Olivier ZUNZ. La philanthropie en Amérique. Argent privé, affaires d’État.

Paris, Fayard, 2012, 376 pages. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Barreyre.

par Axelle Brodiez-Dolino  Du même auteur

La philanthropie en Amérique.Olivier Zunz. La philanthropie en Amérique.: Argent privé, affaires d’État. Paris,Fayard, 2012,450 p. 
On connaissait déjà Olivier Zunz, professeur d’histoire à l’université de Virginie et membre associé du Centre d’études nord-américaines, pour plusieurs ouvrages sur l’histoire des États-Unis : Naissance de l’Amérique industrielle : Détroit, 1880-1920 ; L’Amérique en col blanc :l’invention du tertiaire, 1870-1920 Le Siècle américain. Essai sur l’histoire d’une grande puissance. L’auteur propose ici un nouveau prisme de lecture de la société et de la culture américaines : la philanthropie.

L’ouvrage, divisé en neuf chapitres, repose sur une double approche. Synchronique d’une part, pour montrer qu’au-delà des grandes fondations, relativement bien connues (Rockefeller, Ford, Carnegie…), l’importance de la philanthropie américaine résulte d’une convergence avec un autre courant, le « don de masse » (p. 10). Diachronique d’autre part, pour dégager des rapports entre philanthropie et pouvoirs publics trois temps successifs : sous Hoover, une volonté d’instrumentalisation du secteur par l’État fédéral ; sous Roosevelt, au contraire, une volonté d’autonomie de l’État dans la distribution des aides publiques ; depuis Johnson, enfin, une complémentarité dans la coopération et la mise en place d’une « économie mixte du don » originale (p. 14).

Après la guerre de Sécession, l’Amérique connaît un développement inédit des grandes fortunes (chap. 1). Alors que la charité était jusqu’alors consacrée à des causes circonscrites, ces nouveaux millionnaires ne visent rien moins que le « bien de l’humanité », nationalement et au-delà des frontières. Abordant la philanthropie en hommes d’affaires, ils cherchent aussi à traiter les problèmes à la racine. Ce tournant idéologique s’appuie sur des évolutions législatives : autorisation de dons souples et généralistes ; développement des « fondations » et possibilité, dès 1913, d’exemption du nouvel impôt sur le revenu. Dans un premier temps, les philanthropes investissent massivement dans l’éducation et la science (ainsi les Fondation Carnegie et Rockefeller), mais également la reconstruction et la modernisation du Sud (Julius Rosenwald ou Russel Sage).

Parallèlement, la philanthropie américaine doit aussi fondamentalement son essor à l’action de masse, portée par les couches moyennes et populaires (chap. 2). Celle-ci débute avec la lutte contre la tuberculose et l’importation en 1908 de la campagne danoise de souscription de timbres, en partenariat avec la Croix-Rouge. La « transformation conceptuelle » est alors de faire investir les couches populaires certes dans l’épargne, mais aussi la philanthropie, en imposant « l’une et l’autre comme complémentaires, et non antagonistes » (p. 60) : le développement de l’hygiénisme, en profitant à la société, sert aussi l’individu donateur. Au niveau local, les associations se fédèrent en « caisses de communauté » pour mutualiser et décupler leurs collectes (aujourd’hui fédérées dans la puissante United Way). Les « fondations de communauté » visent surtout les classes moyennes, pour transmettre les héritages à des institutions de proximité œuvrant pour le bien commun. La Grande Guerre provoque une massification du don, à l’instigation du gouvernement, sous l’égide de la Croix-Rouge et grâce au développement des campagnes de communication : la contribution à l’effort de guerre est présentée comme un véritable « devoir national » (p. 75). Le mouvement perdure et le don devient, à partir des années 1920, « une valeur américaine, intégrée à la norme sociale et même au mode de vie américain » (p. 82).

