Olivier Ihl, La barricade renversée. Histoire d’une photographie. Paris 1848.
Mathilde Larrère, L’urne et le fusil. La garde nationale parisienne de 1830 à 1848.
Michèle Riot-Sarcey, Le procès de la liberté. Une histoire souterraine du XIXe siècle en France.

Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2016, 148 pages.
Paris, PUF, 2016, 328 pages.
Paris, La Découverte, 2016, 354 pages.

par Claire Fredj  Du même auteur

Trois ouvrages récemment parus contribuent à éclairer les manières dont la citoyenneté a été conçue et pratiquée et ce qu’être « citoyen » peut signifier dans un deuxième tiers du XIXe siècle marqué par l’extension d’une citoyenneté électorale de plus en plus exclusive, qui a cependant coexisté avec d’autres formes d’expression citoyenne et de souveraineté en actes. Une institution, la Garde nationale parisienne, un groupe social, le « peuple » des ouvriers, un lieu, une barricade en juin 1848, permettent ainsi d’envisager ces questions de plusieurs points de vue.

Couverture de l'ouvragePrenant place dans l’importante production historique qui, ces dernières années, s’est intéressée à la figure du citoyen en armes et du citoyen-combattant (avec les travaux de Roger Dupuy, Fabien Cardoni ou Louis Hincker par exemple), L’urne et le fusil, issu d’une thèse de doctorat, porte sur la milice citoyenne urbaine née en 1789 et qui, plus ou moins active dans le reste du pays au cours des décennies suivantes, demeure très présente à Paris sous la Monarchie de Juillet. L’ouvrage s’inscrit dans la lignée des travaux (comme ceux, entre autres, d’Emmanuel Fureix et Vincent Robert) qui ont renouvelé l’analyse du politique au temps des monarchies censitaires, en soulignant l’invention de formes d’expressions citoyennes en dehors du vote. Mathilde Larrère se penche sur une institution dont elle montre l’instrumentalisation par le pouvoir ainsi que son fonctionnement « par en bas ».

