Philippe Roussin, Misère de la littérature, terreur de l’histoire…, 2005

Roussin (Philippe), Misère de la littérature, terreur de l’histoire : Céline et la littérature contemporaine. Paris, Gallimard, 2005, 754 pages. « NRF essais ».

par Danielle Tartakowsky  Du même auteur

L’ouvrage, imposant par sa taille, l’est surtout par l’ampleur des questions qu’il soulève et des réponses qu’il leur apporte. Céline et sa langue en constituent l’épicentre, de la décennie précédant la publication du Voyage à l’amnésie et aux autofictions finales, en passant donc par les pamphlets antisémites.

Céline est moins l’inventeur d’une nouvelle forme romanesque que d’une langue littéraire de la rupture, rappelle Philippe Roussin. Parce que les mots mobilisés par la guerre ont perdu leur sens, parce que la guerre a mis fin aux significations partagées des mots, « l’artiste et médecin, écorché par [elle], devient accoucheur et écorcheur de la langue ». Il invente une écriture « post-traumatique » où s’affirme une langue parlée et crue, présumée du peuple, confondue avec la banlieue, son lieu d’émergence. À la différence de la « langue populaire de la réconciliation et de la pacification », elle se veut le moyen de représentation de la division sociale, face à et contre la langue de l’élite, cosmopolite et étrangère. À la parution du Voyage, nombreux sont ceux qui croient, en conséquence, pouvoir enrôler Céline sous leur bannière en venant d’horizons divergents. Ainsi, Léon Daudet, Bernanos ou Trotski (qui préface sa traduction russe). Mais le présent de Céline, présent sans devenir, exclut qu’il puisse se reconnaître dans tel de leurs combats. Les malentendus se dissipent en 1936. Céline ne reconnaît pas le peuple dont il a tenté de restituer le langage dans le peuple réel, soudain devenu un acteur politique. Il déclare son hostilité à ce peuple dont la langue politique n’est pas conforme à la langue populaire et argotique qu’il lui avait prêté et amorce une formidable inversion qui va l’instituer en chantre de l’antisémitisme. Le pamphlet où Céline, mû par la volonté enragée de « remplacer le peuple réel du présent par le peuple du mythe et du passé », importe et rejoue la violence verbale de la révolution française en constitue l’instrument. Philippe Roussin revient longuement sur Les Fleurs de Tarbes, que Paulhan publie alors même, pour analyser cette « langue de la terreur » devenue celle de Céline. Comme la terreur, la nouvelle rhétorique autoritaire et politique commence par déclarer qu’elle veut bannir le formalisme bourgeois et le verbalisme démocratique mais finit par accoucher du mot d’ordre, quand l’histoire lui offre le moyen de devenir une terreur de fait, dans un contexte d’action. La voix qui se veut du peuple devient alors celle du dictateur. Et la « misère de la littérature, la terreur de l’histoire ».

Philippe Roussin, qui est animé par le permanent souci de rendre compte de l’historicité des textes et de leur inscription dans un univers intellectuel et culturel, rappelle ici (utilement, faut-il le dire) que les pratiques discursives s’inscrivent dans des situations de communication qui leur donnent sens, lui-même fonction du rapport que ces pratiques entretiennent avec les circonstances de leur énonciation et leur contexte. Les pamphlets que d’aucuns ont salués à chaud (mais aussi bien à froid) pour des « prouesses littéraires » (Gide) ou qu’ils ont exonérés du pire au nom des vertus du rire ou de leur dimension délirante sont des textes d’action, rappelle-t-il. Avec d’autant plus de force qu’ayant choisi de tisser sa forte écriture d’abondantes et longues citations souvent rares, il nous livre, aussi bien, de longs extraits de ces pamphlets qu’il nous contraint à lire, sans complaisance. Obligeant alors le lecteur qui, comme beaucoup, a souvent parlé de ces pamphlets sans véritablement les connaître à se donner, à tout le moins, le temps de la réflexion avant que de poursuivre.

Cette traversée de l’ouvrage, guidée par notre intérêt pour le mythe, les images du peuple et les débats contemporains sur le populisme, est loin de rendre compte de la richesse d’un ouvrage qui défriche bien d’autres voies. Philippe Roussin, chargé de recherche au CNRS en littérature, nous propose, en effet, une biographie intellectuelle où « l’œuvre n’est pas un pur système symbolique mais le produit d’une activité intellectuelle et sociale qui l’irrigue et l’informe ». Il interroge constamment la littérature au prisme des rapports qu’elle entretient avec d’autres discours et convoque, en permanence, la linguistique, l’histoire des sciences et la philosophie mais aussi bien l’histoire sociale, sans jamais céder à l’érudition gratuite, en apportant, en retour, à toutes. « Céline offrait un parapet pour embraser le paysage littéraire contemporain », résume la quatre de couverture qui souligne, à bon droit, que « chemin faisant, c’est tout un pan littéraire de la France qui est éclairé – de Zola aux années soixante du siècle dernier », via la question, redevenue centrale après la guerre, des fonctions de la littérature et de son rapport au « réel ». L’historien ne peut que confirmer que l’ouvrage tient, là, ses promesses. Mais il ajoutera que le paysage qui se dévoile depuis ce « parapet » est éminemment plus vaste, s’agissant en particulier des années 1920. L’ouvrage participe des débats sur la littérature de guerre, sur le « français national » et la nationalisation de la langue. Il introduit de passionnants développements, souvent très novateurs, sur le nationalisme, la banlieue, l’hygiénisme, l’américanisme et le retour à l’ordre des années 1920. Philippe Roussin, qui avait collaboré, il y a dix ans, à un ouvrage sur les carrières et pratiques des médecins français de 1930 à 1980 , revient sur la trajectoire qui conduit des « utopies hygiénistes » du médecin Louis-Ferdinand Destouches au nihilisme thérapeutique et politique de celui qui choisit de publier sous le pseudonyme de Céline tout en jouant constamment de son identité de médecin, observateur du social, pour se réclamer du « vrai ». Il souligne le rôle de la figure du médecin dans la réception du Voyage puis revient sur son inscription dans la collaboration médicale, en 1942. L’antisémitisme des pamphlets, servi par le talent et la technique de l’écrivain, s’appuie aussi bien sur l’ethos, l’autorité et le savoir du médecin et de l’hygiéniste.

L’ouvrage est à l’évidence exigeant. On l’entrouvre, un peu intimidé par le poids, et l’on se retrouve à avoir lu d’une traite, porté par sa belle écriture et par la constante intelligence du propos. Oserons-nous dire qu’il devrait s’agir d’une lecture incontournable pour la plupart des chercheurs concernés par la France du XXe siècle, quelle que soit leur discipline ?


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