Mais ce développement n’est pas sans incidences politiques et économiques (chap. 3). « Naquit alors une obsession étonnante, qui parcourt tout le siècle jusqu’à aujourd’hui : celle des législateurs, des fonctionnaires et des philanthropes eux-mêmes à maintenir une impossible barrière étanche entre philanthropie et politique » – car « œuvrer au bien public exige un engagement civique, qui prend bien souvent des formes politiques » (p. 90). Le second XIXe siècle avait vu un progressif élargissement du périmètre acceptable : si les tribunaux de succession invalidaient par principe les legs à des causes visant à changer la loi, ils autorisaient l’action éducative, puis également politique, qui restait dans le cadre de la loi. À la fin de la Grande Guerre, la hausse du nombre des dons et legs change la donne : l’impôt sur le revenu est devenu une source importante de financement pour l’État fédéral, aussi celui-ci entend-il limiter désormais les exemptions fiscales et impose-t-il une définition bien plus restrictive, repliée sur un apolitisme strict.

Parallèlement, l’État des années 1920 cherche à pérenniser son alliance avec la philanthropie, jusqu’à l’incorporer dans le système fédéral (chap. 4). Hoover, artisan de l’action bénévole durant la Grande Guerre, entreprend de mettre sous tutelle l’initiative privée, « forme d’économie politique mixte qui avait l’avantage d’augmenter le pouvoir de l’État sans en changer les contours institutionnels » (p. 118). Mais cet « État associatif » (E. Hawley) montre ses limites face à la Grande Dépression et se heurte aux réticences d’organisations comme la Croix-Rouge. Roosevelt choisit alors l’option inverse : une montée en puissance de l’autorité fédérale et une séparation stricte entre État et philanthropie, avec – en théorie – une interdiction de gestion des fonds publics par des administrations privées.

Cette frontière entre État et société civile perd de sa pertinence avec la Seconde Guerre mondiale (chap. 5). « L’aide humanitaire devient un élément central de la pax americana » ; « à l’intérieur des frontières, les tribunaux, le Congrès et le Trésor insistaient sur la séparation de la politique et de la philanthropie, mais dans le reste du monde, les Américains mélangèrent les deux » (p. 149). CARE est créée en 1946. Cette intrication perdure durant la Guerre froide : le rôle des grandes fondations dans la reconstruction des sociétés occidentales et l’accompagnement des pays du Tiers-Monde accédant à l’indépendance répond à un objectif explicite d’appui à la politique gouvernementale et de lutte contre le communisme. Non sans heurts, ainsi lors de la création de l’État d’Israël.

Les années 1950 apparaissent comme un âge d’or, même si certains ont pu parler de « frileux milliards » (chap. 6). La philanthropie est alors au service de l’aide aux pauvres, de l’éducation, du développement culturel, des réformes agraires dans le Tiers-Monde… À la consécration de la philanthropie privée par une politique fiscale incitative, pour les plus riches mais aussi les classes moyennes et supérieures, s’ajoutent l’apparition timide des fondations d’entreprise et, surtout, l’implication massive de l’État fédéral, que certains qualifient alors de véritable « philanthropie publique » – et qui contraint les fondations à repenser leurs missions, en investissant des niches ou en finançant des projets expérimentaux. Sous la houlette du jeune Henry Ford II, la Fondation Ford s’engage massivement dans le financement des sciences sociales et l’étude des comportements humains. Parallèlement, les conservateurs s’appuient sur la philanthropie de masse pour mener leurs propres croisades, contre le communisme et pour la promotion de la religion.

Les années 1960 sont ensuite marquées par le Mouvement pour les droits civiques et la Grande Société (chap. 7). Un petit groupe de fondations, dont Ford et Carnegie, entame une lutte nationale contre la ségrégation raciale. Mais ce progressisme se heurte à une « coalition malaisée liant les ségrégationnistes du Congrès et les juristes fiscalistes du Trésor » (p. 213), les premiers s’opposant à l’investissement des fondations dans les droits civiques, les seconds les suspectant de fraude fiscale. Les fonds octroyés par la philanthropie privée permettent néanmoins de vastes opérations d’inscription sur les listes électorales et un soutien aux initiatives des communautés noires, en appui aux Kennedy qui peuvent dès lors court-circuiter le Congrès. Le développement des services sociaux et des programmes d’action communautaire, la mixité des moyens publics et privés, la participation active des citoyens, expérimentés au niveau local, servent de fondements à la Grande Société. Sous Johnson, l’État fédéral devient le plus grand financeur des agences privées d’aide sociale, « début d’une nouvelle économie mixte des services sociaux » (p. 226).