Entre 1830 et 1848, la Garde nationale compte dans ses rangs plus de 50 000 Parisiens et fait partie du quotidien de la capitale. Mathilde Larrère rappelle d’abord l’évolution de la Garde nationale : née pour protéger la bourgeoisie modérée de l’absolutisme et de l’émeute populaire, puis bras armé des sections parisiennes, incarnation du peuple en armes dont la légitimité peut l’emporter sur celle des députés élus, elle est épurée et réorganisée après Thermidor, de plus en plus écartée du maintien de l’ordre. Transformée en milice ultra par le comte d’Artois, elle est dissoute en avril 1827 (chapitre 1). La Garde nationale est reconstituée au cours des journées de Juillet 1830 par une autorité soucieuse de voir la milice bourgeoise prendre la relève des insurgés, surtout ouvriers et artisans, et affirmer un ordre certes nouveau mais modéré. Dans les premiers mois d’installation d’un régime qui doit construire sa légitimité, la Garde nationale et les symboles dont elle est porteuse sont employés au service de la mise en scène du pouvoir de Louis-Philippe (chapitre 2). Par ailleurs, aux lendemains de 1830, la question de l’organisation de la Garde se pose. À gauche, les républicains espèrent une Garde démocratique dont les gradés seraient élus et dont l’ouverture aux prolétaires serait le prélude de leur insertion à la Nation et à leur accès aux urnes. Les libéraux victorieux répugnent en revanche à armer les classes populaires. La monarchie, qui érige l’ouvrier combattant en figure héroïque tout en voyant en lui un ennemi potentiel, ne peut l’exclure de la Garde mais n’encourage pas son entrée dans le corps. Plusieurs légions s’ouvrent cependant à une petite partie du monde ouvrier. Les démocrates tentent aussi d’investir la place, notamment les batteries de l’artillerie où sont admis de nombreux républicains, membres de sociétés comme Les Amis du peuple ou Aide toi… (Chapitre 3). Les conceptions conservatrices l’emportent rapidement alors que le régime a moins besoin de légitimer ses origines : l’agitation causée par le procès des ministres de Charles X a montré que des gardes nationaux partageaient l’opinion des fauteurs de troubles. L’ordre est cependant maintenu et, dans les premières années du régime, la Garde est régulièrement mobilisée lors des cérémonies officielles (chapitre 4). Institution symbolique, également force de maintien de l’ordre au quotidien, la Garde nationale attire 60 000 hommes au début de l’année 1831 (56 000 en avril 1846). Le coûteux uniforme, obligatoire, reste à la charge du garde et le fusil n’est donné qu’au garde qui possède un uniforme. Cela dit, en 1832, 72 % des gardes parisiens sont armés (26 % en France). Les troubles des années 1830 révèlent les dangers que présentent ces stocks d’armes, cibles des émeutiers en 1832 et 1839 (chapitre 5). Si l’organisation de la Garde nationale a fait les frais du tournant conservateur (loi du 31 mai 1831), elle n’en reste pas moins un puissant symbole citoyen et un lieu de mémoire révolutionnaire difficile à manipuler. Les rapports militaires attestent ainsi de la présence de gardes parmi les émeutiers au cours des années 1830 et, après l’émeute d’avril 1834, les liens entre le trône et la milice ne sont plus présentés avec la même emphase (chapitre 7). Pour éviter l’implantation de l’opposition en son sein, les autorités tentent d’épurer la Garde de différentes manières, notamment par le cens. Les élections des officiers sont maintenues jusqu’à un certain grade, ce qui permet à l’institution de conserver un acquis révolutionnaire et une partie de l’esprit de Juillet. Elles sont cependant surveillées de très près, ce qui n’empêche pas des opposants de se faire élire, et ce dans des proportions croissantes, lors d’élections présentées comme les plus démocratiques du régime (chapitre 6). Instrument du maintien de l’ordre, la Garde nationale est aussi une petite société qui concerne, à Paris, presque un homme adulte sur deux. L’union des bourgeoisies au sein de la Garde, valorisée au début du régime, est peu à peu mise à mal par la défection des franges supérieures et par l’entrée de l’artisanat et de la boutique à la tête de certaines milices à la fin des années 1830.Dans la seconde moitié du règne, la base de la Garde est de plus en plus composée de la petite bourgeoisie parisienne. Les compagnies deviennent les cadres d’une sociabilité nouvelle, dont le poste de garde constitue l’espace et le banquet annuel le temps fort, sociabilité à laquelle concourent les réunions préparatoires aux élections (chapitre 8). Dès 1830, républicains et libéraux de gauche réclament, au nom des services rendus, l’abaissement du cens électoral et une organisation démocratique des gardes. À partir de 1837, la campagne pour la réforme électorale canalise les insatisfactions politiques. À Paris surtout, mais aussi en province, les légions s’engagent massivement dans le mouvement qui retient comme mot d’ordre « tout garde national doit être électeur » et prend de l’ampleur en 1838-1840.La campagne pour la réforme électorale conduit l’opposition républicaine à se préoccuper des élections d’officiers davantage qu’auparavant. Les réunions préparatoires aux élections se multiplient et se politisent à partir de 1840. Dès lors, les élections de la garde parisienne deviennent des temps forts de la vie politique, préparées par des campagnes de plus d’un mois qui favorisent l’apprentissage démocratique via une offre électorale pluraliste, la présentation des opinions des candidats, la surveillance des listes et des procédures de vote (chapitre 9). Après l’avènement de la République, les rangs de la Garde s’ouvrent aux prolétaires et tous les gradés sont élus. Les effectifs de la Garde nationale passent à 190 000 au printemps 1848. Après les Journées de juin où, pour la première fois de son histoire, elle est compromise dans une insurrection – l’ouvrage d’Olivier Ihl montre concrètement l’implication de plusieurs gardes nationaux sur les barricades –, la Garde est réprimée, épurée, à défaut d’être supprimée. Cette forme de la citoyenneté en actes tend cependant à disparaître alors que s’élabore le système représentatif : la République, contrairement à la Monarchie de Juillet, n’a plus besoin de s’appuyer sur une légitimité autre que celle issue des urnes (chapitre 10). Symbole du peuple en armes, mémoire de la Révolution de 1789, figure de la citoyenneté, le destin de la Garde nationale parisienne illustre la manière dont, dans la première moitié du XIXe siècle, le droit de porter les armes est souvent vécu comme un critère plus évident d’émancipation que le droit de vote, quand bien même celui-ci est à la fois un horizon d’attente et une des modalités de fonctionnement de l’institution.

