Philippe Steiner, La transplantation d’organes. Un commerce nouveau entre les êtres humains

par Sophie Chauveau  Du même auteur

Philippe Steiner, La transplantation d’organes. Un commerce nouveau entre les êtres humains, Paris, Gallimard/NRF, 2010, 342 pages. « Bibliothèque des sciences humaines ».


L’ouvrage de Philippe Steiner montre comment l’essor des activités de greffe d’organes depuis près de quarante ans a rendu nécessaire la recomposition des rapports entre la vie et la mort, entre l’intérieur et l’extérieur du corps humain, entre le marché et les échanges non marchands. Ce sont ces nouvelles configurations qui justifient l’expression de « commerce » utilisée dans le titre pour désigner l’ensemble de ces liens.

Ce livre est d’abord une contribution à l’histoire de la greffe d’organes qui est une histoire récente. Les principaux acquis techniques et médicaux sont retracés, sans négliger les échecs, ce qui permet de comprendre pourquoi il a fallu élaborer de nouvelles définitions de la mort afin de rendre disponibles des organes. L’histoire des procédés chirurgicaux décrit comment la greffe « franchit » la peau, c’est-à-dire comment elle permet de vivre avec l’organe d’un autre. Philippe Steiner ne s’en tient pas à cette seule perspective anthropologique1 : il expose la complexité des rapports créés entre les médecins, les malades receveurs, les donneurs vivants ou les familles de donneurs défunts. L’analyse de la « communauté émotionnelle » est bien davantage qu’une description des mécanismes du choix de donner ou non. La réflexion menée autour de la « solidarité pour cause de mort » ou, en d’autres termes, des liens noués au moment d’arbitrer un éventuel don d’organes constitue un apport majeur pour penser la mort aujourd’hui.

La deuxième partie de l’ouvrage est plus influencée par les apports de la sociologie économique. Philippe Steiner met en évidence les différents types d’accords, de conventions ou de coordinations qui permettent le transfert des organes devenus désormais des ressources. Cette organisation des échanges fait participer les médecins, les donneurs et les receveurs mais aussi les pouvoirs publics qui édictent des règles et établissent des tarifs pour ces transactions. En effet, le maniement de ces ressources particulièrement coûteux – tant sur le plan technique que pour la promotion du don d’organes – est financé par la collectivité. Comme pour les produits sanguins, l’économie de la transplantation d’organes est un autre modèle ou une forme originale d’échanges qui emprunte certains de ces principes au marché. Par ailleurs, l’étude de Philippe Steiner permet de comprendre que dans une économie les rapports ne dépendent pas seulement des prix ou de la demande mais aussi d’autres facteurs que sont l’incitation ou l’exhortation à donner et qui ne sont pas nécessairement monétarisés.

En caractérisant l’échange des organes comme un commerce, Philippe Steiner pose la question du marché : non pas la question de la légalité ou non d’échanges marchands induisant un prix à payer pour des organes, mais la manière d’organiser au mieux les rapports entre les différents acteurs concernés par les actes de greffes déjà « marchandisés », ne serait-ce que par l’application d’une tarification des actes à l’hôpital. Dans le même temps, l’auteur décrit le négoce des organes comme une traite, comme l’on parle de traite des esclaves.

Pour Philippe Steiner, la transformation des organes en ressources impose le franchissement de plusieurs frontières : entre la vie et la mort, à travers la peau et enfin une frontière politique, avec la nécessité de penser les transactions autour des organes.

Au total, ce livre est riche d’enseignements pour l’historien du social et de la période la plus contemporaine. Clairement détaché des débats autour de la greffe d’organes, sans les ignorer non plus, Philippe Steiner contribue à la réflexion sur les transitions entre le marché et le bien public et sur les différentes formes de coordination des échanges. Il offre également de nombreux éléments pour une anthropologie contemporaine qu’il s’agisse du rapport à la mort ou de la représentation des corps. Il montre enfin que la bioéthique est aussi l’affaire des sciences sociales.


Sophie Chauveau




1 Cette dimension est aussi au cœur de l’ouvrage de S. Lederer, Flesh and Blood. Organ Transplantation and Blood Transfusion in 20th Century America, New-York, Oxford University Press, 2008.



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