Pedro Ramos Pinto, Lisbon Rising. Urban Social Movements in the Portuguese Revolution, 1974-1975.
Raquel Varela, História do Povo na Revolução Portuguesa, 1974-1975.

Manchester, Manchester University Press, 2013, 252 p.
Lisbonne, Bertrand editora, 2014, 535 p.

par Victor Pereira  Du même auteur

À l’occasion des commémorations du quarantième anniversaire du 25 avril 1974, des dizaines d’ouvrages ont été publiés, principalement au Portugal, sur la Révolution des Œillets. Ces publications, d’une qualité inégale, ont majoritairement mis en avant les acteurs politiques et militaires (les « capitaines d’Avril » qui ont mis à bas la dictature et dont certains ont joué un rôle politique dans les mois suivants). Elles renforcent une tendance forte dans l’historiographie de la Révolution qui, ces dernières années, a été dominée par l’histoire politique et l’histoire des relations internationales (quel rôle les États-Unis, la France, l’Allemagne de l’Ouest ou l’URSS ont joué dans les événements portugais ? Quelle fut l’influence de la Révolution des Œillets et de la décolonisation portugaise dans la fin de la Détente ?).

C’est contre cette tendance et une lecture élitiste du processus révolutionnaire que s’inscrivent les ouvrages de Pedro Ramos Pinto et de Raquel Varela. Les deux auteurs prétendent restituer les actions du « peuple », des anonymes qui, entre le 25 avril 1974 et le 25 novembre 1975, ont participé à une profonde révolution sociale, occupant des terres, des usines, des logements vides, revendiquant une participation active et directe dans la gestion de leur quartier, de leur entreprise, de l’école de leurs enfants, exigeant de meilleurs salaires, des protections sociales et des droits. Ces ouvrages prennent leurs distances avec le paradigme des « transitions démocratiques » qui tend à présenter les mouvements sociaux comme des freins à l’établissement et à la consolidation de la démocratie, processus conduit par les élites.

Si la volonté de s’attacher à la mobilisation des classes populaires se retrouve dans les deux ouvrages, les méthodes, les approches, les postulats et les résultats des deux auteurs divergent. Tandis que Varela prétend aborder tout le peuple ou, du moins, dans la lignée des livres d’Howard Zinn et de Chris Harman, le peuple « révolutionnaire, rebelle, résistant », Ramos Pinto circonscrit son ouvrage aux commissions d’habitants lisboètes qui prétendaient lutter contre les bidonvilles et les logements insalubres. Bien que son ambition semble plus réduite, l’approche de Ramos Pinto apparaît bien plus convaincante et féconde heuristiquement.

Couverture de l'ouvrageEn effet, l’ouvrage de Varela est avant tout une synthèse de travaux existants (une synthèse loin d’être exhaustive car des travaux fondamentaux manquent à l’appel comme ceux de Nancy Bermeo ou de Luisa Tiago de Oliveira) et mobilise très peu de sources d’archives, s’appuyant principalement sur la presse. Si l’auteure emploie des archives de la télévision portugaise, elle utilise peu de sources orales. Sept entretiens seulement ont été réalisés et, paradoxalement, ils restituent majoritairement la parole d’« élites » (des militaires, un économiste). Seul un entretien avec un ouvrier est cité, mais il évoque des événements postérieurs à la Révolution. Plutôt que d’étudier les actions du « peuple », dans sa diversité, Varela se concentre principalement sur les luttes ouvrières (grèves, occupations d’usine, processus autogestionnaire, contrôle ouvrier, mise en place de commissions de travailleurs, manifestations, etc.). S’il est évident que ces luttes ouvrières ont eu une importance politique et sociale de premier ordre et ont semblé bouleverser radicalement les rapports entre capital et travail, il semble peu pertinent de presque totalement laisser dans l’ombre d’autres segments de la population (la paysannerie par exemple) ou de ne penser qu’en termes de classes, négligeant les divisions liées au genre, à l’âge ou à l’ethnie (dans le cas des migrants issus du Cap-Vert). Illustration du peu d’intérêt concédé aux paysans ou aux problématiques liées au genre, seules neuf pages concernent les occupations de terres agricoles et onze les luttes spécifiquement menées par les femmes. À titre de comparaison, un chapitre de vingt-quatre pages est consacré à la réception de la Révolution des Œillets en Espagne et aux liens entre les deux transitions, propos éloigné de l’histoire populaire à laquelle aspire l’auteure. Plus problématique encore : lorsque l’auteure évoque la paysannerie, elle se limite aux régions de latifundium dans lesquelles une grande partie des habitants vit misérablement et ne possède pas la terre qu’elle travaille. Strictement rien n’est dit sur le « peuple » constitué par les paysans du centre et du nord du pays, une part non négligeable de la population. On ne sait quels clivages traversent ces populations rurales, comment elles vivent la Révolution, quel sens lui donnent-t-elles, quelles luttes entreprennent-elles, comment la Révolution modifie (ou pas) les rapports entre propriétaires, métayers et fermiers, entre hommes et femmes, si elle érode le pouvoir des notables ou de l’Église. On ne peut penser que la Révolution n’eut aucun effet sur ces populations comme l’illustre, involontairement, l’ouvrage. En effet, des usines furent occupées dans les zones rurales du Centre et du Nord du pays où le patronat employait une main-d’œuvre en situation de poly-activité afin de réduire le coût du travail et de s’assurer la docilité des travailleurs. Lors de sa visite au Portugal en mars 1975, Jean-Paul Sartre confessait avoir été particulièrement impressionné par les travailleurs d’une petite usine textile du nord du pays qui auto-géraient leur entreprise après le départ de leur employeur.