Couverture de l'ouvrageSi l’exemple de la Garde nationale montre comment peuvent s’articuler port des armes et revendication à l’insertion dans la citoyenneté électorale, c’est l’analyse d’une autre facette de la citoyenneté comme émancipation de l’individu, celle portée par les tenants de l’association ouvrière, que propose la synthèse réflexive de Michèle Riot-Sarcey. Le procès de la liberté, centré autour de « la révolution oubliée de 1848 » mais intégrant l’événement dans un XIXe siècle courant des années 1820 à la Belle Époque, cherche à retrouver la manière dont l’idée de liberté a pu irriguer la pensée ouvrière. Les acceptions et les espoirs dont a pu être investie la République, modèle politique censé être le plus à même de réaliser le triptyque « liberté, égalité, fraternité », sont analysés comme autant de possibles non avenus que la victoire d’une République modérée, ainsi que la marxisation du mouvement ouvrier et de son historiographie, auraient fait oublier. Michèle Riot-Sarcey souligne combien l’historiographie a souvent tenté de regrouper les fragments d’expériences et de résistance ouvrière en une synthèse susceptible de retracer la genèse de l’organisation républicaine ou socialiste. Plaidant « pour une histoire discontinue », elle montre au contraire que les manifestations politiques « extra-électorales » du « peuple » ne peuvent pas être toujours rangées dans les cases d’un courant précis. Les traces des pratiques éphémères de la liberté dont les mouvements ouvriers ont pu être porteurs, ainsi que leur effacement, sont ainsi au cœur d’une analyse qui mêle plusieurs approches : histoire sociale de la république et du mouvement ouvrier ; biographies intellectuelles de contemporains (Henri de Saint-Simon, George Sand, Daniel Stern…) en ce qu’ils interrogent la place de l’acteur principal de cette « histoire souterraine », le peuple, dans le mouvement d’une histoire à l’écriture de laquelle ils contribuent ; études plus ciblées d’une œuvre artistique ou littéraire en tant qu’interprétation des évolutions en cours…

La première partie (le « temps des possibles ») s’interroge sur la signification politique du mouvement social de 1848. Pendant quelques semaines, des « hommes libres », dont il s’agit de raviver la mémoire, ont cru pouvoir mettre en œuvre ce qu’ils voyaient comme la souveraineté réelle du peuple, celle qui s’expérimente au sein de collectifs divers : élection au sein des gardes nationales, organisation des ateliers nationaux et de la Commission du Luxembourg, clubs, manifestations, pétitions. Le suffrage universel nouvellement acquis n’est alors qu’un complément aux autres formes d’expression de la souveraineté. Deux thèmes sont particulièrement discutés lors de ces réunions : la République et l’organisation du travail, notamment par les associations qui se constituent afin de réguler les relations de travail. Il s’agit de lutter contre toute forme d’exploitation et de revendiquer une aspiration à vivre libre, en gardant la maîtrise de sa propre activité et en ne dépendant d’aucune tutelle. « Petite république » ou « république dans l’atelier », l’association peut viser à la défense d’intérêts propres aux différentes professions, avoir vocation coopérative en tant qu’association de production, ou encore être pensée comme l’instrument d’une réforme globale de la société. Le terme englobe une grande diversité de collectifs : les anciens compagnonnages devenus sociétés de secours mutuels ou sociétés de résistance, de solidarité, de crédit mutuel ou sociétés fraternelles. La référence à 1789 est régulièrement mise en avant mais « février » est censé dépasser l’individualisme héritier de la Révolution grâce à la fraternité républicaine qui suppose l’organisation solidaire et collective des travailleurs dans un cadre associatif qui réunit des individus égaux et garantit l’affranchissement complet du prolétaire. L’histoire, via les analyses de Karl Marx notamment, retiendra davantage la fraternité comme symbole de l’« illusion » de février, celle de la collaboration des classes, sans souligner à quel point une autre fraternité, différemment émancipatrice, soutenait alors la démocratie sociale en train de se dire, sinon de se faire.