De grande envergure, la philanthropie n’en reste pas moins éclatée. À partir de la fin des années 1960, un petit groupe de personnalités, dont John D. Rockefeller III, s’emploie à la fédérer dans un secteur distinct, finalement appelé « secteur à but non lucratif » (chap. 8). Il s’agit d’obtenir que l’intervention massive de l’État ne décourage pas le don et le bénévolat ; de peser dans les débats fiscaux ; de relancer les missions urgentes, alors que l’État se détourne peu à peu des plus pauvres pour flatter les classes moyennes ; de faire face aussi aux oppositions conservatrices, qui cherchent à mettre fin aux financements publics relevant de l’assistance sociale. En 1980 est créé Independant Sector ; l’une de ses plus importantes décisions sera d’inclure les œuvres d’Église dans un tiers-secteur jusqu’alors strictement laïc, rejoints en cela par un retournement des conservateurs – chaque camp ayant intérêt à faire soutenir ses alliés confessionnels. Les philanthropes conservateurs développent sans ambages une propagande politique interdite par la loi, mais encouragée par l’administration Reagan et la Cour suprême, conservatrice. Depuis les années 1980, engagements politiques et religieux sont ainsi reconnus comme participant de la philanthropie et de la démocratie.

À l’étranger, l’implosion de l’URSS libère enfin des contraintes de politique étrangère ; et les organisations philanthropiques de promouvoir le capitalisme et la société civile comme moteurs de la démocratie (chap. 9). Leur intervention durant la famine en Éthiopie, massive et spectaculaire, montre leur émancipation de la politique gouvernementale. La chute des régimes communistes permet aussi d’exporter la démocratie en Europe de l’Est, ce à quoi s’attachent des organisations comme Helsinki Watch, devenue en 1988 Human Rights Watch, ou la Fondation George Soros. La lutte contre la pauvreté dans le monde prend de nouvelles formes, sous l’impulsion de M. Yunus, soutenu par la Fondation Ford, ou A. Sen, et aussi via de nouvelles fondations comme celle créée en 2000 par Bill et Melinda Gates.

Cet ouvrage démontre ainsi, avec brio, comment les États-Unis « ont fait de la philanthropie un levier majeur de la société » (p. 11), au carrefour de problématiques politiques, économiques et sociales, religieuses et culturelles. En parfaite adéquation avec des valeurs américaines fondamentales, en apparence antinomiques mais qu’elle permet de concilier (faire du profit en œuvrant pour la justice sociale ; affirmer sa liberté individuelle en s’ancrant dans la communauté ; articuler intérêt personnel et altruisme), la philanthropie soulève aussi d’épineuses questions politiques : de quel droit « projeter à l’extérieur des solutions qui n’ont pas totalement fait leurs preuves dans le pays […], donner des leçons quand on ne peut pas mettre de l’ordre chez soi » (p. 51) ? Où fixer les frontières entre humanitaire et politique ? Comment séparer activités d’éducation et militantisme – ainsi dans l’éducation populaire à la contraception ? Où s’arrête la philanthropie et où commence l’action subversive ? Comment agir dans le cadre de la loi pour la changer ?

Les lecteurs regretteront simplement de n’avoir pas été invités dans « l’atelier de l’historien » : quelles sont ici la part de la synthèse (bien visible) et celle du défrichement de sources originales (peu apparentes) ? Et d’en savoir finalement peu sur chaque grande organisation et la structuration du champ, au-delà d’exemples évoqués ponctuellement : quelles sont aujourd’hui les plus grandes œuvres, leur budget, leur vivier de donateurs et de bénévoles, leurs coopérations et leur rivalités, leur rapport au politique et au religieux, leur implantation mondiale ? Et quel est le degré de pénétration d’organisations d’origine étrangère, de différentes strates (de l’Armée du Salut à Médecins sans frontières) ?

Au total, un ouvrage passionnant, voué à devenir incontournable sur le sujet.

Axelle BRODIEZ-DOLINO

 

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