Philippe Rygiel et Serge Noiret (dir.), Les historiens, leurs revues et Internet…, 2005

Rygiel (Philippe), Noiret (Serge), sous la direction de, Les historiens, leurs revues et Internet (France, Espagne, Italie), Paris, Publibook, 2005, 193 pages.

par Claire Lemercier  Du même auteur

Alors que la plupart des revues françaises d’histoire commencent, enfin, à envisager la nécessité d’offrir aux internautes un accès à leurs sommaires, voire à leurs textes intégraux, la parution d’un tel ouvrage semble providentielle. On n’y trouvera pourtant pas de répertoire des revues en ligne ou même de comparaison des portails qui se multiplient actuellement – ce qui n’est de toute façon guère l’objet d’un livre. Pas non plus de trace des débats qui firent suite aux initiatives du CNRS en matière de marche forcée vers le numérique (au détriment du papier) et de bibliométrie. Issu d’un colloque tenu à l’École Normale Supérieure en octobre 2002, dont Le Mouvement Social était co-organisateur, l’ouvrage nous propose les témoignages de pionniers de l’histoire sur Internet, ainsi qu’une réflexion sur les usages que les historiens ont pu faire, depuis l’origine, de ce nouvel outil – pas exclusivement pour y lire des articles de revues – et sur les raisons de leurs réticences.

Il s’agit là d’un but fort louable. Peu d’études s’intéressent réellement aux usages d’Internet, hors des très imparfaites mesures d’audience ou d’expériences de laboratoire souvent peu probantes. Aussi, bien qu’une méthodologie rigoureuse reste à inventer, toute piste est bonne à prendre, tant les échecs de projets en ligne sont souvent liés à un manque de prise en compte des attentes, des compétences et des autres pratiques des usagers. Ajoutons que, malgré quelques brillantes exceptions, les historiens, en tout cas français, ne paraissent toujours pas enclins à réfléchir sur leurs pratiques de travail, qu’il s’agisse d’accès aux sources, de recherche bibliographique ou encore de rédaction d’articles. Internet peut ainsi être un prétexte pour réfléchir à notre métier, à nos pratiques de lecture, d’écriture, de publication et d’enseignement. C’est ce que fait Pierre-Yves Saunier, dans un texte fondé sur son expérience des listes de diffusion/discussion. Très mordant – parfois avec une certaine naïveté lorsqu’il loue l’abandon, sur les listes, de tout signal hiérarchique –, cet article décrit des historiens français peu pressés de débattre en ligne ou de proposer des comptes rendus non complaisants, encore moins de partager leurs matériaux de recherche. Corollaire, cependant : les études réunies ici, lorsqu’elles prennent cette direction, se heurtent au manque de points de comparaison sérieux quant aux pratiques « classiques » (extérieures ou antérieures à Internet) de la « communauté » historienne.

L’introduction de l’ouvrage est riche en idées fortes qu’on aimerait voir plus souvent discutées. Il en est ainsi de la question de l’institutionnalisation de l’histoire en ligne (succédant à un temps de « bricoleurs » et instaurant une division du travail) et de l’influence des contextes institutionnels (donc nationaux) sur les pratiques des concepteurs de sites et des usagers. Philippe Rygiel souligne de plus qu’Internet « n’est pas un outil, ni une machine, mais un assemblage, complexe et changeant, d’outils, de machines, réglé, contrairement à ce que l’on lit souvent, par des protocoles précis, dont l’efficacité est garantie par de puissantes instances de régulation » (p. 11). Il est en effet nécessaire de rappeler qu’en participant à l’activité du réseau, loin d’être de simples usagers passifs, nous en transformons les propriétés – sans qu’il représente pour autant une forme d’utopie anarchiste. Cela permet de contourner l’idée d’un « bon usage », d’une formation univoque à l’outil, pour parler plutôt d’« appropriation » – ou au contraire d’évitement. C’est dire qu’Internet sera, pour les historiens, aussi ce qu’ils en feront, et qu’il ne s’agit pas de le refuser ou de l’encenser en bloc.

