Paula Cossart, Julien Talpin, Lutte urbaine : Participation et démocratie d’interpellation à l’Alma-Gare.

Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2015, 346 p.

par Cécile Cuny  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage On ne compte plus aujourd’hui les recherches menées sur des expériences participatives dans le champ urbain. Comme le rappellent Marie-Hélène Bacqué et Mario Gauthier, les questions d’urbanisme ont donné lieu à plus de quarante ans d’expériences aussi bien en France qu’Outre-Atlantique1. L’ouvrage de Paula Cossart et Julien Talpin consacré à la mobilisation, dans les années 1970, des habitants de l’Alma-Gare à Roubaix contre le plan de rénovation de leur quartier, revient précisément sur cette histoire, à partir d’un cas qui a acquis dès le début de la politique de la ville un statut d’exemplarité. Pourtant, assez paradoxalement, ce « mythe » n’avait encore jamais fait l’objet d’un examen historique fouillé. C’est le cas ici avec une enquête combinant histoire orale et travail sur archives. La période couverte est relativement longue, allant de la genèse de la lutte dans les années 1960 jusqu’à ses retombées sur les parcours individuels et certaines expériences participatives dans les années 2000. L’objectif de l’ouvrage est donc moins de déconstruire le mythe que d’en tirer des pistes de réflexion pour les expériences participatives contemporaines dans les quartiers populaires, une question dont les auteurs rappellent à plusieurs reprises l’actualité marquée par les programmes de l’ANRU et la mobilisation de la coordination Pas sans nous. Si l’on peut regretter l’absence de cartes sur un sujet comme le logement, dont la dimension spatiale est à la fois un ressort et un enjeu de la mobilisation, le principal apport de l’ouvrage réside dans sa capacité à inscrire le cas historique de l’Alma dans le cadre contemporain des débats sur la « démocratie participative ».

L’ouvrage s’intéresse d’abord aux conditions de l’élaboration d’une parole collective dans un quartier populaire (chapitres 1 à 4). Le premier chapitre revient sur la genèse de la lutte, à partir de sources secondaires, cette partie de l’expérience ayant été déjà bien documentée. Les auteurs insistent d’une part sur les conditions de vie très dégradées des habitants de l’Alma-Gare, d’autre part sur la force des liens de sociabilité et de solidarité qui unissent les leaders au reste de la population du quartier. Le deuxième chapitre traite plus particulièrement des lieux et des discussions qui permettent au collectif des habitants de se structurer et de s’exprimer à travers la parole de leurs représentants. Ce qui fait ainsi pour les auteurs l’une des principales originalités de la lutte à l’Alma-Gare tient au « travail d’agrégation et de représentation », opéré notamment lors des réunions hebdomadaires de l’Atelier populaire d’urbanisme (APU), principale organisation de la lutte. À la fois caisses de résonance des problèmes individuels des habitants et lieux de montée en généralité et de politisation, ces réunions apparaissent comme le dispositif délibératif central grâce auquel les militants et les leaders de l’APU peuvent effectivement parler au nom des habitants du quartier. Les résultats de ce chapitre se fondent notamment sur l’exploitation de vidéos de certaines réunions et témoignent au passage de l’intérêt des sources visuelles pour analyser les dynamiques délibératives et, plus généralement, les mouvements sociaux. Le troisième chapitre, qui porte sur les relations entre les techniciens de la municipalité et les militants de l’APU, revisite, de manière également très fouillée à partir des archives de l’APU, les débats sur les savoirs citoyens. Les auteurs y remettent notamment en cause l’idée d’une hybridation des savoirs, la force de l’APU étant conditionnée par sa capacité à formuler un contre-projet dans le langage des techniciens. D’après les auteurs, l’expérience de l’Alma-Gare met en exergue l’importance, pour les organisations d’habitants, de disposer d’une assistance technique autonome, d’un point de vue tant financier qu’institutionnel, par rapport aux pouvoirs publics, pour être en mesure de rééquilibrer les rapports de force en leur faveur. Ce résultat questionne à juste titre les compétences actuelles des professionnels de la participation, qui relèvent davantage de l’ingénierie participative que de l’architecture ou de l’urbanisme.

