Olivier Faron, Les enfants du deuil. Orphelins et pupilles de la Nation de la Première Guerre mondiale…, 2001

Faron (Olivier), Les enfants du deuil. Orphelins et pupilles de la Nation de la Première Guerre mondiale (1914-1941). Paris, La Découverte, 2001, 336 pages.

par Antoine Prost   Du même auteur

Olivier Faron comble une vraie lacune, car nous connaissions très mal, jusqu’ici, le sort des orphelins et pupilles de la Nation de 1914 à 1941. Son ouvrage s’organise selon une trame classiquement chronologique, distinguant la guerre, les années 1920 et les années 1930.

Dès la guerre, le monde associatif s’est préoccupé de secourir les orphelins. O. Faron s’attache à faire revivre ces initiatives dans leur diversité. La philanthropie chrétienne rivalise avec son homologue laïque, tandis qu’une œuvre américaine, The Fatherless Children of France, envoie ses dons. À la fin de la guerre, l’Œuvre des bons enfants, d’inspiration catholique, domine le paysage, suivie par les Pupilles de l’école publique et l’Orphelinat des armées dans l’orbite laïque. Mais, malgré quelques tensions, le climat général est à l’union sacrée dans le respect scrupuleux de la volonté des familles pour éduquer, orienter et former les orphelins.

L’intervention de l’État est relativement tardive. La loi sur les pupilles de la Nation date du 24 juillet 1917 seulement et les orphelins sont visés par la loi des pensions du 31 mars 1919. Les deux notions sont donc juridiquement distinctes. Les orphelins sont les enfants des militaires tués à la guerre ou morts ultérieurement des suites de leurs blessures. L’enfant né bien après la guerre d’un mutilé qui meurt quelques années plus tard est ainsi, légalement, un orphelin de la guerre et, quelles que soient les ressources de sa famille, la loi lui reconnaît un droit indirect à indemnisation par l’intermédiaire de sa mère, dont la pension de veuve est majorée. Les pupilles sont des enfants dont le père, la mère ou le soutien de famille ont été mis dans l’incapacité de gagner leur vie par des blessures ou des maladies contractées ou aggravées par suite de la guerre. On peut donc être pupille sans être orphelin, et inversement. Les pupilles sont « adoptés » par la Nation, mais cette adoption ne vise aucunement à les retirer à leur famille; elle a d’abord une valeur symbolique. La loi donne la tutelle de l’enfant à sa mère quand le père n’est plus là, se bornant à généraliser le conseil de famille. Elle n’entraîne pas non plus automatiquement l’attribution de secours, se contentant de la permettre. Elle crée enfin un Office national, rattaché au ministère de l’Instruction publique, pour assurer la protection des pupilles et organiser les aides nécessaires. Action démultipliée par des offices départementaux dont O. Faron illustre la très grande diversité.

L’application de cette législation sera généreuse, car les associations de mutilés y veillent. Les tribunaux civils, chargés d’attribuer le titre de pupille, étaient souvent restrictifs. Un grand juriste comme R. Cassin, personnalité importante de l’Union fédérale, plaide, de façon récurrente et efficace, pour qu’on ne tienne pas compte, dans cette attribution, du niveau d’invalidité du père réformé, quand il est vivant. D’autres difficultés, purement matérielles, venaient du nombre de dossiers de pupilles à traiter : les offices se mobilisent pour les constituer et les faire aboutir. Au milieu des années 1920, on peut considérer que l’essentiel a été fait. Bien des problèmes subsistent cependant. Les établissements habilités à recevoir des pupilles les traitent parfois de façon scandaleuse et l’on doit les contrôler de plus près. Les secours sont distribués de façon très inégale suivant les départements, ce qui conduit, là encore, au renforcement du rôle de l’Office national. Progressivement, l’assistance privée décline. Les associations philanthropiques étant plus ou moins directement représentées au conseil de l’Office national, celui-ci les coordonne avant de prendre naturellement leur relais dans un climat pluraliste et tolérant qui prolonge l’union sacrée.

Le bilan de cette action est mitigé. L’action de l’Office a finalement accompagné les enfants dans leur croissance, passant de l’éducation à l’apprentissage puis à l’aide à l’établissement. Le plus important est sans doute dans une forme radicalement nouvelle d’intervention au cas par cas, qui rompt avec la tradition jacobine : « pour la première fois, l’administration abandonne l’idée d’une subvention fixe, forfaitaire, égale pour tous » (p. 201).

Les années 1930 sont plus sombres. La crise réduit les budgets, alors que beaucoup de pupilles demandent une aide pour s’établir, fût-ce sous forme de prêt d’honneur. Une action revendicatrice prend forme, d’abord sous l’aile tutélaire des associations de mutilés, puis de façon plus autonome, avec la création en 1932 d’une Fédération nationale des Fils de morts pour la France qui met au premier plan de ses revendications la création d’emplois réservés pour les pupilles.

On voit l’intérêt du livre qui s’avérera rapidement incontournable dans son domaine. O. Faron a su montrer quelles solutions originales par rapport à d’autres pays la France a imaginées pour résoudre les problèmes des enfants frappés par la guerre. Cette histoire à la fois institutionnelle et sociale n’était pas des plus faciles, car il fallait jouer simultanément sur des sources de nature très différente et qui ne se complétaient pas totalement. Le résultat est équilibré. La démographie, qui aurait été à l’honneur en d’autres temps, est rejetée en annexe : la place des chiffres est dans l’arrière-cuisine. Du moins sont-ils là (avec une erreur sur celui des militaires morts : 1 450 000 et non 1 300 000 comme indiqué p. 310). L’histoire culturelle du deuil, que semble promettre le titre, n’est pas l’objet central du livre, mais elle est évoquée sans trop de concessions à la mode, et avec une grande attention aux perturbations familiales provoquées par la disparition du père. On pourrait chicaner sur la représentativité de grands témoins comme Camus ou J.-L. Barrault, mais ce serait mauvaise querelle : ils ont perdu leur père à la guerre et leur notoriété ultérieure n’y change rien. Bref, sur un sujet certes austère, mais qui, lecture faite, s’avère assez riche et dans des domaines très différents, un livre classique et réussi. On attend maintenant une histoire des veuves de guerre… et une grande histoire du deuil.



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