En se concentrant sur les grèves et les occupations, utilisant principalement les catégories de pensée provenant des textes théoriques marxistes (notamment l’œuvre de Léon Trotski) et presque jamais la sociologie des mouvements sociaux ou celle des crises politiques, l’auteure prête très peu d’attention aux différents contextes et situations, à l’historicité propre à chaque lutte, aux effets de la crise politique, initiée le 25 avril 1974, sur les différents champs sociaux. Or, la Révolution des Œillets, comme les événements de Mai 68, a constitué «  un moment de la critique, où les doxas et la perception du monde comme allant de soi sont remises en cause dans des proportions inédites. (…) Un temps où tout semble possible et pensable, où l’avenir probable, même le plus immédiat, paraît ne plus être inscrit dans la trame du passé »1. Plusieurs « espaces sociaux » ont été amenés « à penser et à se penser dans des termes nouveaux »2. Presque toutes les professions (les architectes, les médecins, les journalistes, les enseignants, les travailleurs sociaux par exemple) ont questionné leurs pratiques et ont essayé de les mettre au diapason des mots d’ordres révolutionnaires, se mettant au service du peuple, principale victime de la dictature, de la démocratie et de la lutte contre les dominations. Ce fut le cas notamment dans le champ artistique et intellectuel que l’auteure expédie en neuf pages (consacrées, du reste, en bonne partie, à la venue au Portugal d’intellectuels étrangers, comme Gabriel García Marquez). Dès lors, il manque dans l’ouvrage l’analyse des bouleversements et des remises en question que connurent de nombreux champs sociaux.

Couverture de l'ouvrageApparemment plus modeste, le travail de Ramos Pinto apparaît comme plus novateur et plus riche pour saisir les actions entreprises par une partie des classes populaires urbaines lors de la Révolutions des Œillets. S’il est également regrettable que l’auteur n’emploie presque pas de sources orales, des sources d’origines diverses, provenant notamment des archives municipales de Lisbonne, sont croisées avec l’esprit critique nécessaire. L’auteur souligne ainsi les limites de l’usage de la presse dans l’étude des mouvements sociaux3. La forte politisation des journaux et des journalistes durant la Révolution, leurs liens avec des partis ou des factions politiques ont impliqué la minimisation, voire l’occultation, de certaines mobilisations ou, à l’inverse, l’exagération d’autres. Précautions que, d’ailleurs, Raquel Varela ne prend pas, alors que son ouvrage, notamment la chronologie des grèves, manifestations et mouvements sociaux qui s’étend sur 96 pages soit presque 20% du texte, est en grande part basé sur la presse de l’époque.

