Odette HARDY-HÉMERY. Fusillé vivant. L’histoire fabuleuse de François Waterlot, ouvrier des mines, exécuté pour l’exemple en 1914, survivant, mort au combat.

Paris, Gallimard, 2012, 281 pages. « Témoins ».

par Antoine Prost   Du même auteur

Fusillé vivantOdette Herdy-Hémery. Fusillé vivant: L’histoire fabuleuse de François Waterlot, ouvrier des mines, exécuté pour l’exemple en 1914, survivant, mort au combat. Paris,Gallimard, 2012,288 p. 
Les soldats de la Grande Guerre exécutés par l’armée française peuvent être regroupés en trois catégories. La première est celle des soldats fusillés après un jugement ; elle est bien connue, malgré quelques destructions, grâce aux archives des cours martiales et des conseils de guerre. La seconde est celle des soldats abattus par leur chef qui voulait les forcer à obéir, révolver au poing. En dehors de quelques exemples qui émergent au détour d’un témoignage, elle reste largement inconnue. Cette pratique a existé, mais on en ignore l’importance.

Le cas étudié ici relève d’une troisième catégorie : celle des soldats fusillés sans jugement. Publique, leur exécution a laissé des traces, mais l’absence de procédure, fût-elle sommaire, entraîne celle de tout dossier. C’est dire les difficultés de l’enquête à laquelle s’est livrée Odette Hardy-Hémery. Le centre en est l’histoire fabuleuse d’un soldat, François Waterlot, fusillé sur le front des troupes sur ordre du général Boutegourd, au nord de-Sézanne, le 7 septembre 1914 au matin, avec six autres soldats du 237e R.I.. N’ayant pas été touché par la première salve, il a fait le mort, a survécu, puis il a repris sa place dans son régiment, a été cité un mois plus tard et est mort au combat le 10 juin 1917.

Résumer son histoire et ce qu’elle nous apprend serait la déflorer. Il faut lire comme un roman vrai ce récit à la fois passionnant et émouvant, qui révèle la complexité des situations et des attitudes. Odette Hardy-Hémery a conduit son enquête en professionnelle. Elle a disposé des lettres de Waterlot, qui raconte son aventure très sobrement, mais quatre mois plus tard, à des parents et à un ami, et non à sa femme ; elle a dépouillé les journaux des marches et des opérations des différentes unités concernées et les dossiers individuels ; elle a suivi dans les publications de la Ligue des droits de l’homme la campagne qui aboutit en 1926 à la réhabilitation de ces sept soldats par la cour de Douai, dont le dossier a disparu. Elle a cherché où ces victimes avaient été enterrées. La trace de l’une d’elles est définitivement effacée. Elle a mené une enquête orale extrêmement large, allant jusqu’à recueillir la mémoire locale de cette exécution, qui a laissé jusqu’au remembrement de 1966 le nom de « pièce des fusillés » à un champ de la commune où elle semble s’être déroulée. Elle s’est intéressée au commandement, à ses motivations, à son fonctionnement, mais aussi à l’organisation de son impunité.

Ce livre exemplaire montre à la fois les limites et la richesse de la micro-histoire. D’une part, contrairement à ce que croient trop de profanes, il est en histoire des points aveugles que même l’enquête la plus poussée ne permet pas d’élucider. L’historien ne parvient jamais à tout savoir, et s’il réussit assez bien les tableaux d’ensemble, le moment vient toujours où des éléments lui manquent. Vu de très près, son savoir comporte des trous qu’il ne peut repriser. Mais inversement, l’étude d’un cas singulier fait apparaître des comportements invisibles de loin, qui posent des questions inédites et obligent à réviser des interprétations trop globales ou trop simples. Le cas de François Waterlot fait ainsi découvrir les attitudes des soldats et des chefs envers ces exécutions capitales. Parce qu’il est exemplaire de rigueur et de méthode, le livre d’Odette Hardy illustre parfaitement ces deux traits qu’on pourrait croire incompatibles.

Antoine Prost.



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