Odile Moreau et Stuart Schaar, Subversives and Mavericks in the Muslim Mediterranean. A Subaltern History.

Austin, University of Texas Press, 2016, 219 p.

par Alain Messaoudi  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageÀ partir de la reconstitution d’éléments de trajectoires biographiques, ce livre entend mettre en lumière la capacité d’action d’hommes et de femmes restés à la marge des grands récits historiques nationaux – ou, pour quelques figures mieux connues, dont les parcours sont restés partiellement ignorés. Tourner le regard vers ces figures hors norme, du fait de leur caractère dissident ou subversif, de leur anticonformisme ou de leur excentricité, devrait permettre de mieux observer certaines logiques sociales profondes et de mettre au jour des circulations et des réseaux, à l’échelle de la Méditerranée et au-delà. Ces liens sont demeurés souvent invisibles, dans la mesure où les opposants aux pouvoirs en place ont dû agir dans la clandestinité, tandis que les figures les plus modestes n’ont guère intéressé les producteurs d’archives ni les historiens.

La perspective biographique rend la lecture de l’ouvrage aisée, chacun des huit chapitres, fragments d’un puzzle, pouvant être lu de façon indépendante. Plusieurs d’entre eux se font heureusement écho, et le lecteur dispose d’un index général. On comprend mal, en revanche, la logique qui préside au découpage en deux parties. Se pose aussi la question de la cohérence générale du corpus : à l’échelle d’un monde musulman méditerranéen, les personnages choisis appartiennent à des milieux sociaux contrastés, de l’aristocratie princière au petit peuple, et participent à des projets politiques très différents, de la collaboration avec les puissances étrangères coloniales au combat pour l’indépendance. Et peut-on considérer ensemble des formes de marginalité et de subversion très variées ? Cela étant, c’est peut-être sa diversité qui donne son attrait au livre.

Deux chapitres ont pour cadre le Maroc, autour d’hommes du sud inscrits dans des trajectoires sociales ascendantes. À travers la figure de Boubeker El-Ghanjaoui, Khalid Ben-Srhir montre comment il est possible de tirer parti d’une certaine marginalité sociale pour servir d’intermédiaire entre les pouvoirs, et accumuler ainsi une fortune considérable, bien que fragile. Sans doute parce qu’il est illettré, ce marchand caravanier parvient à devenir l’homme de confiance du représentant britannique à Tanger. Pendant une vingtaine d’années (1873-1893), il est l’intermédiaire d’une correspondance secrète entre ce dernier et le sultan, ce qui permet le développement des intérêts commerciaux britanniques à Marrakech en court-circuitant l’opposition du qâ’id. Enrichi du fait de l’immunité fiscale que lui garantit son statut de protégé, El-Ghanjaoui réussit à se faire indemniser du pillage de ses propriétés par des émeutiers, et à réduire au silence un journaliste qui l’accusait de tirer une partie de ses revenus du commerce des esclaves et de la prostitution. À sa mort en 1905, Thami al-Glaoui, figure de la génération suivante, qui sert quant à lui les Français, met la main sur l’ensemble de ses biens. Al-Akhsâsî (1867-1964), dont Wilfrid J. Rollman analyse l’autobiographie recueillie par al-Mukhtâr al-Sûsî, est lui aussi un marchand itinérant d’origine servile, qui intègre ensuite les rangs de l’armée chérifienne en sachant s’adapter aux formes nouvelles qu’impose sa réorganisation. Il se refuse cependant à accepter le protectorat des puissances étrangères, et passe en 1912 à la dissidence armée.

Le livre souligne l’importance des armées comme lieux de transformations sociales, à travers les trajectoires opposées de deux officiers ottomans : l’illustre Enver pacha, figure de la révolution de 1908, au pouvoir pendant la Grande Guerre, et l’obscur Aref Taher bey, resté attaché à la personne du sultan-calife ‘Abd ül-Hamid. Ce sont les dernières années de la vie d’Enver, après son exil de Turquie en novembre 1918, qu’étudie Şuhnaz Yilmaz. Réfugié en Allemagne, Enver conserve de l’importance aux yeux des Soviétiques et est invité à prendre part au congrès des peuples de l’Orient réuni à Bakou en 1920. Mais Mustapha Kemal, après ses victoires militaires, s’impose à l’automne 1921 comme le seul interlocuteur qui compte. Enver rompt alors avec Moscou – croyant par erreur pouvoir trouver auprès des Basmachi révoltés autour de Boukhara la base d’une nouvelle puissance panturque et panislamiste. Il est finalement défait et tué près de Douchanbé en 1922. Aref Taher bey, dont Odile Moreau retrace la carrière, est à l’inverse un officier albanais resté fidèle à la dynastie ottomane et à sa politique musulmane. Condamné à l’exil après la répression de la contre-révolution de mars 1909 à Istanbul, il a répondu en 1910 à l’appel du sultan du Maroc, qui cherchait à faire contrepoids à la mission militaire française et, avec l’appui des Allemands, y a lutté contre l’expansion coloniale. Il participe en 1911 à la résistance ottomane contre l’occupation de la Tripolitaine par les Italiens. En 1918, il reprend du service à Istanbul comme aide de camp du dernier sultan Mehmed VI Vahidettin, avant d’être contraint comme lui à l’exil en novembre 1922, et de terminer ses jours loin de son pays natal. Le Tunisien Mukhtar al-Ayari, dont Stuart Schaar nous rappelle le parcours, a lui aussi une expérience militaire : il s’est engagé dans l’armée française et a combattu pendant la Grande Guerre. Mais, n’ayant fréquenté que l’école primaire franco-arabe, il est resté un simple soldat. Démobilisé, devenu traminot, c’est bientôt un permanent syndical. Il participe en 1924 à la création d’une confédération spécifiquement tunisienne, ce qui lui vaut d’être condamné à une interdiction du territoire tunisien par les autorités françaises. Il mourra en exil à Paris.