La deuxième partie (« les promesses de la liberté ») replace le moment émancipateur de 1848 dans les décennies d’expériences qui le précèdent. Il s’agit de retrouver « la liberté en éclats » et les significations qu’elle a pu prendre. Identifiée à la pratique libérale des vainqueurs de 1789, la liberté fut aussi débattue, revendiquée, appropriée par le « petit peuple » et désigne la capacité d’exister intellectuellement, socialement, politiquement pour un individu qui est à la fois travailleur, citoyen, souverain. Être libre, selon un des auteurs les plus influents des années 1840, Pierre Leroux, c’est avoir le pouvoir d’agir, qui suppose notamment d’être en capacité de s’organiser en association : la liberté est donc une conquête individuelle et collective et la liberté sociale toujours repoussée est le seul moyen d’être en mesure d’intervenir dans l’espace politique. Deux manières d’exprimer la liberté s’affirment depuis les années 1820 : l’insurrection dans laquelle se forge une liberté fraternelle propre au citoyen-combattant, et l’association, forme de résistance contre les abus. Sont donc évoquées la nébuleuse des sociétés secrètes qui prospèrent au temps de la Restauration dont les membres peuvent prendre les armes contre les Bourbon au nom de la liberté, les manifestations, prétextes à l’affirmation d’une forme de souveraineté (deuils, chants…), la révolution de 1830 ou encore la révolte des canuts de Lyon en 1831, lorsque le peuple, « plus insurgé que séditieux », exprime massivement sa volonté de vouloir « vivre libre en travaillant », événement qui, selon Michèle Riot-Sarcey, montre que l’inflexion politique peut venir de la base, par la grève notamment. Les grèves, en particulier celles de 1840 à Paris, rassemblent entre 30 et 50 000 ouvriers dans les rues de la capitale, où l’élite ouvrière montre qu’elle a l’expérience de la concertation, des coalitions, de la préparation de l’organisation du travail.

La troisième partie, « la liberté exclusive », analyse les manières dont 1848 a été interprétée et comment la conception ouvrière de la liberté a évolué dans la France de la seconde moitié du siècle. Selon Michèle Riot-Sarcey, l’essentiel de la production écrite sur l’événement s’est efforcé de ranger l’insurrection de juin dans un éphémère élan de révolte de la misère en ôtant toute conscience aux acteurs, les fixant dans l’histoire, comme le fait notamment Karl Marx, comme ayant été le jouet des utopistes. L’historienne fait des Misérables, publié en 1862, le tombeau de cet élan puisque, sous la plume de Victor Hugo, les espoirs du premier XIXe siècle en faveur de la liberté sociale et politique auraient fait place au combat pour la survie d’une catégorie sociale victime de la fatalité historique. Elle lui oppose la figure de l’ouvrier Anthime Corbon, collaborateur en 1840 de l’Atelier de Philippe Buchez qui, s’étonnant de lire des enquêtes sociales décrivant des masses agissant par instinct, comme si le monde ouvrier ne pouvait pas exister par lui-même avec ses idées propres, publie en 1863 les Secrets du peuple de Paris, remettant en avant l’idée que l’organisation des travailleurs est le seul chemin vers l’émancipation. Vue comme la grande « institution de l’avenir », l’association résiste sous la forme de regroupements plus ou moins clandestins et assure une forme de continuité souterraine qui entretient la mémoire et l’expérience ouvrière tandis que commence à s’affronter deux visions de la modernité : l’une fondée sur le progrès, tournée vers l’avenir, l’autre se rapportant à la quête de liberté dont chaque individu éprouve la nécessité. Cette « modernité des vaincus » disparaît sous l’interprétation majoritaire qui la fait apparaître comme une nostalgie mythifiée.Dans un monde ouvrier profondément hétérogène, comment faire entendre la « voix autonome des travailleurs » auprès des autorités ? S’agit-il de repenser la représentation politique des travailleurs (comme le veut par exemple le Manifeste des Soixante en 1864) ? Ou de consolider les sections de défense des intérêts des prolétaires dans le but de leur affranchissement économique (comme avec l’Association internationale des travailleurs, fondée la même année) ? Quels rapports entretenir avec des républicains qui cantonnent leur combat citoyen à la sphère publique occupée par des hommes déjà libérés des besoins matériels et de la tutelle des pouvoirs en place ? C’est dans ce faisceau d’interrogations que la Commune éclate, ressaut de 1848 et tentative d’accomplir la liberté pensée possible dès 1789. Les communards, liés par un idéal d’auto-administration, insistent sur l’importance de l’initiative locale, cherchant une « impossible synthèse entre la démocratie électorale à l’échelle des municipalités de quartier et l’auto-organisation d’un peuple en état de défendre une République menacée de l’extérieur et de l’intérieur ». Héritière de la Commune parisienne de 1792-1793, la Commune est aussi l’expression de la forme concrète que pourrait prendre une souveraineté populaire compatible avec la liberté en actes de chaque citoyen.

