Pedro Berriochoa Azcárate, Prácticas agrarias y relaciones sociales. La casa-modelo de lambraza de Yurreamendi, Guipúzcoa, 1856-1867.

Madrid, Catarata, 2016, 141 p.

par Cédric Perrin  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageLes profondes transformations de l’agriculture qui ont accompagné en même temps qu’elles l’ont impulsée la vive croissance de la population européenne au XIXe siècle et qui, au-delà, ont contribué à la transformation radicale sur la longue durée de l’économie du continent, ont donné naissance à des exploitations agricoles d’un type particulier : les fermes modèles. C’est à l’une de celle-ci qu’est consacré le livre de Pedro Berriochoa Azcárate. Yurreamendi est située dans les environs proches de Tolosa, au centre de la province basque espagnole de Guipúzcoa. C’est une création des assemblées provinciales (las Juntas generales) et l’auteur s’appuie principalement sur les fonds conservés par les Archives générales de Guipúzcoa pour en retracer la brève histoire. Car l’expérience ne dura pas. Ouverte en 1856, la ferme est démantelée dès 1867. Au fil des six chapitres qui divisent son étude, l’auteur retrace d’abord le contexte puis les préparatifs qui précèdent l’ouverture de cette ferme-modèle, puis il décrit son fonctionnement et sa fin. Un dernier chapitre dresse les portraits des trois directeurs successifs de l’établissement, le reste du personnel restant peu connu.

Dans ce Pays basque rural du milieu du XIXe siècle où l’agriculture est l’activité de la grande majorité des habitants, Yurreamendi a connu un précédent avec les expériences menées par la Real Sociedad Bascongada de los Amigos del País (Société royale basque des amis du pays) au milieu du XVIIIe siècle. Ces sociétaires s’intéressèrent notamment à la culture des légumineuses et acclimatèrent des céréales étrangères. Les réalisations demeurèrent cependant limitées car, selon l’auteur, il leur avait manqué « l’appui économique décidé d’un État moderne qui n’était pas né ». Au cours de la première moitié du XIXe siècle, le Guipúzcoa subit un contexte d’instabilité politique. L’expérience de Yurreamendi se déploie ainsi entre les deuxième et troisième guerres carlistes qui troublent la fin de la période isabeline. La plus peuplée des provinces basques est le point de départ d’une forte émigration vers les Amériques. Plusieurs années de disette contraignent les autorités locales (la Diputación) à importer des céréales. Ce contexte difficile appelait des tentatives de réformes agraires. En 1848, la création d’une Commission de promotion de l’agriculture forme avec la députation et les Assemblées une «  triade forale1 » qui promeut diverses initiatives telles que des expositions et des concours d’élevage, un réseau de stations bovines, l’introduction du guano ou encore la création de l’École d’agriculture d’Oñate. Cette dernière est quasiment contemporaine (1851-1869) de Yurreamendi qui n’est pas un centre d’enseignement, contrairement à la plupart des fermes-modèles qui ouvrent en Espagne au cours des années 1850 (y compris dans les autres provinces basques : celle d’Arkaute en Alava est la seule à avoir survécu jusqu’à nos jours ; une autre exista très brièvement, de 1852 à 1856, à Erandio).

Alors que la Commissioa a décidé d’établir la ferme-modèle dès janvier 1850, celle-ci n’ouvre effectivement que sept ans plus tard. Les préparatifs ont été longs et laborieux, marqués par de nombreux flottements. Les autorités locales envoient d’abord deux jeunes gens étudier à l’École de Grignon, en France, avec une bourse. À leur retour, quatre ans plus tard, le lieu n’est toujours pas choisi. Après des tergiversations, le choix se fixe sur Yurreamendi dont le site a surtout pour lui une position centrale dans la province, à proximité du chemin de fer et du marché de Tolosa (qui compte alors 6 à 8 000 habitants). Mais il s’avère rapidement peu adapté à une structure de cette nature. La ferme est installée dans un vieux « palais féodal » qui nécessite des travaux, sur une faible superficie (moins de dix hectares) de mauvaises terres, sèches et argileuses. Ses directeurs expérimentent de nouvelles cultures pour rompre avec la rotation biennale traditionnelle au Pays basque. Jorge de Sagastume, seul directeur après le départ du second des deux anciens boursiers de Grignon, introduit la culture de légumineuses insérée dans une rotation complexe, fondée sur une division du domaine en six parties. Il teste de nouvelles variétés de blé et une nouvelle façon de les semer en introduisant l’outil mécanique, des variétés de racines fourragères comme la betterave qui, avec un fort apport d’engrais, connaît de bons rendements, des légumineuses et des graminées comme la luzerne, le trèfle, les fèves, la caroube et le fenugrec (très populaire dans la région car il pousse « avec furie », mais qui donne un goût déplaisant à la viande). Avec cette « philosophie fourragère » dédiée à l’élevage, le verger et les légumes (la huerta) sont délaissés (ils ne se développèrent pas dans la région avant le début du XXe siècle).

