Philippe Roger, L’ennemi américain. Généalogie de l’antiaméricanisme français, 2002

Roger (Philippe), L’ennemi américain. Généalogie de l’antiaméricanisme français, Paris, Éditions du Seuil, 2002, 601 p.

par Thomas Wieder  Du même auteur

Si le débat récent sur la guerre en Irak a réactivé en France un antiaméricanisme virulent et mobilisateur, on comprend, à la lecture de ce livre, que c’est parce que celui-ci a une longue histoire. Ce qui intéresse le directeur de la revue Critique, en disciple de Roland Barthes, ce sont les « discours » antiaméricains produits par l’intelligentsia française des trois derniers siècles, dont l’accumulation constitue un « bloc sémiotique historiquement stratifié ». Dater leurs origines, montrer leur évolution au gré des événements et leur circulation au-delà des clivages politiques et idéologiques traditionnels, tel est l’objet de cette étude.

Quand le mot « antiaméricanisme » entre dans le Petit Robert, en 1968, la notion a déjà plus de deux siècles d’existence. Comme le rappelle Philippe Roger dans son passionnant « Prologue », l’antiaméricanisme précède même l’indépendance des États-Unis. Dans le deuxième tiers du XVIIIe siècle, le « Nouveau Monde » est l’objet de vives critiques de la part des savants et des philosophes de l’ « Ancien ». Ainsi des plus éminents spécialistes d’histoire naturelle – Buffon en tête – qui tracent de l’Amérique un portrait particulièrement sombre : jeune et humide, ce continent serait peu propice à la vie. Qu’elle soit végétale, animale ou humaine, toute vie y serait rabougrie. On aurait tort de sous-estimer ce que l’auteur appelle ce « socle naturaliste » de l’antiaméricanisme : vulgarisé, il ne cessera d’alimenter le discours d’une Amérique-tombeau, où s’atrophie l’état physique et mental de l’homme. Pour preuve ce passage du Journal de Paul Claudel, alors ambassadeur de France à Washington, qui écrit en 1933 : « A. Hamilton dans Le Fédéraliste remarque que déjà de ce temps on attribuait au climat américain une influence dégénérative. « Dans ce pays même les chiens n’aboient plus ». » (« C’est d’ailleurs parfaitement exact », ajoute Claudel…).

Après cette entrée en matière, Philippe Roger poursuit son travail de « généalogiste » de façon chronologique. Une chronologie souple cependant, car chaque période est par nature difficile à borner : comment dater la naissance d’un discours ? Plusieurs décennies peuvent s’écouler entre le moment où il fait son apparition et celui où il « prend » (selon une expression de Barthes souvent utilisée dans l’ouvrage), c’est-à-dire où il suscite une adhésion et est prêt à perdurer. L’auteur souligne ainsi l’importance de l’année 1898 pour l’histoire de l’antiaméricanisme français. La France se passionne alors pour la guerre qui oppose les États-Unis à l’Espagne. Des voix, jusque-là isolées, se font plus nombreuses : pour la première fois, les arguments antiaméricains se fondent en un discours structuré qui sort de la confidentialité pour devenir populaire, comme en témoigne La conspiration des milliardaires, roman-feuilleton de Gustave Le Rouge (1899-1900).

« Acte de baptême » de l’antiaméricanisme, 1898 n’en est pourtant pas l’acte de naissance. Au tournant du XXe siècle, il s’organise, se radicalise et se propage, mais ses principales composantes, culturelles, raciales et sociales, ne sont pas nouvelles. La critique culturelle est la plus ancienne : les philosophes et les écrivains du début du XIXe siècle reprennent aux savants des Lumières l’idée de dégénérescence, pour la transposer aux domaines artistique et intellectuel. Des hommes aussi différents que Talleyrand, Volney, de Maistre, Stendhal et Baudelaire se rejoignent pour dresser un bilan accablant de la vie intellectuelle et dénoncer le manque de goût des Américains. Baudelaire est ainsi l’inventeur, dans Fusées, de l’adjectif « américanisé », promis à un bel avenir. L’américanisation, cette « vieillesse » de l’homme, Baudelaire en parle comme de « la période dans laquelle nous entrerons prochainement et dont le commencement est marqué par la suprématie de l’Amérique et de son industrie ».

L’antiaméricanisme culturel s’accompagne, dans la deuxième partie du XIXe siècle, d’attaques racistes. Philippe Roger rappelle que, dans la France des années 1860, la guerre de Sécession n’est pas seulement analysée sous un angle politique, mais aussi comme une lutte ethnique entre un Nord anglo-saxon et un Sud latin. La victoire du Nord sur le Sud puis, peu après, la défaite française de 1870 face à la Prusse, donnent lieu à de nombreux écrits qui trahissent la peur hexagonale d’une domination du monde par les Anglo-saxons. Paradoxalement, c’est précisément au moment où affluent aux États-Unis des centaines de milliers d’immigrants qui sont de moins en moins « anglo-saxons », qu’est stigmatisé en France le « type odieux du Yankee » (Gustave Le Rouge). Ce qui frappe dans l’élaboration de ce « type », c’est la répétition des mêmes clichés, à des décennies d’intervalle : ainsi de l’obsession pour les mâchoires des Américains. Démesurées, symboles d’un appétit inquiétant, elles fascinent autant Jules Huret, envoyé aux États-Unis par Le Figaro en 1904, que Jean-Paul Sartre, quarante ans plus tard, intrigué par « l’âpreté un peu féroce » des mâchoires du président Roosevelt… Tout en demeurant vivace, donc, l’image d’une « race » yankee tendra cependant à décliner au cours du XXe siècle, et l’argumentation raciste s’inquiètera davantage d’une Amérique multiethnique. Dans cette perspective, Philippe Roger propose une relecture aussi précise qu’iconoclaste du livre de référence d’André Siegfried, Les États-Unis d’aujourd’hui (1927).

