Philippe Artières, Rêves d’histoire. Pour une histoire de l’ordinaire, 2006

Artières (Philippe) Rêves d’histoire. Pour une histoire de l’ordinaire. Paris, Les Prairies Ordinaires, 2006, 169 pages.

par Arnaud-Dominique Houte  Du même auteur

Le projet du livre se dévoile dès l’exergue qui assemble deux citations. D’abord la remarque inquiète d’un romancier, Russel Banks, « Est-ce donc tout ce que je suis capable de faire de ce lieu et de ces gens ? ». Belle manière d’annoncer que l’ouvrage voudrait justement explorer les possibilités inexplorées qui s’ouvrent sous les pas de l’historien. Ambition immédiatement contrebalancée par cette brève remarque d’Arlette Farge : « Assurément, l’histoire est difficile ». Car l’historien n’est pas un romancier, et Philippe Artières ne prétend pas plus emprunter la posture du démiurge qu’il n’entend renoncer à l’honnêteté intellectuelle du chercheur : « rêver n’est pas renoncer ».

Le livre peut surprendre. Il peut agacer, tant ce qu’il dévoile relève généralement de la sphère intime du chercheur. Réunion de courts textes très divers, rarement longs de plus de quatre à huit pages, il propose simplement une anthologie de rêveries ou, plus exactement, pour reprendre la belle formule de l’auteur, de « désirs d’histoires ». On y trouvera donc des idées brutes, parfois nées à la lecture d’une source qui révèle son potentiel, parfois issues d’une expérience contemporaine.

Brièvement développées, agrémentées d’allusions autobiographiques, ces réflexions ouvrent parfois des champs de recherche dont on se plaît à imaginer la fécondité. Un exemple, parmi tant d’autres : autour d’une réflexion sur la cloison, procédant par digressions successives, Philippe Artières propose une histoire croisée du confessionnal, du parloir, de l’hygiaphone – de quoi faire « apparaître toute une géographie de la parole dans nos sociétés ». Citons encore cette grande histoire interdisciplinaire de l’immeuble que l’auteur appelle de ses vœux en s’inspirant de Georges Pérec : écrire « la biographie d’un numéro de rue » passerait par une batterie d’entretiens, par la fouille des dossiers de syndics, par l’étude des recensements, par l’exploration des archives de police, par l’analyse de toutes les traces et de toutes les taches laissées sur les murs. On peut hausser les épaules devant la vanité d’une telle ambition, mais l’utopie illustre bien les limites et les vertus de la rêverie historienne. Il ne s’agit pas d’un improbable catalogue de sujets en déshérence dans lequel pourrait s’approvisionner le chercheur en manque d’inspiration. Acceptons plutôt d’y voir une leçon de curiosité raisonnée et un outil pour déplacer les questionnements et pour faire apparaître des objets ignorés.

La plupart de ces suggestions s’articulent autour du thème de l’écrit et de sa place au croisement de la vie publique et de la vie privée. Dans la lignée de ses précédents travaux, l’auteur prolonge les intuitions de Michel Foucault. Ainsi évoque-t-il les lettres envoyées au guérisseur Jean Sempé, mort en 1892, dont la quête – apparemment infructueuse – renvoie immédiatement aux archives du docteur Tissot ou au courrier de Ménie Grégoire : de quoi écrire une « histoire des espoirs et des vœux » qui passerait par l’histoire de la mise en place et de la gestion des services du courrier au sommet de l’État. Une autre « rêverie », née d’une prise de conscience plus intime, pose la question du dossier médical, de sa constitution progressive, mais surtout de son appropriation privée – à partir de quand, et pour quelles raisons, conserve-t-on les ordonnances, les radios, etc. ?

Dans un registre voisin, Philippe Artières montre comment les « papiers sans intérêt » recensés dans les poches des défunts ou enregistrés dans les fouilles de détenus permettent de comprendre et de dater la naissance d’un rapport privé à l’écrit. L’ouvrage ne vise pourtant pas tant à identifier les dispositifs de pouvoir qu’à comprendre la vie des simples gens et qu’à « proposer une histoire critique de l’infra-ordinaire qui soit aussi une histoire critique de ce qui est en train de se dérouler ». Ainsi de cette réflexion sur la prise de notes et sur le « carnet », prétexte à publier des extraits d’agendas et de carnets plus étonnants les uns que les autres, mais aussi moyen de « comprendre comment on se débrouille avec le travail, la famille ou l’alcool ».

Le livre se conclut sur une ultime « rêverie », la plus personnelle sans doute. L’auteur y révèle son désir d’écrire la biographie d’un ancêtre célèbre et d’un frère décédé en bas âge : « nulle investigation psychologique, mais une approche qui emprunterait le plus possible à la démarche historienne » et qui permettrait de peindre le monde disparu des Houillères de Lorraine, de le « ressusciter ». La référence à Michelet est tout sauf anodine, elle témoigne de l’incroyable ambition et de l’urgence existentielle qui habitent secrètement l’historien. Que ce livre étrange et poétique permette de les ranimer n’est pas le moindre de ses mérites.



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