Piero Gobetti, Libéralisme et révolution antifasciste, Éric Vial (éd.)

Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2010, 383 p.

par Jean-Yves Frétigné  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Libéralisme et révolution antifasciste est beaucoup plus qu’une anthologie des écrits de Piero Gobetti, il constitue l’ouvrage français de référence consacré à cet intellectuel italien majeur qui vécut et expliqua la crise de l’État libéral, la montée et l’installation du fascisme. L’excellent essai d’Éric Vial, qui occupe près d’un quart du livre (p. 9-102), mériterait à lui seul d’être publié car il n’est pas une simple introduction aux textes de Gobetti ni un résumé de sa brève existence mais une étude structurée de sa pensée dans laquelle l’esprit d’analyse se conjugue avec l’esprit de finesse. Ce travail comble une lacune. En effet, Gobetti est non seulement peu connu des lecteurs français curieux de connaître l’histoire de l’Italie contemporaine mais il est aussi le plus souvent simplement cité dans les travaux des historiens qui en sont spécialistes, à l’exception de l’italianiste Michel Cassac qui lui consacre sa thèse, inédite, et un colloque publié en 2000 par la faculté des lettres, arts et sciences humaines de Nice sous le titre de Piero Gobetti et la culture des années 20.

Né le 19 janvier 1901 et mort le 16 février 1926, Piero Gobetti est de tous les antifascistes morts sous les coups des squadristi celui qui eut l’existence la plus brève, beaucoup plus brève même que celles de Giacomo Matteotti, assassiné alors qu’il venait d’avoir 40 ans ou que celle de Giovanni Amendola qui disparaît à l’âge de 43 ans. Avec ce dernier, il partage la triste destinée de mourir des suites de ses blessures sur le sol français, Gobetti à Paris, Amendola à Cannes. Même si Gobetti fut un publiciste précoce – il crée sa première revue alors qu’il est à peine âgé de 17 ans –, son activité politique et intellectuelle ne se déroule que sur huit années. La brièveté de cette existence et le choix principal de l’article de presse comme moyen d’expression peuvent dans un premier temps donner le sentiment d’une pensée assurément fluide mais éparse et non structurée. Toutefois, si cette pensée ne prend jamais la forme d’un système – si Hegel était mort à 26 ans, nous n’aurions de lui que La vie de Jésus, ce qui, au demeurant serait déjà remarquable –, Éric Vial réussit la gageure d’en restituer la cohérence sans pour autant la figer, ce qui reviendrait à la dénaturer car elle épouse en permanence une actualité riche et changeante. Il en découle le choix d’une anthologie qui couple approche chronologique et approche thématique autour de trois mots clefs qui résument le mieux la culture politique de Gobetti : le libéralisme, la révolution et l’opposition au fascisme.

Le libéralisme de Gobetti se forme au contact de ses parents et de sa région. De son père et de sa mère, qui tiennent une modeste droguerie à Chieri, à vingt kilomètres de Turin, il reçoit en héritage le goût du travail artisanal, le souci de l’autonomie et l’amour de l’indépendance et, par voie de conséquence, il nourrit une profonde méfiance teintée de mépris pour le monde du salariat encouragé par « le socialisme d’État corrupteur » (p. 17), que Giovanni Giolitti porte à son comble. Une des faiblesses insignes de Gobetti est, au-delà de la discrète réévaluation qu’il fera de l’homme dans ses derniers écrits, son incapacité à comprendre la nouveauté de la politique giolittienne. A cette incarnation du transformisme, c’est-à-dire de cet art de brouiller les oppositions politiques dans un jeu de do ut des avec son lot de corruptions assumées et de réformes imposées, il oppose la figure de Cavour, d’autant plus qu’à « l’exaltation du producteur indépendant et de ses vertus, Gobetti ajoute un vif patriotisme » (p. 19) pour son Piémont natal et tout particulièrement pour Turin la ville où il se forme intellectuellement. Sans jamais verser dans le racisme anti-méridional, même lorsqu’il décoche ses flèches acérées contre le sicilien Giovanni Gentile, un des philosophes officiels du fascisme dont la prose et le raisonnement relèvent à ses yeux de la logomachie, Gobetti regrette que l’Italie centrale et méridionale n’ait pas été « piémontisée », car cette « piémontisation » aurait été le seul moyen pour mettre fin à son immaturité économique, politique et culturelle en l’élevant au standard de la civilisation que représente le monde anglo-américain. Dans ce schéma, le Piémont avec ses vertus et son sérieux – deux adjectifs qui reviennent souvent sous sa plume pour évoquer sa région natale – est nécessaire pour, selon sa propre formule, « tenir le lien entre les instincts africains de la péninsule [sic] et la civilisation européenne » (cité p. 20). C’est au nom de ce sérieux, dont on doit faire preuve face à l’existence que Gobetti célèbre non seulement Cavour et la Droite historique mais encore le philosophe Benedetto Croce, les historiens Gaetano Salvemini et Luigi Salvatorelli, l’économiste Luigi Einaudi et le politiste Gaetano Mosca – il fréquente les cours de ces deux derniers à l’université – tandis qu’il déplore les joutes verbales de Giovanni Gentile, l’inculture du général Gaetano Giardino, les rodomontades de Gabriele d’Annunzio mais aussi les faiblesses théoriques des socialistes réformistes positivistes. Sur tous ces personnages, É. Vial consacre, avec un réel souci didactique, une brève notice biographique (p. 347-383).