À la différence de Varela, qui n’évoque presque jamais l’avant 25 avril, comme si toutes les mobilisations naissaient ex nihilo, Ramos Pinto inscrit les mobilisations urbaines de la période révolutionnaire dans une chronologie plus large, remontant à la fin du XIXe siècle4. Considérant qu’il n’était pas inéluctable que les populations pauvres des bidonvilles, des logements de transit ou des logements précaires se mobilisent en 1974-1975 et démontrant que les logements précaires ont existé tout au long du XXe siècle à Lisbonne, l’auteur cherche à saisir comment le manque de logement a été construit comme un « problème public » impliquant l’intervention de l’État. Au début du siècle, ni les autorités ni le mouvement ouvrier considéraient qu’il était du devoir de l’État d’intervenir dans le domaine du logement. Les autorités laissaient ce domaine au secteur privé et le mouvement ouvrier, notamment les anarchistes, défendait des solutions basées sur l’organisation des ouvriers dans le cadre du mutualisme ou de coopératives. L’idée que l’État doive agir pour lutter contre la pénurie de logement se développe dans les années 1930, lors des premières années de l’Estado Novo. Alors que les années 1910-1926 ont été marquées par de nombreux mouvements sociaux dans la capitale, la dictature souhaite moraliser les classes populaires urbaines et étouffer l’opposition et le mouvement ouvrier. Ainsi, le régime construit des quartiers constitués de maisons familiales dont les locataires peuvent devenir propriétaires au bout de 20 ans. Il s’agit de promouvoir l’idéal de la famille chrétienne du salazarisme, de démontrer la capacité d’action de l’État et de modifier le plan urbain de Lisbonne. Les acceptions moralisatrices et politiques sont dominantes dans ce programme : les locataires qui ne respectent pas la moralité catholique peuvent être expulsés de leur logement. Cependant, le nombre d’habitations construites par les autorités est largement insuffisant pour faire disparaître les bidonvilles et les logements insalubres. De plus, ce sont surtout des familles provenant des classes moyennes et celles liées à l’appareil d’État qui accèdent à ce dispositif. Un hiatus très fort existe entre la propagande et les actions réalisées. Dans les années 1950, de grands ensembles sociaux sont bâtis pour réduire les bidonvilles et les logements insalubres alimentés par un exode rural croissant. Des urbanistes et des architectes, imitant souvent des initiatives menées à l’étranger, défendent une intervention plus forte de l’État5. Ils propagent l’idée qu’il existe « un droit au logement » que l’État doit assurer en construisant des logements et en résorbant les bidonvilles. Ce discours est ensuite approprié par les populations pauvres, par le biais notamment des travailleurs sociaux qui gèrent les logements sociaux ou qui interviennent dans les bidonvilles et les logements de transit. Ainsi, bien que l’action de la dictature se soit révélée totalement insuffisante pour empêcher la pénurie de logements, elle a fait émerger l’idée que le logement est un droit que l’État doit satisfaire. Dans les dernières années du régime autoritaire, les populations mal logées considèrent donc que c’est à l’État de résoudre leur problème, d’offrir des logements décents et accessibles aux plus démunis, d’assurer des services (crèches, écoles, transports, collecte des déchets) efficaces. Les occupations de logements vides réalisées 48 heures après le coup d’État par des habitants de bidonvilles et les revendications exprimées par les mal logés ne peuvent se comprendre que dans le cadre des politiques menées par la dictature et des relations entre habitants pauvres et l’appareil d’État. Après le 25 avril, les populations mal logées désirent la disparation du décalage béant qui existait entre les discours publics et les politiques publiques, la fin du clientélisme, voire de la corruption, dans l’attribution des appartements et l’extinction de la surveillance politique et morale des habitants des logements sociaux. Par le croisement de différentes sources, Ramos Pinto démontre que les populations qui opèrent les premières occupations et créent les premières commissions d’habitants (commissions qui vont se multiplier à Lisbonne les mois suivants) proviennent des logements de transit ou des bidonvilles dans lesquelles les autorités intervenaient depuis plusieurs années. Lassées de l’insuffisance de l’action étatique, ne croyant plus aux promesses de relogement exprimées depuis longtemps, ne désirant plus vivre dans des pré-fabriqués dégradés, ces populations sont les pionnières dans les mouvements urbains. Cette analyse fine des acteurs – où manque cependant la restitution de trajectoires individuelles permettant de comprendre les capitaux sociaux et militants des acteurs et plus particulièrement des représentants des commissions d’habitants – permet d’échapper aux lectures spontanéistes qui expliquent les occupations à la seule lumière des conditions structurelles du marché du logement lisboète. Or cette lecture ne permet pas de comprendre qui se mobilise et s’organise en premier et quel répertoire d’action est principalement employé.

