Pauline Peretz, Le combat pour les Juifs soviétiques : Washington-Moscou-Jérusalem 1953-1989, 2006

Peretz (Pauline), Le combat pour les Juifs soviétiques : Washington-Moscou-Jérusalem, 1953-1989. Paris, Armand Colin, 2006, 384 pages.

par Laurent Césari  Du même auteur

La belle thèse de Pauline Peretz aborde un sujet important pour l’histoire d’Israël, de l’URSS, des États-Unis et des relations internationales. Au lendemain de sa fondation, Israël comptait sur l’émigration des quelque deux millions de Juifs soviétiques pour augmenter la proportion des Juifs dans sa population totale. Mais si l’émigration était permise depuis les démocraties populaires, l’URSS l’interdit jusqu’aux années 1960 pour ne pas créer de précédent. Elle l’autorisa ensuite au titre du regroupement familial (au profit des citoyens soviétiques d’origine juive, allemande ou polonaise), mais, avant 1988, toujours à des conditions arbitraires, variant au gré des rapports de Moscou avec Israël, les États-Unis ou les pays arabes. Les relations israélo-soviétiques s’étant détériorées après l’alignement de Tel Aviv sur l’Occident au début de la guerre de Corée, les requêtes d’Israël auprès de Moscou en faveur de l’émigration des Juifs soviétiques n’avaient guère de chances d’aboutir. En 1952, Israël créa donc un « bureau de liaison » secret rattaché au Premier ministre, Nativ (la Voie), pour répandre le sionisme parmi les Juifs soviétiques et susciter, hors d’URSS, des campagnes d’opinion en faveur de leur émigration en Israël. C’est à l’activité de Nativ aux États-Unis que Pauline Peretz a consacré son travail.

L’étude offre une occasion de mesurer l’impact des groupes d’influence ethniques sur la politique étrangère de Washington. Les Juifs forment une part assez faible de la population américaine, mais sont concentrés dans douze États qui disposent à eux seuls d’un nombre de grands électeurs suffisant pour désigner le président. Les Juifs s’abstiennent rarement, votent généralement en bloc et contribuent largement aux campagnes électorales. Leur influence est donc réelle, notamment auprès du Parti démocrate. Leurs organisations communautaires accordent dès 1948 un soutien sans faille à Israël, tout en tenant à conserver leur autonomie. Mobilisées par Nativ, elles vont soutenir les Juifs soviétiques : d’abord leurs revendications culturelles et religieuses, puis leurs demandes d’émigration à partir de 1966. Pauline Peretz s’attache à montrer que malgré ces facteurs favorables, le succès d’un tel mouvement n’était nullement assuré, mais dépendait de l’évolution des relations entre les États-Unis, l’URSS, Israël et les pays arabes.

Lors des périodes de forte tension Est-Ouest, comme les dernières années de Staline ou le premier mandat Reagan, l’URSS refuse de discuter du sort des Juifs, même officieusement. Aux États-Unis, l’implication des présidents en faveur de l’émigration des Juifs soviétiques fluctue en fonction de la valeur stratégique qu’ils accordent à Israël, qu’un tel afflux de population renforcerait face à ses voisins arabes. Cet engagement est faible sous Eisenhower, qui souhaite tenir des relations équilibrées avec Tel Aviv et les pays arabes pour les rassembler tous dans une coalition antisoviétique, comme sous Nixon et Ford, peu désireux de compromettre le retrait du Viêt-Nam ou la signature des accords de limitation des armements stratégiques par des pressions au profit des Juifs. C’est au Congrès, d’abord auprès de quelques parlementaires juifs à la longue carrière, que Nativ trouve le plus constamment un accueil favorable. La percée s’effectue pendant la décennie 1960. Le procès Eichmann ravive le souvenir du génocide hitlérien, et avec lui l’argument que toute manifestation d’antisémitisme, voire d’antisionisme, risque de déboucher sur une catastrophe similaire. Les revendications sociales (et non plus seulement politiques) des Noirs, qui les dressent contre leurs propriétaires, leurs employeurs ou leurs professeurs israélites, éloignent les Juifs de la gauche et les rendent mobilisables pour une simple défense des intérêts communautaires. Enfin, la reprise des campagnes antisionistes en URSS à partir du procès Siniavski-Daniel, en 1966, ravive les sympathies envers Israël, d’autant qu’après la Guerre des Six Jours, Jérusalem passe pour le partenaire militaire le plus efficace de Washington au Moyen-Orient. Ainsi, en soutenant Israël, c’est leur patriotisme américain que les Juifs des États-Unis manifestent désormais. Cette situation confortable, fondement du néoconservatisme, explique le caractère consensuel, bipartisan, de l’appui à Israël et aux Juifs soviétiques.