C’est dans un monde assez différent, celui de l’écrit et des salons, que nous transportent les trois autres contributions. Sanaa Makhlouf inscrit l’œuvre du journaliste et publiciste Abd al-Rahmân al-Kawâkibî (v. 1850-1902) au sein de réseaux plus larges : celui des figures qui ont pu servir de modèles aux personnages de son principal ouvrage, la Mère des cités, celui des intellectuels qui ont permis sa diffusion, et celui de ses lecteurs. On doit à Rachîd Ridhâ et à ‘Alî Yûsif la publication dans leurs revues de cette fiction qui incite à l’instauration d’un califat arabe à La Mekke. L’appel d’al-Kawâkibî à un ijtihâd qui bouscule les cadres traditionnels de la transmission du savoir religieux, trouve ainsi un écho qui résonne jusqu’à aujourd’hui (c’est sur cette idée qu’Oussama ben Laden a fondé sa légitimité). Subversives and Mavericks rappelle aussi l’importance souvent oubliée des femmes dans les mutations sociales et politiques, et leur place dans les réseaux qui les sous-tendent. Leïla Blili retrace le parcours de trois femmes proches du pouvoir du fait de leur ascendance ou de leur mariage, et dont les trajectoires se croisent vers 1890-1930 entre Istanbul, Le Caire, Tunis et l’Europe : les princesses Nazli Hanem (1853-1913), belle-sœur du khédive Ismaÿl au Caire, et Kmar Bayya (1866-1942), qui fut la principale épouse de deux beys à Tunis, d’une part, Khiryya ben Ayyad, fille d’un ministre du bey de Tunis et épouse d’un ambassadeur ottoman qui connurent tous deux l’exil en Europe, d’autre part. Leïla Blili souligne l’importance de leur action politique : en tenant salon ou en prononçant des conférences, elles s’engagent en faveur du développement des libertés publiques. Leur condition de femme, si elle rend leur pouvoir précaire, leur permet de déjouer plus facilement la surveillance des autorités, qui pourtant s’inquiètent de leur action. Julia Clancy-Smith a choisi quant à elle deux femmes qui vivent à Tunis dans les années 1910-1960 : elles diffèrent par l’origine sociale, mais ont en commun d’être passées par l’école française. Fadhma Amrouche, issue du monde rural kabyle, convertie au catholicisme, se fera connaître par ses enfants, les écrivains Jean et Taos, et par son autobiographie ; Tawhida ben Cheikh, issue d’une grande famille de notables, exercera la médecine à Tunis après avoir poursuivi ses études jusqu’au doctorat à Paris.

Cette approche des réalités historiques par les trajectoires individuelles, qui se réfère aux œuvres de Fanny Colonna ou d’Asef Bayat, mais qui prend aussi appui sur des travaux qui portent sur les groupes sociaux ou les lieux de sociabilité politique (comme ceux d’Omar Carlier sur l’Algérie), permet de dessiner un monde transformé par la mise en place d’armées et de systèmes scolaires modernes. Il permet d’approcher les modalités de la constitution d’un espace public, à travers la presse, les salons, les clubs, les cafés, le théâtre – condition de l’émergence de nouveaux débats politiques auxquels prennent part des femmes, et qui posent, entre autres, la question de la redéfinition de la place de l’islam dans la société. On peut espérer qu’à travers les pistes qu’il dessine, ce livre contribuera à développer l’intérêt pour l’histoire du monde méditerranéen musulman au tournant des XIXe et XXe siècles, et qu’il suscitera des vocations d’historiens.

Alain Messaoudi



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