À partir des archives de la municipalité de Lisbonne, Ramos Pinto inscrit les luttes menées par les commissions d’habitants dans une étroite dialectique avec l’action – ou l’inaction – des autorités. Les différentes vagues d’occupation de logements vides sont la conséquence d’effets inattendus des mesures législatives prises pour tenter de contenter les revendications des mal logés. L’auteur restitue l’ « économie morale » des populations urbaines mobilisées, notamment leur volonté de participer aux affaires de la cité et d’avoir leur mot à dire dans l’attribution des logements sociaux. Il démontre qu’on ne peut réduire les commissions d’habitants à des mouvements manipulés par des partis politiques (comme le Parti Communiste ou, surtout, les nombreux partis d’extrême gauche) ou à des « tigres de papier » sans réelle influence politique, disparaissant immédiatement après le 25 novembre 1975, lorsque les militaires modérés arrêtent les fractions les plus radicales du MFA et restaurent l’autorité de l’État. Cependant, Ramos Pinto a une lecture distincte de celle de Raquel Varela sur le sens, la portée et la dynamique des mouvements urbains. Pour Raquel Varela, les commissions d’habitants – dont certaines se sont regroupées dans des fédérations – renforcent leur pouvoir tout au long de l’été et au début de l’automne 1975. Cette période – dénommée l’ « été chaud » – est caractérisée, selon elle, par une dualité des pouvoirs entre, d’un côté, les organisations des travailleurs et d’habitants et, de l’autre côté, l’État. Pour Varela, en dépit de l’action du PCP et du MFA qui auraient tenté de freiner la dynamique populaire, les travailleurs s’organisent de manière de plus en plus efficace pour prendre le pouvoir, socialiser les moyens de production et détruire la propriété privée. Pour Ramos Pinto, il est indispensable de prendre avec recul les mots d’ordre et les objectifs des organisations qui fédèrent les commissions d’habitants. D’une part, toutes les commissions d’habitants n’ont pas rejoint ces fédérations qui ont, du reste, des lignes différentes. D’autre part, les commissions d’habitants sont sociologiquement diverses : certaines ont été créés par les habitants dans les semaines qui ont suivi le 25 avril 1974 alors que d’autres ont été créées lors de l’été 1975, souvent sous l’impulsion du PCP et du MFA ; certaines représentent les habitants des bidonvilles tandis que d’autres réunissent des populations moins défavorisées ou des quartiers centraux de Lisbonne. Si les fédérations radicalisent leurs revendications, les englobant dans la lutte des ouvriers contre le système capitaliste, Ramos Pinto démontre que cette perspective n’est pas partagée par de nombreuses commissions – notamment les plus anciennes, celles représentant les quartiers concentrant les populations les plus démunies – et que les acteurs les plus radicaux sont fréquemment contestés par la base. Au lieu de voir un renforcement des commissions d’habitants qui défient ouvertement le pouvoir de l’État, Ramos Pinto constate plutôt leur fragilisation, du fait de la démobilisation d’habitants qui refusent la radicalisation. De nombreuses commissions continuent d’interagir avec les autorités municipales et cherchent plus à pérenniser les occupations qu’à subvertir le principe de la propriété privée. Lors des élections du 25 avril 1975 – auxquelles Raquel Varela ne donne presqu’aucune importance alors que la participation s’est élevée à près de 92% des électeurs – c’est le Parti socialiste, alors considéré comme modéré, qui arrive largement en tête dans tous les circonscriptions lisboètes et les partis d’extrême gauche, qui défendent le « pouvoir populaire », ne dépassent pas les 5% des voix. C’est pourquoi, selon Ramos Pinto, les populations pauvres ne se sont pas du tout mobilisées pour défendre les secteurs les plus radicaux du MFA le 25 novembre 1975 et contrer la « normalisation » défendue par les modérés, au premier rang desquels le Parti socialiste de Mário Soares.

À une lecture empreinte d’idéologie sur la dynamique révolutionnaire, Ramos Pinto préfère donc suivre pas à pas, utilisant les sources disponibles, les acteurs, dans leur pluralité et leur diversité, refusant toutes les réifications formulées par les « porte-parole » ou par les forces politiques de l’époque. Si ces deux ouvrages sont bienvenus car ils coupent avec une histoire élitiste de la Révolution des Œillets, il apparaît que la voie tracée par l’ouvrage de Ramos Pinto, alliant les apports les plus récents de la sociologie des mouvements sociaux et l’utilisation d’archives diversifiées et le plus souvent inédites, se révèle la plus heuristique et la plus à même d’être prolongée utilement dans de futurs travaux sur cette période.

Victor Pereira.


  1. B. GOBILLE, « Les mobilisations de l’avant-garde littéraire française en Mai 1968. Capital politique, capital littéraire et conjoncture de crise », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°158, 2005, p. 31.
  2. Idem.
  3. Limites qu’Olivier Fillieule a également mis en exergue dans : « On y voit rien. Le recours aux sources de presse pour l’analyse des mobilisations protestataires », in : Pierre Favre, O. Fillieule et F. Jobard, dir., L’atelier du politiste. Théories, actions, représentations, Paris, La Découverte, 2007, p. 215-240.
  4. Sur la nécessité de replacer les ruptures révolutionnaires dans une chronologie plus large, voir C. HMED, « Réseaux dormants, contingence et structures. Genèses de la révolution tunisienne », Revue Française de Science Politique, vol.62/5, 2012, p. 797-820.
  5. Voir également J. P. NUNES, « Le Gabinete Técnico de habitação et la réforme du logement social à Lisbonne (1959-1974) », Le Mouvement Social, n°245, 2013, p. 83-96. [en ligne]


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