Peter Kirby, Child Workers and Industrial Health in Britain, 1780-1850.

Woodbridge, The Boydell Press, 2013, 212 p.

par Ariane Mak  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Cet ouvrage de Peter Kirby revisite l’histoire de la santé au travail dans le cas de la main d’œuvre enfantine britannique. Premier déplacement, en terme de chronologie : alors que le sujet est le plus souvent étudié à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, l’auteur propose ici d’examiner la question à l’aube de l’ère industrielle, des années 1780 jusqu’aux années 1850, un véritable défi au vu de la rareté des sources. Second déplacement, en terme de cadrage : l’ouvrage replace les risques industriels dans une étude plus large de l’impact sanitaire des grands districts manufacturiers, ce qui lui permet de déconstruire certains lieux communs attachés au travail enfantin.

L’analyse repose sur une critique détaillée des sources, en particulier des documents issus des autorités médicales. Peter Kirby jette un éclairage bienvenu sur les conditions de production des rapports médicaux de la période et des premières enquêtes parlementaires. L’ouvrage montre d’abord que l’expertise médicale ne s’appuyait que rarement sur une observation directe des conditions de travail dans les manufactures et privilégiait une vision impressionniste et toute théorique des risques industriels. La grande majorité des « témoins » médicaux étaient ainsi recrutés au sein des hôpitaux universitaires de la capitale, sans aucune expérience des grands districts manufacturiers du Nord de l’Angleterre. L’auteur souligne aussi que les visées réformatrices de certains comités – celui mené par Michael Sadler en 1831-32 en tête – ont conduit à retenir des témoignages anachroniques, biaisés, déformés ou basés sur de simples ouï-dire. Enfin, le manque jusque dans les années 1850 de séries statistiques systématiques concernant les risques professionnels en général et les accidents du travail causés par les machines en particulier ajoute encore à la difficulté de l’entreprise. Autant d’éléments qui ont trop souvent conduit les commentateurs de l’époque, et une partie de l’historiographie à leur suite, à attribuer à des causes professionnelles des affections sans rapport avec le travail, mais issues de facteurs économiques et épidémiologiques plus larges.

C’est tout l’objet de la première partie de l’ouvrage qui entend replacer la main d’œuvre enfantine dans l’écologie des villes et des districts manufacturiers de l’époque. Dans ce large panorama parfaitement documenté, l’auteur évite les dichotomies simplistes entre santé de la main d’œuvre enfantine urbaine et rurale et se montre attentif à distinguer différents groupes d’âge parmi une « population enfantine » trop souvent prise en bloc. Ainsi la mortalité infantile élevée des grandes villes industrielles comme des districts manufacturiers, longtemps attribuée au travail industriel, touchait-elle en réalité largement les enfants en bas âge et non ceux en âge de travailler. L’ouvrage opère dans un même mouvement une salutaire déconstruction des positions les plus misérabilistes. Peter Kirby avance par exemple que dès les années 1820, les enfants travaillant en usine étaient en définitive bien mieux logés – du point de vue des revenus comme de la santé globale – que ceux employés dans le secteur domestique, ou que les petits citadins moyens.

Autre déplacement, et c’est là l’une des grandes originalités de l’ouvrage, l’auteur préconise de mobiliser les découvertes récentes relatives aux maladies professionnelles tout comme les études concernant la santé des enfants employés aujourd’hui dans les économies émergentes. La démonstration en est faite dans la deuxième partie du livre, qui propose plusieurs études de cas autour du risque industriel : difformités et blessures, dangers liés à la manipulation des matières premières. La découverte récente de nouveaux pathogènes présents dans le coton brut, hautement différenciés selon les régions de production, permet ainsi de renouveler l’analyse des maux changeants qui ont frappés les filatures de coton. Affections respiratoires variées, fièvres mystérieuses typiques de la fin du XVIIIe siècle et disparaissant ensuite pour laisser la place à des troubles digestifs : autant de phénomènes à relier, selon l’auteur, à la provenance du coton brut importé d’abord des Antilles britanniques puis au tournant des années 1820 d’Amérique du Nord.

La troisième partie de l’ouvrage revient sur un acteur central de l’application de la législation des fabriques, à savoir le Certifying Surgeon. Avec la promulgation du Factory Act de 1833, interdisant le travail des enfants de moins de neuf ans et limitant à quarante-huit heures par semaine celui des enfants de neuf à douze ans, la question de la vérification de l’âge des jeunes enfants se pose avec une acuité renouvelée. À défaut de pouvoir s’appuyer sur des registres paroissiaux lacunaires et peu fiables, les inspecteurs font appel à une armée sans cesse grandissante de médecins appointés censés certifier l’âge de la main d’œuvre enfantine. La diversité des profils de ces Certifying Surgeons ainsi que de leurs pratiques est dépliée par l’auteur qui souligne dans le même temps le caractère imprécis de la législation. Sont dépeintes, en outre, les multiples stratégies de contournement des clauses d’âge en vigueur, par les familles comme par les employeurs: du transfert de certificat entre enfants au détournement des registres baptismaux. Mais, souligne Peter Kirby, ce sont précisément des manques de l’inspection sur ces questions que naissent les précieuses séries anthropométriques recensant la taille et l’état de la dentition des jeunes travailleurs. Celles-ci permettent de mettre à l’épreuve diverses hypothèses concernant l’impact du travail industriel sur la santé et la croissance des enfants, comme le montre l’étude serrée des particularités physiques des jeunes mineurs qui clôt la section.

La dernière partie est consacrée aux mauvais traitements infligés à la main d’œuvre enfantine, et entend là encore replacer le phénomène dans les conventions socio-culturelles de l’époque. L’auteur dresse en outre une typologie des enfants davantage sujets aux châtiments corporels, soulignant notamment l’incidence du type de contrat et du statut : apprentis, travailleurs payés à la pièce, enfants illégitimes sans protecteurs sur les lieux de travail. Derrière les images d’enfants-esclaves qui ont largement circulé, l’enjeu est de dresser un portrait plus nuancé de la violence faite aux enfants.

Il s’agit donc là d’un ouvrage majeur, d’une somme foisonnante qui réussit le pari d’examiner, pour des secteurs industriels très divers, une large palette d’affections. Si l’on peut regretter que les effets et les limites de la réglementation industrielle ne soient pas davantage thématisés, il est certain que le livre de Peter Kirby, en dressant une cartographie contrastée de la santé de la main d’œuvre enfantine, apporte une contribution précieuse à un champs en profond renouvellement.


Ariane Mak


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