Philippe Marlière, La mémoire socialiste 1905-2007. Sociologie du souvenir politique en milieu partisan, 2007

Philippe Marlière, La mémoire socialiste 1905-2007. Sociologie du souvenir politique en milieu partisan. Paris, L’Harmattan, 2007, 286 pages. « Logiques sociales ».

par Fabien Conord  Du même auteur

Grâce à une articulation entre souvenir et récit partisan, Philippe Marlière mesure la place de la culture politique et des usages de la mémoire dans les pratiques militantes. Il choisit pour y parvenir un courant politique doté d’une histoire séculaire, le socialisme, et fonde son travail sur une approche multiscalaire. L’auteur considère successivement les deux échelles : il présente les structures nationales chargées d’entretenir la flamme du souvenir partisan puis propose une enquête de terrain au cœur de deux sections, jugées emblématiques de la mémoire socialiste, Lille et Carmaux. Les analyses locales sont principalement fondées sur l’histoire orale, Philippe Marlière ayant réalisé 34 entretiens à Lille et 27 à Carmaux (et Blaye-les-Mines, dont les militants partagent les engagements carmausins).

Dans une première partie, Philippe Marlière consacre deux chapitres aux questions méthodologiques. Il restitue sa place à Maurice Halbwachs, et se distingue de Pierre Nora (p.17), en réévaluant l’importance de la mémoire des individus membres d’un groupe par rapport aux représentations portées par le groupe, davantage visibles de l’extérieur. Dans la deuxième partie, centrée sur « La mémoire historique du socialisme », Philippe Marlière distingue la mémoire réifiée (monuments, paysages) et ce qu’il appelle les cadres-notions, dont le plus opératoire semble être l’anticléricalisme, très présent dans les deux sections étudiées. Il montre toute la difficulté pour le PS de produire un récit partisan acceptable par tous ses membres. Le bilan des expériences gouvernementales constitue à cet égard le principal problème d’interprétation, ce qui n’est peut-être pas suffisamment souligné par l’auteur, qui montre bien pourtant que le Front populaire apparaît aussi discuté que la politique algérienne de Guy Mollet. Philippe Marlière présente successivement la Fondation Jaurès, « structure amie » du PS et l’OURS, au passé de « structure rebelle » (elle est née de la volonté de Guy Mollet, alors en marge du parti d’Épinay), mais de plus en plus intégrée (ce que l’auteur qualifie de « normalisation politique »), en raison de la reconnaissance scientifique que lui valent le travail de ses permanents et la richesse de ses collections. L’auteur, qui enseigne à l’Université de Londres, et a écrit sur le Labour, ne manque pas d’instiller dans son travail des suggestions de comparaison avec la situation britannique (n’hésitant pas à voir dans L’Ours « une sorte de Times Literary Supplement socialiste »), voire européenne, lorsqu’il souligne la faiblesse des institutions françaises par rapport aux grandes fondations étrangères (telle la Fondation Friedrich Ebert en Allemagne). Il conclut à la faiblesse de l’histoire « codifiée » par le parti, qui explique pour une part l’ampleur des différences mesurées dans les enquêtes orales réalisées auprès de militants socialistes nordistes et tarnais.

Après une présentation de l’environnement social et culturel de Lille et Carmaux, Philippe Marlière étudie dans une troisième partie les « Pratiques de la mémoire socialiste ». Il pointe les « contours incertains de la mémoire socialiste » grâce aux hésitations et approximations repérables dans les entretiens réalisés avec les militants, puis met en lumière la coexistence de deux mémoires, mais surtout de deux conceptions du Parti, selon que l’adhésion ait lieu avant ou après 1971, les anciens mettant plus volontiers l’accent sur la cohésion du groupe et l’importance de la convivialité. Philippe Marlière décrit avec finesse le cas de certains vieux militants, qualifiés de « préposés à la mémoire », systématiquement sollicités, souvent entourés d’affection, mais aussi cantonnés dans un rôle de chanteur ou de conteur, et dont le récit n’est pas toujours considéré comme fiable. Les pages consacrées à l’importance de la socialisation par le travail (surtout quand il est doté d’une charge affective aussi puissante que la mine à Carmaux) sont très riches, et révèlent la persistance de la symbiose (jusque dans les années 1990) entre Force Ouvrière et le PS dans une ville ouvrière, nuançant largement un schéma national plus attentif aux liens noués entre le PS et la CFDT durant les années 1970. Les pages consacrées aux « effets de lieux » illustrent la relativité de l’existence de monuments emblématiques. La Coopérative de l’Union, jugée délaissée, ne joue plus le même rôle mobilisateur à Lille que la statue de Jaurès à Carmaux. Philippe Marlière montre d’ailleurs combien l’attentat perpétré contre cette statue en 1981 a pu réactiver la mémoire, et faire jouer les réflexes collectifs (non dénués d’ambiguïté : le Rotary Club carmausin a contribué au financement d’une nouvelle statue !). Ce rôle de l’adversité est tout aussi visible dans l’analyse du regard socialiste sur le PCF, présenté comme un contre-modèle en terme d’idéal politique (au nom de la démocratie), mais également comme une sorte de mauvaise conscience (un parti investi d’une légitimité ouvrière), dont l’image s’affaiblit aujourd’hui dans le PS, en raison de son déclin électoral, et donc de sa transformation de concurrent en supplétif.

La variété des regards apportés sur la geste socialiste en fonction de l’âge des adhérents, de leur filière d’entrée en politique et de leur lieu de militance autorise Philippe Marlière à conclure à l’existence de mémoires lacunaires et plurielles. Selon lui, la variable générationnelle, qui crée un référentiel commun « de type horizontal », atténue les disparités nées de la variable spatiale, « de type vertical ». Le déclin supposé du militantisme de terrain conduirait également à gommer les différences engendrées par les mémoires locales. Au regard de la puissance des élus locaux au sein du PS, il est peut-être permis de discuter cette dernière interprétation. Cette suggestion n’enlève rien à l’apport de ce travail qui restreint la portée des discours partisans englobants par la mise en lumière des perceptions et réceptions militantes.


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