Tous les textes du recueil ne répondent malheureusement pas aux promesses de cette introduction. Le très bref tableau de la situation espagnole tracé par Inaki Lopez Martin donne surtout envie d’en savoir plus, comme l’étude quantifiée de Francesca Anania, dont l’échelle ne permet guère de comprendre qui sont les internautes qui s’intéressent à l’histoire en Italie. La très longue étude de Serge Noiret sur la présence de l’histoire contemporaine sur le web italien souffre d’un manque de points de comparaison. S’il est vrai qu’Internet (plus précisément, les moteurs de recherche d’une part, le manque d’indices de crédibilité disponibles sur les sites, ou le manque de familiarité des internautes avec ces indices d’autre part) met sur le même plan l’histoire des amateurs et celle des professionnels, n’est-ce pas le cas aussi des rayons des bibliothèques non universitaires et des librairies, sans parler des plateaux de télévision ? Les usages purement mémoriels ou politiques de l’histoire sont loin d’être nés de la technique, et il paraît peu utile de les déplorer, surtout à l’aune d’une vision quelque peu naïve de la rigueur historienne.

D’autres articles sont plus suggestifs. À partir d’une expérience de cartographie interactive en ligne, Éric Guichard pose des questions touchant en particulier aux modes d’écriture (présentation d’un « produit fini », ou possibilités d’expérimentation et d’accès aux données) et au travail collectif. Également fondé sur des années de pratique, l’article de Christine Ducourtieux expose clairement les atouts et les contraintes, voire les mirages, de la mise en ligne de textes. Elle propose à la fois une défense et illustration de la note et de la norme typographique et une exploration des atouts de l’hypertexte, tempérée par une prise en compte des contraintes qui pèsent dans le sens du maintien d’écrits traditionnels, des modes concrets de lecture à la place de l’article dans les carrières. Ce texte souligne l’inanité d’une séparation entre l’auteur et le « metteur en ligne », qui tend pourtant à se maintenir, voire à se généraliser. C’est le même impératif que pose l’équipe de Revues.org, dans un article qui ne présente pas seulement des pratiques de mise en ligne, mais aussi les principes qui les sous-tendent et qui se résument à un double impératif : appropriation des technologies et maintien des normes scientifiques (citabilité, pérennité des textes en ligne…). La réflexion de Maria Teresa Di Marco, à partir d’entretiens approfondis avec des usagers du site italien Chronos, souligne justement l’oscillation des pratiques entre une vision du site comme moyen de communication ou comme simple instrument; le modèle de la bibliothèque paraît, pour l’heure et dans ce cas, l’emporter sur celui de l’arène de débat. Enfin, dans deux textes de synthèse très utiles, Philippe Rygiel et Daniel Letouzey dressent un panorama respectivement des sites des Archives départementales françaises (très inégaux, ils n’en pointent pas moins l’activité des archivistes et des généalogistes et le relatif désinvestissement des historiens – qui ne peuvent se contenter d’en déplorer les lacunes) et des relations entre Internet, l’histoire universitaire et les enseignants du secondaire. Ces derniers paraissent plus enclins que leurs collègues du supérieur à mutualiser certaines ressources.

Soulignons pour finir un point qui n’est pas de détail et qui gêne même sérieusement la lecture de l’ouvrage. Dès la couverture, l’étrange majuscule d’« Historiens » s’ajoute à un espace oublié après une virgule. Page après page, la typographie s’avère des plus fantaisistes, les traductions sont parfois approximatives et, en note, à part les URL (toujours utiles, même sur papier, mais trop rarement datées), les références sont à peine identifiables tant elles sont présentées de façon variable et souvent incomplète. C’est là un bien mauvais exemple à donner si l’on veut convaincre les historiens les plus technophobes que les nouvelles technologies ne vont pas détruire leurs normes et leurs pratiques – pourtant les coauteurs qui gèrent des sites sont justement très scrupuleux en matière de normes de présentation et de citation. On souhaiterait presque la mise en ligne d’une édition relue et corrigée, qui rendrait bien mieux justice au contenu de l’ouvrage.



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