Odile Join-Lambert, Le receveur des Postes entre l’État et l’usager (1944-1973), 2001

Join-Lambert (Odile), Le receveur des Postes entre l’État et l’usager (1944-1973). Paris, Belin, 2001, 317 pages. « Modernités ».

par Philipp Zessin  Du même auteur

On entre ici de plain-pied dans l’histoire concrète des professions, et tout particulièrement de celles des fonctionnaires, et des missions de l’État. L’espace chronologique est celui des Trente glorieuses structurées par une forte croissance économique où les services créent les trois quarts des nouveaux emplois, où le statut de la fonction publique a été réorganisé aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, et également moment de fortes demandes de modernisation du secteur public; à la fin de la période étudiée, celles-ci aboutissent en particulier à la séparation des secteurs des Postes et des Télécommunications. Les receveurs des Postes – qui sont aussi et depuis toujours des receveuses – sont un relais et un point d’observation de choix dans cet ensemble.

Leur histoire est aussi ancienne que celle de la Poste et le terme de « receveur » a été adopté en 1864 pour ces fonctionnaires chargés des services publics du courrier, puis du téléphone et donc de services financiers : ils et elles sont donc l’un des deux piliers de l’organisation du Trésor. Cette dernière responsabilité trace des lignes frontières dans le fin maillage territorial des bureaux : aux hommes les quelques centaines de grosses recettes, au personnel important et diversifié – facteurs, télégraphistes, employées, commis. Aux femmes, souvent, les milliers de petits bureaux qui, pour de petits revenus, ne comptent qu’elles et le facteur : ce dernier est souvent un pluriactif, quand la receveuse a en charge complète l’ouverture du bureau sept jours sur sept (jusqu’en 1941), dix heures par jour. Cette position dominée des femmes n’étonnera pas, même si, contrairement à ce que l’on croit généralement, ce débouché n’est pas, avec celui de l’enseignement primaire, le seul qui leur soit offert, y compris au XIXe siècle. Allant bien en amont de la période chronologique annoncée dans son titre, l’ouvrage retrace ainsi l’histoire des bureaux de Poste et de leurs gestionnaires de 1844 à 1944.

Le travail, les tâches et leur organisation évoluent avec la modernisation de l’État aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Les relations avec les usagers, les réactions aux directives de l’État sont envisagées dans le cadre d’une restructuration soutenue par la rationalisation : dans les années 1960, les receveurs sont autant des chefs d’établissement que des comptables. Les missions s’élargissent et, au-delà de la Caisse nationale d’épargne et des Chèques postaux traditionnels draineurs de l’argent public depuis le XIXe siècle, se multiplient les produits et les objectifs financiers qui érigent la Poste en concurrente des banques. Les fonctions régaliennes de l’État s’élargissent en direction de la production de services, de l’animation économique du territoire : les ruraux se bancarisent définitivement et la Poste se pose en concurrente d’un Crédit agricole qui ne devient réellement efficace qu’à la fin des années 1960. Le receveur est ainsi toujours figure de la modernité dans des communes où son travail le met en outre en position de connaître, pour partie, la correspondance, les conversations et « l’état des lessiveuses » de la population. Personnage public, il a sa place dans le protocole des manifestations, aux côtés du sous-préfet, du maire, du curé. Des pages passionnantes sont ainsi consacrées à la description du métier, pour partie fixé par des circulaires et de plus en plus ancré au fil des décennies dans une rationalisation bon teint, à l’américaine; celle-ci est aussi à l’origine de la multiplication des circulaires administratives, qui informent, contrôlent, régulent, formalisent les fonctions comptables et encore instruisent sur la direction du Personnel, bien mise en cause en 1968.

