS, pour qui l’entrée directe sur le marché du travail est plus fréquente. Ce qui précise le rôle attribué à ces formations dans les parcours étudiants, à savoir des « moyens d’accéder à des formations longues tout en se constituant une assurance contre les conséquences d’un échec éventuel » (p. 179).

L’ouvrage se conclut par un bilan élogieux des IUT, considérés comme « la réussite d’une initiative qui montre la possibilité d’une ouverture et d’une professionnalisation des enseignement supérieurs » (p. 188). On regrette cette prise de position, là où on aurait attendu un bilan certes critique mais non normatif, considérant par exemple le nombre important d’orientation par défaut dans les IUT ou, encore, la question de l’échec et de l’abandon en cours de formation.

Ces quelques regrets n’enlèvent rien à la richesse et au grand apport de cet ouvrage à la connaissance de l’enseignement technique supérieur. La restitution précise des débats et des enjeux qui ont présidé à la création de ces formations cinquantenaires constitue une ressource essentielle pour l’analyse des transformations de l’enseignement supérieur au cours du second XXe siècle.

Sophie Orange



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