Le chapitre 4 examine les relations entre l’APU et les élus, qui fournissent l’occasion de revenir sur l’articulation entre participation et contestation. L’exemple de l’Alma-Gare montre en effet que les militants de l’APU sont en mesure de peser sur les décisions non seulement grâce à la force et à la technicité de leurs arguments, mais aussi via la pression de la rue. Si l’alternance stratégique entre registres coopératifs et contestataires ne constitue pas en elle-même un résultat nouveau, le cas de l’Alma met en évidence l’importance de la délibération interne pour la contestation : en structurant le collectif des habitants, elle donne à l’APU les moyens de le mobiliser. La délibération apparaît donc importante à deux titres : elle assure la légitimité des porte-paroles et elle leur confère aussi un moyen de pression sur les élus locaux par sa capacité mobilisatrice.

Les deux derniers chapitres de l’ouvrage sont consacrés à la gestion de « l’après », ce qui constitue en soi une originalité dans la mesure où cette partie de l’histoire est encore moins connue que celle qui précède. On y rencontre là encore des thèmes chers à l’analyse des mouvements urbains2 : la fragmentation du mouvement en une multitude d’initiatives et de secteurs, l’absence de renouvellement puis l’usure des militants, la mise en place de relations routinières avec les institutions, ces trois processus conduisant à couper le mouvement de sa base et de son passé contestataire. Ces deux derniers chapitres offrent aussi un point de vue particulièrement intéressant, parce que vu « d’en bas », sur ce que les auteurs identifient avec raison comme un basculement de la participation en France, marquée par un centrage sur les questions urbaines au détriment des questions sociales, mais aussi par le déploiement de dispositifs participatifs dont l’enjeu est désormais de contrôler les revendications plutôt que d’offrir des possibilités de contre-pouvoir aux habitants les plus démunis.

Le diagnostic de l’« échec » relatif du mouvement montre également à nouveaux frais combien les politiques de peuplement et les questions d’échelle (notamment dans l’accès aux ressources) sont des éléments déterminants pour la participation. Bien que la forme urbaine des parties reconstruites du quartier ait été élaborée avec les habitants, elle ne résiste pas aux transformations du peuplement – sur ce point les auteurs mènent une démonstration convaincante qui entre en contradiction avec un développement ultérieur sur un prétendu déterminisme de la forme urbaine. L’autre obstacle auquel se heurte le mouvement de l’Alma tient à la nature surtout locale de ses ressources (tant humaines que financières), de sorte qu’au moment-même où l’expérience acquiert une renommée nationale, elle étouffe par manque de ressources, dont les origines sont restées locales.

Au total, le pari des auteurs consistant à éclairer le présent à partir du passé est tout à fait gagné. Si cet angle de problématisation est à la fois légitime et fécond, il présente néanmoins l’inconvénient de renforcer la singularité du cas de l’Alma-Gare en faisant oublier ses ressemblances avec d’autres cas en France (trop rapidement évoqués dans le chapitre 4) et à l’étranger. Il partage par exemple avec le mouvement de squats du début des années 1980 dans le quartier de Kreuzberg à Berlin au moins trois points communs : un idéal participatif fondé sur la critique du travail social et une vision de la participation comme modalité de l’émancipation collective ; une alchimie improbable entre mouvements d’extrême gauche et classes populaires sur des questions qui touchent à des besoins fondamentaux comme l’accès à l’eau ou à un logement décent ; une véritable décentralisation de la prise de décision dans le cadre d’instances ad hoc situées dans les quartiers. Ces éléments communs soulèvent ainsi la question d’un « moment participatif » dans les années 1970 dans les villes industrielles touchées de plein fouet par la désindustrialisation, qui n’est pas posée ici.

Cécile Cuny.


1 M.-H. Bacqué, M. Gauthier, « Participation, urbanisme et études urbaines : quatre décennies de débats et d’expériences depuis « A Ladder of Citizen Participation » de S. R. Arnstein », Participations, n°1, 2011, p. 36-66.
2 P. Hamel, H. Lustiger-Thaler et M. Mayer, dir., Urban movements in a globalising world, New York, Routledge, 2000.


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