Paul-André Rosental, Les sentiers invisibles. Espaces, familles et migrations dans la France du XIXe siècle

Rosental (Paul-André), Les sentiers invisibles. Espaces, familles et migrations dans la France du XIXe siècle. Paris, Éditions de l’E.H.E.S.S., 1999, 255 pages. « Recherches d’histoire et de sciences sociales ».

par Marie-Claude Blanc-Chaléard  Du même auteur

En prenant comme terrain d’étude « la France du XIXe siècle » et le « modèle de l’exode rural », Paul-André Rosental invite ceux qui s’intéressent à la mobilité des hommes à « un changement d’optique ».

La démonstration s’engage d’emblée dans une opération de « déconstruction ». Mesurer les migrations du XIXe siècle en partant des pôles de départ (les communes rurales) au lieu des pôles d’arrivée (les villes et notamment Paris) conduit à renverser les représentations habituelles, au moins pour la première moitié du siècle : les flux d’émigrants se dirigent majoritairement vers… d’autres communes rurales. L’attraction de Paris ne devient dominante qu’après 1850. Les chiffres montrent qu’il n’y a pas eu de changement dans l’intensité des mobilités, mais une simple « canalisation » vers la capitale (p. 36). Pas de changement de nature non plus, puisque parmi les mobilités rurales, on compte, à côté de simples micro-mobilités au sein d’un territoire stable, quantité de « mobilités de rupture », impliquant un changement radical par rapport à l’environnement originel. On reconnaît ici les interrogations chères à l’auteur autour de « maintien-rupture », qui avaient déjà beaucoup apporté à l’analyse des migrations.

Cette opération de « déconstruction » n’est toutefois pas l’apport le plus neuf du livre, les historiens modernistes et dix-neuviémistes ayant fait leur part aux mobilités du monde rural. Le grand intérêt de cet ouvrage réside dans l’analyse des mécanismes qui, au sein du contexte familial, ont déclenché le processus de mobilité. Il entend par là apporter une réponse radicalement neuve à la question : « quelles sont les causes de l’exode rural ? » et, au-delà, « quelles sont les causes des migrations ? ».

L’auteur revendique à juste titre la singularité de sa méthode. Celle-ci s’inscrit en partie dans la perspective d’une micro-histoire qui « décortique » les itinéraires individuels et familiaux, mais s’en détache par sa volonté de définir un modèle susceptible de rendre compte des dynamiques qui président aux migrations. Le chercheur s’enorgueillit de fonder ses investigations sur « des sources pauvres », c’est-à-dire les renseignements d’état civil fournis par les données de l’enquête « TRA » de Jacques Dupâquier sur les familles françaises. Au long des dix chapitres de son livre, Paul-André Rosental reconstruit l’univers des relations familiales, à travers les mentions de l’état civil (résidence, patronyme, professions, etc.) concernant les membres des familles et leurs témoins de mariage.

Les analyses de lignée constituent un premier volet de la méthode et permettent de dégager un certain nombre de notions, comme celle de « stock professionnel familial » ou de « groupe de référence ». Voici par exemple la lignée des Daube, originaire de l’Aveyron, mais promise à la migration vers Paris. Cette dernière, déclenchée en 1868, apparaît comme le résultat d’une dynamique qui s’est développée sur trois décennies au sein d’une fratrie de quatorze enfants nés entre 1825 et 1839. Cette dynamique s’est construite au départ autour du statut social perdu d’une famille plutôt notable mais appauvrie par cette descendance trop nombreuse (mentions de « propriétaire » dans l’état civil), enrichie par des tentatives multiples pour ouvrir de nouveaux espaces professionnels (notamment par les filles et leurs unions avec un docteur et un notaire). Des « occasions » de mobilité ont percé, mais seul le plus jeune franchira l’étape décisive. Devenu cocher dès le début de son parcours professionnel, il sera le premier migrant vers Paris où d’autres membres de la famille migrent ensuite : enchaînement de séquences généalogiques, instabilité relative de la lignée, élaboration progressive d’un « stock familial » de possibilités professionnelles, tels sont les « chemins invisibles » par lesquels passe la rutpure de la migration. Ces études minutieuses sont illustrées par des petites cartes très claires : au croisement des réseaux immatériels et des itinéraires géographiques, on repère ainsi les « territoires » des familles et des individus.

