Pascal Raggi, Les mineurs de fer au travail, 2007

Raggi (Pascal), Les mineurs de fer au travail. Nancy, Editions Serpenoises, 2007, 245 pages.

par Gilles Nezosi  Du même auteur

Tiré d’une thèse de doctorat soutenue en 2006 en histoire contemporaine à l’Université Nancy II, cet ouvrage de Pascal Raggi apporte un éclairage très intéressant sur un monde – les mineurs de fer – qui occupent une place particulière, trop souvent négligée, dans le panthéon ouvrier. Ils souffrent en effet de plusieurs handicaps. Statutaire d’abord. Ils sont certes mineurs, mais non de charbon. Pour les distinguer des « gueules noires », on les a d’ailleurs qualifiés de « gueules jaunes » sans pour autant que leur notoriété rejoigne celle de leurs homologues. Zola, qui s’est arrêté plus au nord, détient sans doute une part de responsabilité… Ils pâtissent également d’une concurrence sur leur territoire d’implantation – la Lorraine –, où les sidérurgistes sont une autre profession phare et semblent régner en maîtres à tout le moins dans les travaux universitaires. L’histoire de ce paradoxe et de cette concurrence entre salariés emblématiques reste encore à faire. Et pourtant, comme le rappelle fort justement François Roth dans sa préface de l’ouvrage, la France et principalement la Lorraine comptent parmi les trois premiers pays producteurs de fer au monde au début des années soixante. C’est justement sur ces critères de production que se construit l’ouvrage de Pascal Raggi. L’auteur explore une dimension largement occultée : la production et, plus spécifiquement, les évolutions des moyens et des techniques mis en œuvre pour extraire le minerai de fer.

S’appuyant sur une très riche iconographie composée de photos, de plans et d’affiches, Pascal Raggi retrace l’évolution des modes d’extraction du minerai, des différents métiers qui y sont attachés (mineur, extracteurs, salariés de régie, etc.) en les replaçant dans une perspective historique et compréhensive. Les deux premiers chapitres du livre sont consacrés à l’histoire minière ainsi qu’à l’évolution des effectifs et du statut des mineurs. On retiendra de ces parties la très large proximité de ces populations avec les sidérurgistes étudiés notamment par Gérard Noiriel. Leur sociologie y est en effet quasiment identique pour le nord de la Meurthe et Moselle. L’exploitation minière lorraine est concentrée dans deux sites distincts : le bassin nancéen (mines de Maxeville, par exemple) et surtout celui du nord du département (Tiercelet entre autres). Alors que le bassin minier nancéen reste très largement composé de salariés français, les populations immigrées, notamment italiennes et polonaises, sont surreprésentées dans le nord du département et joueront le même rôle majeur que dans la sidérurgie. Les besoins de main d’œuvre extrêmement forts attireront ainsi plusieurs milliers de Polonais ou d’Italiens avant guerre et jusqu’à la fin des années 1940, faisant des mines comme des usines sidérurgiques de véritables entreprises italiennes ou polonaises. Le nombre de Polonais diminuera après 1945, suite aux accords de rapatriement signés entre la France et ce pays, puis après la fermeture des frontières lorsque la Pologne intègrera le bloc soviétique. À partir des années cinquante, la proportion de main d’œuvre immigrée diminue, mais cette « francisation » est en trompe l’œil. En effet, si le nombre de Français augmente dans les effectifs, les patronymes restent identiques. Les Italiens et les Polonais sont remplacés par des mineurs français naturalisés ou sont les enfants français de parents italiens ou polonais. Comme dans la sidérurgie, le mouvement de naturalisation des salariés immigrés est fort, les mines de fer étant un vecteur important d’intégration dans la communauté nationale. Ils marqueront par ailleurs très fortement l’image des cités de cette partie du département. Le chapitre consacré aux effectifs montre également le mouvement de recul, somme toute rapide, de l’activité minière. Concurrencés par du minerai étranger plus riche et surtout plus facilement exploitable, les sites lorrains amorcent à partir des années 1960 un déclin inexorable qui conduira à la fermeture des dernières mines dans les années 1990.

