Olivier Galland, Bernard Roudet (dir.), Les jeunes Européens et leurs valeurs. Europe occidentale, Europe orientale, 2005

Galland (Olivier), Roudet (Bernard), sous la direction de, Les jeunes Européens et leurs valeurs. Europe occidentale, Europe orientale. Paris, La Découverte, 2005, 329 pages, « Recherches ».

par Ludivine Bantigny  Du même auteur

« La jeunesse » est-elle porteuse des changements d’une société, dans ses normes, ses mœurs et ses valeurs ? Est-elle ce « miroir grossissant », pour reprendre la formule désormais bien connue d’Annick Percheron, indicateur privilégié des transformations morales, politiques et culturelles ? En tout cas, en se penchant avec une grande précision sur les valeurs des jeunes et leur évolution en Europe au cours des vingt dernières années, les sociologues et politologues réunis autour d’Olivier Galland, l’un des meilleurs spécialistes de la question, et de Bernard Roudet, chargé de recherche à l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire, ont souhaité apporter un éclairage plus global sur les tendances actuelles des sociétés européennes. Le terme de « valeurs » nécessitait d’être défini et interrogé, dans l’usage même que les sociologues en font depuis Durkheim – la présentation très pédagogique de l’éditeur, La Découverte, avec ses encadrés explicatifs en forme de « zooms » sur certaines questions, se révèle à cet égard particulièrement pertinente. Ce qu’il s’est agi de prendre en compte ici, c’est à la fois le processus de changement des systèmes de valeurs, mais également leur efficacité sociale, leur capacité à se transmuer en actes.

Travail d’équipe, l’ouvrage s’appuie sur l’analyse minutieuse d’enquêtes réalisées dans 32 pays européens en 1981, 1990 et 1999, sur la base d’un questionnaire comportant cent questions, auprès de jeunes de 18 à 29 ans. Au total, près de 40 000 personnes ont ainsi été interrogées. Il est rare qu’une telle étude soit réalisée de cette manière, sur le long terme, ce qui permet vraiment de mettre au jour d’éventuelles identités générationnelles. Les seuils d’âge retenus sont en eux-mêmes intéressants du point de vue sociologique : en général, on choisit plutôt le terminus ad quem de 24 ans. Repousser vers le haut la limite d’âge bornant « la jeunesse », c’était aussi tenir compte des évolutions récentes concernant l’arrivée sur le marché du travail, l’installation hors du foyer parental, en bref l’entrée de plain pied dans le monde adulte et son autonomie supposée.

Ces enquêtes livrent une moisson de données, d’autant plus précieuses qu’elles concernent tout à la fois l’Europe occidentale et l’Europe orientale et laissent place à la comparaison. Au moyen d’hypothèses énoncées et creusées, les auteurs offrent de repérer et de différencier des effets d’âge, de période et de génération. Bien sûr, le livre n’échappe pas au côté « catalogue » – religion, travail, politique, économie… –, écueil sans doute inévitable mais heureusement compensé par certaines études transversales – avec les chapitres sur l’individualisme signé par Olivier Galland, l’approche en termes de genre par Christine Pina, la comparaison franco-italienne de Franco Garelli.

L’un des principaux constats que l’on pourra retenir de cette étude collective réside dans la montée de l’individualisation : les jeunes ne sont pas nécessairement plus individualistes que les générations antérieures, en revanche ils attachent une grande importance au caractère personnel, non contraint, de leurs décisions et de leurs choix de vie. Les différences nationales nuancent toutefois ce tableau, puisque sont distingués des pays plus « altruistes » – généralement les pays d’ancienne tradition catholique – et d’autres plus « individualistes » – principalement les pays d’Europe centrale et orientale, mais aussi… la France. On relèvera d’ailleurs avec intérêt que la matrice religieuse est toujours opérante dans les différences de culture et qu’un clivage « Nord-Sud » se dessine encore avec netteté en fonction de ce critère. C’est de toute évidence le cas en ce qui concerne les rôles sociaux et sexués : dans les pays du Sud, les femmes font moins de politique et sont plus attachées à la pratique religieuse. De même, en termes de socialisation politique, les jeunes se montrent plus engagés au Nord – Allemagne, Pays-Bas, Danemark – qu’au Sud. Dans le domaine politique, précisément, ce sont surtout les actes dits « protestataires » qui apparaissent nouveaux, tandis que l’attitude électorale abstentionniste est de plus en plus prégnante chez les jeunes : ceux-ci préfèrent signer des pétitions, participer à des manifestations, rejoindre des associations – toutes actions cependant beaucoup moins fréquentes en Europe centrale et orientale. La régression généralisée de l’écologisme depuis le début des années 1990 est un phénomène marquant qui vient déjouer l’idée reçue selon laquelle la protection de l’environnement serait par excellence une valeur « de jeunes ». Il est d’ailleurs surprenant que l’Allemagne, pourtant pionnière en la matière, soit l’un des pays où les jeunes se reconnaissent le moins écologistes. L’institutionnalisation des mouvements et leur participation gouvernementale en sont sans doute d’importants facteurs explicatifs. Le vieillissement des militants écologistes met parfaitement en lumière un phénomène générationnel, bien davantage qu’un effet d’âge ; dans ce domaine, le relais ne s’est pas réalisé.

Tout aussi notable est l’attachement des jeunes à l’ordre public, d’où découlent un respect de l’autorité affirmé et une confiance manifestée dans l’armée et la police. Ce rigorisme sur le plan de la morale publique n’est toutefois pas incompatible avec un libéralisme des mœurs individuelles, que les jeunes portent toujours plus que d’autres. Mais ni la société, ni les générations antérieures ne paraissent contestées ; le « conflit de générations » semble s’être tari. Peut-être faut-il y voir cette fois un effet de période, les années 1960 et 1970 ayant été plus propices aux heurts générationnels.

On soulignera enfin une autre conclusion importante mise en exergue par l’ouvrage : la remontée de la religiosité, moins contrainte elle aussi, souvent en marge des Églises, religiosité sans appartenance à mettre en relation avec l’individualisation croissante déjà évoquée. Yves Lambert va jusqu’à parler d’une « désécularisation », du moins au niveau individuel. En fait, ce phénomène, manifesté dans les croyances d’après la mort, par exemple, plus que par un attachement aux dogmes, est davantage « spirituel » que proprement « religieux ».

Par un apparent paradoxe, cette étude consacrée aux « jeunes Européens » révèle que les personnes interrogées se considèrent bien peu comme tels : dans la définition de leurs appartenances territoriales, ils privilégient majoritairement le niveau local et, dans une moindre mesure, l’échelon national. Fort peu « citoyens du monde », ces jeunes se sentent moins encore Européens. Finalement, on regrettera que la notion même de « jeunesse » ne soit pas davantage nuancée dans son usage même. Elle est en effet rendue problématique dans la mesure où elle transcende ici par trop les autres appartenances, sociales et culturelles en particulier. L’âge est considéré en soi, comme un critère absolu que croisent très peu d’autres variables, hormis ponctuellement le niveau d’instruction. Olivier Galland a raison d’insister, en conclusion, sur la fragmentation du « collectif générationnel », qu’il explique par la « massification du fait juvénile » et par la montée des concurrences en son sein. Car évidemment, « la jeunesse » ne constitue nullement une entité, malgré les travaux sociologiques qui contribuent à l’ériger ainsi. Dès lors, la notion mérite d’autant plus d’être interrogée que – ce livre le montre –, les jeunes se distinguent in fine bien peu de leurs aînés dans leurs valeurs proclamées et revendiquées.



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