Pierre Barron, Anne Bory, Sébastien Chauvin, Nicolas Jounin et Lucie Tourette, On bosse ici, on reste ici ! La grève des sans-papiers une aventure inédite

Paris, La Découverte, 2011, 312 pages. « Cahiers libres ».

par Thierry Blin  Du même auteur

Ouvrage de « sociologie engagée », On bosse ici, on reste ici ! se consacre à un nouvel épisode du long chapelet des luttes de ceux que l’on nomme les immigrés clandestins ou les sans-papiers, selon que l’on apprécie ou pas. Ce texte, rédigé à rien moins que dix mains, sociologiques et journalistiques, fruit d’une expérience d’immersion dans le vivant du mouvement, tient tout autant du carnet de bord de l’action (selon une chronologie menant de 2006 à 2010) que de la mise à plat de ses enjeux généraux et de la spécificité de ses moyens d’action.

Car il y a en effet, comme le démontre excellemment ce mouvement, quelques rapports entre registres d’action et construction des identités collectives. Jusqu’à une date récente, les mobilisations en faveur des sans-papiers s’articulèrent, figures du show-biz à l’appui, à partir de l’image humaniste de l’être privé de Droits, témoignage vibrant d’une situation d’indignité faite à un semblable. Le moyen d’action privilégié était alors l’occupation d’églises, de locaux associatifs ou paroissiaux (tout le monde garde en mémoire l’occupation de l’église Saint-Bernard en 1996, et du séjour télévisé d’Emmanuelle Béart en ces lieux). Toujours sur le registre de la faiblesse du semblable, les initiatives organisées autour du Réseau Education Sans Frontières (créé en juin 2004) promouvaient la thématique tout aussi humaniste de l’enfant menacé d’expulsion, qui serait ainsi privé de ce qui était désigné comme un « droit à l’éducation ».

La séquence de lutte initiée en 2006 cultive une différence notoire par la nature de son moyen d’action, directement ancré dans la tradition du mouvement ouvrier, la grève, accompagnée d’une occupation du lieu de travail en vue d’obtenir des titres de séjour. Il faut dire que, thématique du travail oblige, ce sont essentiellement des responsables de la CGT, au prix d’une multitude de dissensions internes, qui organisent l’action. Toujours au titre des singularités notables, le soutien d’une partie du patronat concerné (dont le fameux André Daguin, président de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie) ne manquera pas de déranger les frontières politiques les plus spontanément instituées.

Plongée exhaustive dans le vif de cette spécificité, l’ouvrage regorge de figures militantes, associatives, patronales, de responsables administratifs et, évidemment, de portraits de migrants. Le tout étant assaisonné des diverses oppositions, contradictions, apparaissant à tous les étages, et par lesquelles l’histoire se fait.

Étant entendu que, traduisant une nouvelle formulation de ce que Marcel Gauchet a décrit selon les termes d’une démocratie des droits de l’homme, la convocation publique de la figure du travailleur participe également du registre de la conquête de Droits. À tel point que la revendication de ce droit social, matérialisation pratique d’un impératif humaniste de reconnaissance, n’engage plus de décryptage du réel selon le vieux lexique de l’exploitation, de l’aliénation, et autre lutte des classes. Autrement dit, c’est bien la matrice humaniste, ici colorée selon les termes de l’obtention d’un droit engendré par l’exercice préalable d’une activité salariée, qui constitue, ici aussi, la « cellule fondamentale » (Marx) d’une action où il est question de confronter la démocratie à ses principes.

Thierry BLIN



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