Sans apporter des arguments à la captation d’héritage de la pensée gobettienne par le mouvement communiste italien, il est indéniable que l’épisode de l’occupation des usines et sa collaboration à la revue de Gramsci, L’Ordine nuovo, en qualité de critique de théâtre, constitue une étape importante dans sa vie. Césure et non rupture car Gobetti continue de se conduire comme « un libéral face aux communistes et au marxisme » (titre de la sous-partie, p. 37), ce qui explique que ses relations avec Togliatti et avec Gramsci sont très compliquées et faites d’instrumentalisations réciproques. En effet, si l’occupation des usines lui apparaît bien comme un mouvement révolutionnaire, celui-ci ne poursuit pas le but de renverser la société libérale mais au contraire de favoriser son actualisation en étant « un moyen d’autonomiser les ouvriers, en tant qu’individus et que groupe, et à terme de renouveler les dirigeants d’une civilisation industrielle capitaliste pérenne » (p. 40), en définitive, de favoriser la circulation des élites dont le mécanisme a été concomitamment mis à jour par Pareto et par Mosca. Aussi n’est-il pas surprenant que Gobetti intitule la plus connue des revues qu’il fonde en février 1922, Rivoluzione liberale, un « oxymore » (p. 41) appelé à devenir célèbre mais qui fera toutefois couler moins d’encre que celui de socialisme libéral des frères Rosselli, avec lesquels la pensée de Gobetti n’entretient aucune affinité.

C’est dans cette revue de quatre pages grand format tirée à 2 000 puis à 4 000 exemplaires que Gobetti délivre son interprétation du Risorgimento italien dont la faiblesse originelle s’explique par l’absence d’une révolution à participation populaire et, trait plus original, d’une Réforme protestante, dont on sait le rôle qu’elle joue pour façonner l’idéologie libérale. Mais Rivoluzione liberale marque surtout ses lecteurs par sa critique du fascisme, dont Éric Vial met bien en lumière qu’elle évolue dans le temps. Jusqu’à la Marche sur Rome, la violence fasciste est sous-estimée et la critique de ce mouvement est englobée dans celle de l’Italietta – la petite Italie – de Giolitti et consorts. Après octobre 1922, Gobetti se pose comme un adversaire déclaré du fascisme, une position alors bien rare parmi les intellectuels. Plus rapidement que la majorité de ses contemporains, il comprend que le fascisme est appelé à durer car il tient ses origines pour une « autobiographie de la nation » : cette formule, qui se trouve dans un article de Rivoluzione liberale publié le 23 novembre 1922, « est ce qui a été le moins oublié de Gobetti même si son sens se fait flou » (note 3, p. 53). À cette époque, en stigmatisant la dictature fasciste, Gobetti continue de critiquer, non sans nuances ni repentirs, le transformisme à l’œuvre à l’époque de la monarchie libérale (1861-1922). Après l’assassinat de Matteotti, il s’affirme sans ambages comme un antifasciste intransigeant, se rapprochant en cela les autres antifascistes, même s’ils appartiennent au courant du socialisme réformiste longtemps honni. Il paie cet engagement de sa vie puisqu’aux tracasseries administratives ordonnées par le Duce en personne pour empêcher la parution de Rivoluzione Liberale, dont le dernier numéro porte la date du 8 novembre 1925, s’ajoutent les coups de manganello conduisant Gobetti à prendre le chemin de l’exil pour Paris où il s’éteint des suites de ses blessures en février 1926, sans avoir eu le temps de reprendre le combat.

Dans la dernière partie de son Introduction, É. Vial analyse « les miroirs de la postérité » de Gobetti en Italie après le temps du silence et de la mémoire souterraine durant le ventennio nero. Jusqu’aux années 1960, Gobetti est l’enjeu d’un procès en martyrologie et sa pensée est victime de simplifications au service de causes parfois opposées. Dans les trois décennies qui court des années 1960 à la crise du système politique italien au début des années 1990, Gobetti est toujours instrumentalisé au gré des idéologies du moment mais en publiant ses œuvres complètes l’éditeur Einaudi suscite une multiplication d’essais qui lui sont consacrés. C’est désormais plus le penseur que le martyr qui intéresse un public un peu plus large mais encore et toujours très modeste. Après le séisme consécutif à l’opération Mani pulite, le philosophe Paolo Flores d’Arcais donne, en 1995, à sa célèbre revue MicroMega le sous-titre de « La révolution libérale contre ses ennemis ». Gobetti serait donc la préfiguration du véritable libéralisme que la gauche italienne s’apprête à faire sien contre le libéralisme caricatural « vidéocratique » (p. 91) et plébiscitaire de Berlusconi.

Pour se défaire tant que faire se peut des « approximations, distorsions, instrumentalisations [qui] sont en partie la rançon de la richesse d’une pensée complexe et en construction, celle d’un homme mort très jeune, confronté au déferlement d’événements dont le sens semble clair aujourd’hui, avec le recul » (p. 101), il faut lire cette anthologie raisonnée des articles de Gobetti très bien traduits. Le lecteur y rencontre une plume alerte capable de tracer avec chaleur ou ironie des portraits d’hommes ou de pays et de donner du sens à un présent tourmenté en perpétuel mouvement.


Jean-Yves Frétigné.


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