Le livre traite du métier, mais aussi des carrières des receveuses et receveurs. En particulier grâce aux concours qu’elle propose, la fonction publique est, on le sait, un des lieux de la mobilité professionnelle individuelle et de la mobilité sociale intergénérationnelle. Le large éventail d’emplois offert par le ministère des Postes et Télécommunications redouble ces facilités, de même que la grande diversité des bureaux instruit pour ses locataires des métiers finalement différents : dans les années 1960, le receveur de Massegros en Lozère est au contact direct des usagers, quand celui du XXe arrondissement de Paris, proche de l’administration centrale, gère des cadres et est bien moins au fait des besoins et demandes des usagères et usagers. Et pourtant tous deux sont fort peu diplômés, puisque le premier a commencé comme facteur et le second comme agent d’exploitation. Les carrières des agentes et agents sont finement analysées, de fortes typologies sont dégagées grâce à l’étude des dossiers du personnel de deux départements (l’Eure et la Lozère), complétée par des entretiens oraux. Cette étude des itinéraires est forcément menée sur un mode diachronique, pour une société en pleine évolution, en particulier dans le cadre de l’ouverture de la certification scolaire. Quarante ans de vie active signifient la traversée obligée des mutations des systèmes économiques, culturels et sociaux et, par définition, de l’hétérogénéité des identifiants sociaux : parmi les postiers et postières, les enfants d’agriculteurs se font moins nombreux, quand augmente la proportion des filles et fils d’employé-e-s et de fonctionnaires. Néanmoins ces différentes générations cohabitent dans des itinéraires professionnels variés, le métier n’étant accessible qu’au prix de l’ancienneté et donc de la promotion interne.

Si la profession, le travail et leurs évolutions sont bien identifiés, la question de l’appartenance sociale est plus difficile à organiser. Fondamentalement, le service de l’État et la taxinomie professionnelle servent de trait d’union – et peut-être de dénominateur commun – à ces presque 10 000 individus, qui ne sont pas du même monde : quoi de commun entre celle-là, affectée à un bureau de campagne, et celui-ci, patron du bureau de Paris-Louvre ? La négociation collective a avalisé que la profession serait caractérisée par ses tâches : l’organisation du travail, la surveillance du personnel, la perception de la taxe d’acheminement postal, la collecte de l’épargne, mais rémunérations et considération sont hautement différenciées par l’appartenance aux différentes catégories de la fonction publique et le type de bureau obtenu. De fait, si le groupe professionnel se détache malgré son hétérogénéité, c’est par la grâce de la législation et de combats syndicaux qui ont, très singulièrement, transcendé les catégories de la fonction publique : receveuses et receveurs des Postes filent bien carrière, indifféremment, au sein des catégories C, B et A, en un corps unique sans autre illustration dans l’administration.

Au fil des chapitres, le va-et-vient comparatif entre différentes catégories socio-professionnelles est systématique (et bien intéressant) pour essayer d’accrocher les receveurs à une catégorie socio-professionnelle, puis à une autre, dans des hésitations qui montrent qu’il ne suffit pas qu’une profession soit conventionnellement nommée pour lui donner une homogénéité. Ce groupe professionnel hybride est-il un groupe social ? Les grilles de la fonction publique ne sont que des classifications, qui nomment des postes – au demeurant incroyablement divers selon les ministères – correspondant à des fonctions et à des niveaux de diplômes; elles renvoient à des indices de rémunérations, qui ont leur correspondance pour les autres salarié-e-s de l’industrie et du commerce. On peut, du coup, raisonner sur des groupes de statut équivalent et comparer les instituteurs et institutrices d’un bourg au receveur ou à la receveuse d’un bourg de même importance, y compris en mettant l’accent sur le fait qu’ils et elles sont tous à la charnière du pouvoir politique et du pouvoir administratif, érigé-e-s en « médiateurs d’État » dans la commune. Mais tenter une comparaison avec les artisans et les commerçants à cause des horaires de travail, ou avec les médecins dans le cadre des revenus du travail devient plus hasardeux : le mode d’emploi des titulaires de la fonction publique a bien ses spécificités.

On est là au cœur d’une des questions épistémologiques de l’histoire sociale : les CSP définies par l’État pour effectuer ses recensements sont-elles suffisantes pour mener l’analyse des groupes sociaux ? Les taxinomies des conventions collectives organisées pour lisser les rémunérations entre les secteurs d’activité le sont-elles plus ? Quels critères du politique, de l’économique, du culturel et du législatif croiser pour dénouer ces forts et finalement incommodes balisages ? Pour mettre au jour, et comprendre, les incessantes recompositions des feuilletages sociaux contemporains, on ne peut qu’espérer d’autres études, mêlant aussi bien que dans cet ouvrage l’histoire des métiers et professions, leurs lieux et conditions d’exercice, leurs rémunérations et les mobilités qu’ils permettent.



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