Toutefois, pour les associations de soutien aux Juifs soviétiques, le droit d’émigrer n’est qu’une revendication parmi d’autres, comme la liberté de culte ou l’expression culturelle. Nativ doit les persuader d’accorder la priorité à l’émigration. Elle y parvient au tournant des décennies 1960 et 1970, aux États-Unis mais aussi dans d’autres pays occidentaux, ce qui donne l’impression d’une mobilisation internationale sur la question. C’est toutefois de Washington que va venir l’impulsion décisive, car, sous Nixon et Kissinger, le thème du droit à l’immigration fournit au Congrès, en majorité démocrate, une occasion de manifester son indépendance envers un président républicain très imbu de ses prérogatives, et un chef de la diplomatie particulièrement avare d’informations. Dans ce contexte est approuvé l’amendement Jackson-Vanik (voté en décembre 1974, mais déposé dès septembre 1972), qui lie l’octroi de la clause de la nation la plus favorisée à l’URSS à la liberté d’émigrer pour les Juifs soviétiques. Jackson ayant eu la maladresse d’exiger officieusement un quota minimum de 60 000 départs par an, Moscou refusa de se laisser forcer la main et préféra renoncer à son traité de commerce avec les États-Unis. Cet amendement réconciliait les partisans d’Israël, la droite hostile à la détente et la gauche désireuse de moraliser la politique étrangère.

Après la conférence d’Helsinki en 1975, une coalition similaire allait faire le succès d’un antisoviétisme fondé sur les droits de l’homme. Ce nouveau thème présente une difficulté pour Nativ, car s’il justifie la liberté de migrer en tant que droit inaliénable, il n’implique en revanche aucune obligation de s’établir en Israël. De fait, à partir de la fin des années 1970, les Juifs soviétiques préfèrent s’installer aux États-Unis, qui leur offrent l’asile politique, plutôt qu’en Israël, pays en proie à la guerre, à l’atonie économique et à l’inflation. Les organisations juives américaines ont prié Carter de favoriser cette immigration pour ne pas se retrouver en position de refuser leur aide à des Juifs qui la demandaient. Carter et Reagan ont accédé à la requête parce que la fuite de Soviétiques vers les États-Unis offrait à ces derniers un succès de propagande dans la guerre froide, mais aussi parce qu’en limitant l’augmentation de la population juive israélienne, Washington privait Jérusalem d’un renforcement qui l’aurait rendu intraitable face à ses voisins arabes. Bush a tenté de renverser cette politique en 1989 : les fonds consentis pour l’installation des Juifs venus d’URSS grevaient les finances des organisations communautaires américaines, et la levée des restrictions à l’émigration par Gorbatchev rendait inutiles les provocations envers Moscou. Néanmoins, dès la fin de l’année, le Congrès trouva un artifice juridique pour permettre à 90 % des Juifs quittant l’URSS de continuer à s’établir aux États-Unis.

Les archives de Nativ restant fermées pour l’essentiel, l’auteur a su trouver des sources de substitution : papiers d’hommes politiques américains et d’organisations juives, nombreuses interviews. Son ouvrage, fort bien mené, pêche seulement par sa volonté trop marquée de minimiser systématiquement l’influence de Nativ et des mouvements juifs sur la politique étrangère américaine. Que ces entités n’aient pas été les instigatrices de toutes les mesures tactiques prises par les États-Unis en faveur d’Israël n’implique pas une indépendance totale de la politique étrangère américaine. Pauline Peretz l’écrit elle-même : ces organismes « surent très habilement définir la problématique » (p. 352). N’est-ce pas déjà beaucoup ?


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