C’est enfin le modèle économique et social des États-Unis qui est dénoncé. À l’encontre de l’idée reçue, l’identification des États-Unis au capitalisme triomphant est relativement tardive, puisqu’elle ne date que de la toute fin du XIXe siècle. Pour les libéraux, le « trust-system » suscite une inquiétude à la fois morale (il trouble le jeu de la libre concurrence) et politique (c’est un socialisme potentiel). Mais c’est surtout chez les socialistes qu’il est l’objet des plus vives critiques. Et l’auteur d’analyser minutieusement ce qu’il appelle le « problème américain du socialisme », à savoir cette perpétuelle tension entre deux images opposées, les États-Unis comme laboratoire ou au contraire comme tombeau du socialisme.

L’engagement des États-Unis aux côtés de la France pendant la Première Guerre mondiale, loin d’apaiser l’antiaméricanisme français, lui donne paradoxalement une nouvelle vigueur. Leur entrée tardive dans le conflit, la non-ratification du traité de Versailles par le Sénat américain et le contentieux franco-américain au sujet des dettes de guerre y sont pour beaucoup. Toutefois, Philippe Roger insiste sur l’ « autarcie » d’un discours antiaméricain de plus en plus autoréférentiel. L’antiaméricanisme a de moins en moins besoin d’événements extérieurs pour exister : « Le trésor rhétorique accumulé au cours des trois ou quatre décennies précédentes, considérablement enrichi par une nouvelle génération d’écrivains et de polémistes, se stabilise désormais en une « culture » antiaméricaine produite par un milieu restreint, mais largement diffusée au-delà, car pleinement consensuelle ». Pour preuve de ce « consensus antiaméricain », il montre combien il est fréquent, pour discréditer une personnalité politique, de la peindre en amie de l’Amérique.

« Horizon indépassable de l’antiaméricanisme français », l’américanophobie intellectuelle de l’entre-deux-guerres se caractérise également par une tonalité nouvelle : au dédain ou à la colère des périodes précédentes succède une véritable angoisse face à un ennemi devenu plus puissant. Des Scènes de la vie future de Georges Duhamel (1930) au Cancer américain de Robert Aron et Arnaud Dandieu (1931), les titres des principaux ouvrages de l’époque sont clairs. Les États-Unis incarnent désormais la pire menace non seulement pour la France, mais pour l’homme en général. Le plus intéressant est de voir combien des intellectuels que tout sépare a priori en viennent à prononcer un même réquisitoire. Qu’ils soient humanistes (Georges Duhamel), personnalistes (Emmanuel Mounier), existentialistes (Simone de Beauvoir) ou gauchistes de Mai 68, tous s’accordent à dénoncer le caractère dictatorial de la prétendue démocratie américaine et la mécanisation d’une vie dont la dimension spirituelle est réduite à néant.

Œuvre d’une grande érudition – et d’une grande qualité « littéraire », il faut le noter –, L’ennemi américain se présente également comme un essai. Tentant d’expliquer pourquoi des critiques jusqu’alors diffuses se constituent en discours écoutés, Philippe Roger insiste sur le « bénéfice social-national » que représente l’antiaméricanisme, en tant que fabrique de discours consensuels. Il montre par exemple que l’explosion des attaques antiaméricaines en 1898 se produit dans une France déchirée par l’Affaire Dreyfus. « Au plus fort des discordes civiles dans une France déchirée, l’antiaméricanisme est la seule « passion française » qui calme les autres passions, estompe les antagonismes et réconcilie les adversaires les plus acharnés ». Autre thème particulièrement stimulant que l’auteur ne fait qu’effleurer (car là n’est pas son sujet d’étude) : la question d’un antiaméricanisme « européen ». Il rappelle l’influence exercée par la romancière anglaise Frances Trollope, auteur de violentes diatribes contre le mode de vie américain, auprès des écrivains français du milieu du XIXe siècle. Il s’intéresse aussi aux analyses des penseurs socialistes étrangers (Marx, Engels, Liebknecht, Bebel, etc.) pour mettre en valeur les traits particuliers de l’antiaméricanisme français d’inspiration socialiste. Une telle approche comparatiste, si elle était approfondie, permettrait de mettre en relief la spécificité de l’antiaméricanisme français dont l’auteur affirme, plus qu’il ne le montre, qu’il est le plus vif d’Europe.

Même si l’absence d’une bibliographie complète est regrettable dans L’Ennemi américain, il est évident que l’antiaméricanisme français a trouvé à ce jour, en Philippe Roger, son analyste le plus scrupuleux. Mais aussi le plus clairvoyant puisqu’il concluait, en juin 2002 : « On peut donc prédire encore de beaux jours à l’antiaméricanisme français. »


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