Après chaque étape « micro », la démonstration change d’échelle et un second volet prend en compte l’échantillon général (dûment épuré) de l’enquête TRA. Sur la base de critères spécifiques et au moyen de savantes analyses informatiques de données, on voit apparaître des typologies. De nouveaux groupes de notions sont alors mises en place comme celles de « lignées exocentrées » et de « lignées autocentrées », définies à partir du poids plus ou moins grand de témoins apparentés aux familles dans les mariages et de ce que l’auteur appelle « l’endogamie patronymique ». Ainsi s’articulent l’étude des itinéraires et la généralisation qui permettra d’accéder au « modèle ».

Dans le détail, la démonstration est convaincante et séduit par sa rigueur autant que par l’élégance du style qui se garde de toute dérive jargonnante. Pour l’intelligence du déclenchement des migrations, ce travail apporte énormément en ce qu’il offre une méthode pour regarder ce qui se passe du côté de l’espace privé des individus, abordé jusqu’ici de façon très empirique ou intuitive. L’étude des lignées françaises depuis la fin du XVIIIe siècle inscrit clairement les mobilités dans l’histoire longue des familles. Elle montre comment les grands départs sont préparés par les ruptures de courte distance. On est convaincu de la nécessité de se situer au cœur des lignées et de les interroger systématiquement avec un œil d’anthropologue : c’est dans les relations familiales que se nouent les scénarios qui président aux ruptures, ce que l’auteur appelle des « projets migratoires ». Tous les environnements familiaux n’y sont pas également propices, et toutes les places des individus dans la famille non plus (les études qui concernent la place dans la fratrie, les hiatus dans les générations sont pleines d’enseignement). Du coup, on comprend non seulement la mobilité mais aussi la stabilité. Réponse à la grande question que se posent tous ceux qui travaillent sur les migrations : pourquoi certains partent-ils tandis que d’autres restent ?

L’analyse des migrations a-t-elle pour autant dit ici son dernier mot ? L’auteur a grand souci d’arriver à un modèle global, lequel doit à ses yeux prendre la place des modèles erronés du passé. Le ton par trop suffisant et souvent très vindicatif de Paul-André Rosental à l’égard « des » chercheurs fourvoyés dans lesdits modèles (ensemble anonyme d’ailleurs) constitue la grande faiblesse du livre et peut provoquer un agacement auquel on aurait tort de s’arrêter. On négligera la critique caricaturale du « modèle de l’exode rural », construit selon l’auteur autour des peurs du déracinement (cf. p. 32 : « les hordes de villageois se précipitant dans les cités »). On s’attardera sur la dénonciation, plus fondamentale, de la place considérable donnée en général aux « stimuli extérieurs », essentiellement les forces d’attraction économiques comme facteur explicatif des migrations, notamment dans le modèle de type push and pull (un peu vidé de son contenu là aussi). Rosental ne se contente pas de reprendre les thèses du géographe suédois Hägerstrand, lequel affirmait que « les déterminations économiques ne sont dotées d’efficacité que si elles sont relayées par des mécanismes spatiaux, qui eux-mêmes sont le produit, solidifié au cours du temps, de dynamiques interpersonnelles »; il va au-delà et propose de placer les trajectoires des individus et des familles comme facteur premier des transformations locales ou régionales : l’attitude face aux changements « macroscopiques » (essor économique) serait déterminée par le « microscopique », des « faisceaux de trajectoires » déterminant un certain environnement. L’hypothèse mérite d’être interrogée, mais l’historien reste perplexe devant ce type d’explication primordiale, surtout lorsqu’au hasard d’un itinéraire migrant surgit incidemment telle détermination « externe » : dans la lignée Condrieu par exemple, Étienne César, de la troisième génération, rompt avec la tradition paysanne et artisane, en devenant facteur rural. Cette étape décisive dans la trajectoire familiale se serait-elle produite si nul environnement socio-économique n’avait offert le métier nouveau de facteur ? La question de l’époque est évacuée et rien, sinon les données techniques des dates et des lieux, ne permet de se situer dans la France du XIXe siècle. En filigrane, le « contexte » mal aimé de notre auteur revendique sa place (contexte = « bric-à-brac caractérisé par l’absence de cohérence théorique et la mollesse explicative », p. 17). On s’interroge sur la validité du modèle dans d’autres contextes de migrations, comme celles que canalisent contrats et centres de recrutement, ou tout simplement celles des citadins, exclus de cette étude. Le corpus de « sources pauvres » utilisé par Paul-André Rosental, savamment lissé par souci de représentativité, finit ainsi par produire un espace-temps expérimental auquel il manque toute l’épaisseur de l’histoire.



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