Couverture de l'ouvrageMichèle Riot-Sarcey rappelle comment, lors des occupations de rue, l’idée de liberté a pénétré dans la « matérialité des existences humaines » et comment, « dans le temps court des révolutions, l’homme, libéré des entraves de la loi et des hiérarchies sociales, réconcilie le citoyen avec le souverain ». Au-delà des discours, c’est ce qu’illustre de manière très concrète l’étude qu’Olivier Ihl consacre aux daguerréotypes des barricades du Faubourg du Temple, pris par Charles-François Thibault en juin 1848. Ces clichés mettent en avant la définition combattante de la citoyenneté en un lieu qui, comme l’a analysé Mark Traugott, s’impose à partir de 1830, dans toute l’Europe, comme l’expression du geste insurrectionnel. Lors des journées insurrectionnelles qui se soldent par plusieurs milliers de morts du côté des insurgés et des centaines du côté des forces de l’ordre, 1 500 barricades ont été érigées dans les rues de Paris. Thibault a capturé l’une d’elles, avant et après la charge du général Lamoricière qui, le 26 juin, met fin au rêve d’une République démocratique et sociale. Le travail d’enquête auquel s’est livré Olivier Ihl, sur l’objet-daguerréotype d’abord, permet d’identifier l’auteur de ces photographies. Par la reconstitution du monde des photographes de la Monarchie de Juillet, mais aussi par diverses sources notamment cadastrales, lui permettant de préciser d’où les trois photographies ont été prises, il retrouve la trace de Thibault, qui fait partie de la mouvance des « républicains engagés » et montre les liens existant entre plusieurs hommes de ce milieu, affiliés aux sociétés, éventuellement compromis dans des complots, engagés en 1848 pour la république sociale. Il fait revivre la rue du Faubourg du Temple, cet « îlot industriel et commercial », ainsi que la sociabilité ouvrière dont il est le cadre. Celle-ci est fondamentale pour comprendre ce que fut la « rue barricadée » dont l’existence et le fonctionnement s’appuient sur d’intenses solidarités de métiers et de quartier. Le soulèvement apparaît comme une aventure collective, celle d’une rue, avec ses relations sociales et politiques, des chefs de barricades qui sont souvent ouvriers dans les ateliers de mécanique les plus proches. Plusieurs accusés mettront ainsi en avant l’importance de la solidarité de voisinage dans leur engagement combattant. Par la confrontation des récits des combats et des archives judiciaires, Olivier Ihl reconstitue la matérialité de la barricade, celle aussi des affrontements auxquels plusieurs centaines d’ouvriers participent, souvent dirigés par d’ex-gardes nationaux. Il replace la défense de la République sociale dans le contexte des années 1840 qui a vu la politisation des conflits du travail dans cette partie de la capitale, expliquant l’existence de structures militantes – la Société des saisons par exemple à la fin des années 1830 – et le succès d’un club comme celui des Montagnards de Belleville. La participation au club, forme politique qui foisonne alors et acteur fondamental des journées parisiennes d’émeutes de 1848 et 1849, est montrée comme une pratique courante. Thibault lui-même a présidé un éphémère Club fraternel du Faubourg du Temple. De plus en plus radicaux dans le contexte de misère ouvrière que reflètent les pétitions, ces clubs, outre leur rôle de contrôle des instances élues récemment analysé par Samuel Hayat, posent la question du droit à l’insurrection : doit-on l’associer à la souveraineté du peuple ? Le suffrage universel interdit-il le recours au fusil ? Si une partie des démocrates se range à cette idée, une autre réaffirme le droit pour la minorité de s’insurger et témoigne de sa méfiance, sinon de son hostilité à la démocratie électorale comme Olivier Ihl l’a déjà montré dans d’autres travaux. Ce sont ainsi des solidarités familiales, politiques, de voisinage, de travail, superposées, qui se révèlent et contribuent à expliquer la barricade de juin 1848. Olivier Ihl formule aussi plusieurs hypothèses sur le projet politique qui amène Thibault à prendre ces clichés, l’une étant de donner une « forme visible à la rue », enjeu et moyen du combat démocratique.

L’ambition des auteurs ne s’arrête pas à cela mais ces trois ouvrages donnent à voir comment, en paroles et en actes, deux groupes sociaux, la moyenne bourgeoisie de la garde nationale parisienne et le « peuple » d’ouvriers avant tout parisiens, ont pu donner corps à l’idéal citoyen et comment cet idéal a pu être vécu au quotidien dans le cadre de sociabilités diverses. À l’échelle d’un poste de la Garde, d’un quartier ou d’une ville, ils permettent, autant que faire se peut, d’amener à une compréhension plus fine des phénomènes de l’engagement et de tout ce qui relève de la politisation.

Claire Fredj.



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