Cette orientation fourragère est liée à l’importance de l’élevage, spécialement bovin, qui représente « l’aspect capital » de la ferme-modèle. La race pyrénéenne produit une bonne viande mais peu de lait. Son amélioration passe par le croisement avec des vaches suisses que le directeur a découvert à Grignon. Cet élevage se répand dans tout le nord de l’Espagne avant d’être détrôné par les actuelles Holstein, frisonnes et hollandaises. La ferme s’essaye aussi à la fabrication de produits laitiers (beurre, fromages…). Une autre grande transformation de Yurreamendi concerne l’élevage porcin. Celui-ci n’est pas très important dans la région. Néanmoins toutes les fermes engraissent quelques porcs pour l’autoconsommation ou la vente. L’amélioration de la race locale se fait par croisement avec des races anglaises. De façon plus éphémère, la ferme-modèle tente aussi d’améliorer la race ovine du pays qui donne une mauvaise laine, par croisement avec la race anglaise Southampton.

Les directeurs portent aussi leur attention sur les outils et les machines, ainsi que sur les engrais en vue d’une culture intensive. Ils introduisent des machines qu’ils ont connu à Grignon ou encore la pratique des labours profonds. L’engrais est d’abord d’origine animale – aussi portent-ils davantage de soin à la conception et à l’entretien des étables qui doivent être propres, claires et bien aérées – mais il essaient aussi la pulvérisation d’engrais minéraux et le guano cubain. Enfin, le directeur Sagastume tient une comptabilité minutieuse.

La fin de Yurreamendi s’inscrit dans un contexte de crise économique forte en Espagne, mais se fait de façon aussi indécise et déconcertante que sa création. Elle tient aux difficultés économiques de la ferme mais aussi à des raisons moins claires, comme le départ du premier directeur. Les autorités provinciales tergiversent, tardent à prendre une décision, envisagent un temps de déplacer la ferme en un lieu plus propice ou de suspendre son activité en attendant une conjoncture plus favorable. La ferme-modèle est finalement démantelée en 1867 et ses troupeaux et son matériel sont vendus. Dans sa conclusion, Pedro Berriochoa Azcárate estime qu’elle a souffert d’une localisation mal choisie. Trop petite avec des terres de mauvaises qualités, elle n’a pas permis de réaliser des expériences agronomiques riches. L’absence de synergie avec l’école d’Oñate est une autre faiblesse. Les deux ferment quasiment en même temps. Enfin l’historien pointe le manque de cohérence de l’action des autorités forales et l’arbitraire de leurs décisions.

Dans ce court volume, Pedro Berriochoa Azcárate nous décrit, dans un style fluide et limpide qui en rend la lecture aisée, le cas de cette ferme-modèle basque avec précision et rigueur. Néanmoins, si l’étude est bien structurée, elle souffre de ne pas être soutenue par un objectif et une problématique plus clairement affirmés. L’auteur reste trop près de son objet d’étude et l’ambition monographique reste limitée par l’absence de réelle mise en perspective et de comparaisons avec des expériences agronomiques similaires menées ailleurs en Espagne ou en Europe. Elles auraient permis de mieux comprendre la singularité et l’intérêt de celle qui fut conduite à Yurreamendi.

Cédric Perrin


  1. Les fueros garantissaient l’autonomie juridique locale. Leur défense est l’un des principaux motifs des guerres carlistes.


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