Après une période de stabilité aux alentours de 30 000 mineurs entre les années 1930 et 1960, la main d’œuvre va fondre entre 1960 et 1970 où « les effectifs diminuent de près de 55 % passant de 23 594 à 10 697 ouvriers et employés » (p. 33). Cette chute est due à plusieurs facteurs : principalement les fermetures de sites (13 cessent leur activité entre 1963 et 1969), mais également les départs en retraite à 50 ou 55 ans après 20 ans passés « au fond ». Toutes ces solutions, accompagnées du gel des embauches, de la formation professionnelle d’apprentis, sont autant de moyens alternatifs aux fermetures « sèches » de sites. Syndicats et chefs d’entreprises vont accompagner le déclin de l’activité par le vieillissement voulu des effectifs et leurs départs en retraite. La « socialisation » du déclin grâce au maintien d’un système social plus avantageux que le régime général de Sécurité sociale, permettra d’amortir l’arrêt de l’activité. Il se fera, sur le long terme, au prix d’un défaussement sur la communauté nationale et singulièrement sur le régime général de Sécurité sociale des charges du système de protection des mines. Cependant, ce vieillissement organisé comme solution à l’arrêt de l’activité est surtout rendu possible par la mécanisation accrue des mines. Elle permet de compenser la gestion malthusienne des effectifs en augmentant la productivité des mineurs (dont la production annuelle passe, par poste et par homme, de 5,4 tonnes en 1950 à 12,33 en 1960) et en atténuant en partie l’usure physique des salariés. La « force brute », jusque là au cœur du métier de mineur et de sa mythologie, est alors remplacée par une mécanisation, une professionnalisation et une spécialisation accrues des métiers de la mine. L’analyse de ces évolutions est au cœur de l’ouvrage. Pascal Raggi étudie ainsi avec précision les différentes professions, des plus « prestigieuses » (1er et 2e mineurs) à celles qui sont moins considérées (salariés de la régie). L’intérêt principal de cette partie, outre les descriptions didactiques de ces différentes fonctions, réside dans une remise en perspective aussi intéressante que méconnue : la spécialisation accrue des différentes fonctions, poussée par une vague sans précédent de mécanisation, bouleverse la hiérarchie professionnelle au sein des mines. Les métiers emblématiques – foreurs ou de boutefeux, par exemple – s’appuient de plus en plus sur des machines. Ils deviennent également de plus en plus dépendants des employés de la régie et principalement des électromécaniciens amenés à entretenir et à réparer le parc mécanique. Si la hiérarchie n’est pas remise en cause entre fonctions de production et de support – notamment la rémunération à la tâche des mineurs et à l’heure des autres activités –, elle est cependant bousculée. Un signe, mis en avant par l’auteur, ne trompe pas. Dans un contexte de gel des emplois, seuls les électromécaniciens continuent à être embauchés. Ces fonctions amènent la CGT à demander une requalification de ces emplois afin de mieux prendre en compte à la fois leurs spécificités techniques et leur importance grandissante au sein de la chaîne de production minière. Ces revendications se traduisent concrètement par des demandes d’augmentation de salaires et, plus symboliquement, par une première contestation syndicale de ce qui est un des fondements de la division du travail au sein des mines : la séparation entre abattage et régie.

Le livre de Pascal Reggi a le mérite de replacer la mine dans une vision dynamique, de la sortir des perceptions trop souvent misérabilistes sur les sites industriels en crise avec leurs lots de misères sociales et humaines. Cependant, l’approche originale et stimulante de l’auteur consistant à montrer que, même en crise, les mines de fer demeurent innovantes et ouvertes aux nouvelles techniques passe trop rapidement sur les aspects sociaux, syndicaux et politiques du déclin. Ainsi, la mécanisation est abordée sous le biais d’un chapitre sur les représentations des mineurs. Les affiches sur la sécurité au travail sont finement exploitées. Elles analysent le passage d’une vision héroïque du « reconstructeur de la France d’après-guerre » à celle d’un salarié en cours d’apprentissage des impératifs de sécurité pour terminer sur celle d’un professionnel responsable et techniquement efficace. Ces représentations sont forcément des sources d’expression patronales présentant une vision certes intéressante, mais orientée. Comment réagissent les mineurs et leurs représentants face à des mutations techniques et organisationnelles qui permettent de produire plus avec moins d’effectifs, compromettant à terme la survie même du groupe ? Cette mécanisation poussée est-elle une zone d’alliance ou, au contraire, de conflits entre patronat et syndicats ? Des éléments sur les discours syndicaux, la conflictualité, sur les audiences syndicales auraient donné une dimension supplémentaire à une vision et une analyse largement marquées par les seules évolutions techniques. Ces éléments laissent entrevoir des pistes plus qu’elles ne répondent à une question finalement fondamentale : comment une profession en déclin a-t-elle accepté un effort de productivité aussi important en sachant qu’à terme elle allait disparaître ?



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