Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel (dir.), 68, une histoire collective, 1962-1981, 2008

Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel, sous la direction de, 68, une histoire collective, 1962-1981. Paris, La Découverte, 2008, 847 pages.

par Danielle Tartakowsky  Du même auteur

Il apparaît déjà que le quarantième anniversaire de 1968 va nous valoir force albums qui pour être sans doute de bonne facture esthétique risquent d’avoir tendance à substituer le cliché (au double sens du terme) à la réflexion. L’imposant volume collectif que publient les éditions La Découverte ne néglige en rien l’image et son importance. Les diverses contributions qu’il consacre à quelques films phares ou parfois prémonitoires, à la photographie saisie dans certains de ses aspects moins connus, et, bien sûr, aux incontournables affiches des Beaux-Arts suffiraient à l’attester. Du moins présente-t-il l’insigne avantage de n’en point user par défaut et a-t-il pour objectif de donner à entendre l’événement dans sa complexité. Ce dont il convient de se féliciter.

L’histoire politique n’a pas été épargnée par les évolutions générales de l’historiographie française. Elle est marquée, à son égal, par la diversification sans cesse accrue des sources, des objets d’étude et des disciplines concernées comme par la poussée de l’histoire des représentations. Jusqu’à « l’impossible synthèse » revendiquée par d’aucuns. Le foisonnement des dictionnaires d’un nouveau type constitue une manière de réponse à ces nouveaux défis, qu’on pourrait, il est vrai, qualifier aussi bien de substitut. Cette « histoire collective » qui rassemble plus de 120 contributions de taille inégales émanant de soixante et un auteurs majoritairement historiens, mais également, à moindre titre, anthropologues, sociologues, philosophes et journalistes constitue une réponse d’une autre sorte.

L’entreprise s’inscrit dans le droit fil d’un séminaire qui s’est tenu durant trois années à l’IHTP sous l’impulsion d’un des auteurs de l’ouvrage et qui avait déjà donné lieu à une publication. Elle en reprend tout naturellement le propos qui était d’inscrire l’événement dans la plus longue durée des « années 1968 », bornées ici par les deux dates de 1962 et 1981, mais intègre de nombreux apports inédits et présente un caractère plus ambitieux, attesté par ses quelques 850 pages. Cet épais volume repose sur le double parti pris de la longue durée et de la déconstruction, revendiquée, en jouant sur la répétition, la fragmentation et la série. Quatre séquences chronologiques successives se structurent, sur un mode identique, autour d’un « récit » qui restitue la trame événementielle de la séquence, d’un « film »-matrice, d’une série d’ « objets » emblématiques qui interrogent les relations entre culture matérielle et culture politique (de la minijupe au transistor en passant par pilule et bien d’autres), de regards sur les « ailleurs » puis sur des « lieux » éclairants, qui souvent transportent utilement le lecteur en province. Elles se focalisent ensuite sur certains « acteurs » et s’achèvent par des « traverses » ayant vocation à approfondir tel courant ou mouvement (antipsychiatrie, situationnisme…). Soit un kaléidoscope assumé et ordonné qui n’exclut naturellement pas des choix qui ont incité les auteurs à privilégier le culturel dans sa large acception et les phénomènes en rupture et les marges au détriment des courants alors dominants de la société française, du mouvement social et politique, il est vrai mieux connus. En n’abordant guère l’économie qu’au prisme de certains de ses effets.

L’utilité de l’ouvrage est incontestable. Il réunit utilement toute une série d’approches demeurées jusqu’alors dispersées (on pense en particulier à la vingtaine de contributions ayant trait à des pays étrangers et aux monographies relatives à chacun des films) et des contributions inédites de grand intérêt (qu’on ne saurait développer dans ce cadre sans sombrer dans la partialité la plus totale). Il présente des limites inhérentes à ses choix. Du moins suscite-t-il de notre part quelques questions. Le « collectif » revendiqué se présente comme le résultat d’un « dialogue permanent » qui, sans doute, aurait mérité d’être explicité d’avantage pour permettre au lecteur de comprendre la logique des choix et des marginalisations sans avoir à mobiliser ses propres hypothèses. Cette mise à nu permettrait sans doute de faciliter la circulation entre des contributions qui demeurent par trop souvent étanches les unes aux autres. Elle permettrait, surtout, de définir avec plus d’évidence ce qui pour les auteurs est consubstantiel à « 68 » et ce qui ne l’est pas. Cette même remarque vaut pour la chronologie retenue. Le lecteur comprend bien que ce qui lui est proposé ne se veut pas une histoire de la France (et du monde) de 1962 à 1981, mais il aimerait pouvoir mieux saisir la place qu’occupe, au regard des auteurs, « 68 », rapporté et articulé à des césures d’autres sortes. L’unité proposée de la séquence de 1962-1981 et la place pivot qu’ils confèrent à « 68 » conviendrait d’être beaucoup plus explicite. Des remarques destinées à poursuivre la réflexion collective.



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