Noëlline Castagnez et Gilles Morin, Pierre Bérégovoy en politique.

Paris, L'Harmattan, 2013, 238 p.

par Christian Birebent  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

La défaite aux élections législatives de 1993 et le suicide de Pierre Bérégovoy, le 1er mai 1993, ne résument pas sa vie, comme l’a montré le colloque, organisé en mai 2010 par le Centre d’histoire de Sciences-Po, le Comité d’histoire parlementaire et politique.

Une partie des actes est consacrée à sa formation, abordée sous divers angles. Antoine Rensonnet évoque l’action du militant socialiste en Seine-Maritime durant les années 1940-1950. Jeune employé venu de la Résistance, il devient un homme d’appareil, directeur de la République de Normandie. Mais la fédération connaît une grave crise. Sa carrière subit un premier coup d’arrêt : il est écarté de la liste aux élections législatives.

Gilles Morin, dans « En passant par le PSU, l’affirmation d’un cadre de la SFIO au NPS », note que son parcours ne connaît pas un « changement sur le fond mais une évolution » de 1957 à 1971. Il doit se faire connaître en Seine-et-Oise, où la SFIO est mal implantée. Il appartient à la minorité hostile à la politique algérienne de Mollet. Membre fondateur du Parti socialiste autonome (PSA), il n’appartient pas au premier cercle mais est assez reconnu pour participer à la délégation envoyée en URSS. Dans le Parti socialiste unifié (PSU), créé en 1960, occupant une « place, non pas majeure, mais significative », il défend un socialisme raisonnable, « fondé sur une analyse économique et sur un souhait de rationalisation par la planification » (p. 60). Il apparaît comme l’expert économique du PSU. En 1965, quand le parti est réticent vis-à-vis de la candidature de Mitterrand, il appuie ce dernier. Après avoir combattu le projet de Grande Fédération de Defferre, il accepte l’association à la petite fédération, la Fédération de la gauche démocratique et socialiste, au nom de l’unité. Le PSU ne choisit pas cette voie, Bérégovoy le quitte et fonde son club, Socialisme moderne, pour œuvrer au rassemblement.

Ses rapports avec le communisme sont étudiés par Noëlline Castagnez. Il est immunisé très tôt contre cette tentation même s’il n’est pas dogmatique. Son père était un officier du tsar, mais un homme de gauche. Jeune, il côtoie les communistes dans la Résistance, à la SNCF mais est influencé par le refus du léninisme de Léon Blum puis par sa rencontre avec Pierre Mendès France. Il rallie ensuite « l’union froide » prônée par Mitterrand : préférer un accord programmatique gouvernemental à un dialogue idéologique. En 1977, il est un homme clé de la renégociation du Programme commun, rigoureux, connaissant bien les dossiers, ne souhaitant pas la rupture mais en prenant le risque. L’échec du communisme le surprend. Pour lui, « l’échec du collectivisme nous oblige à regarder la réalité sociale avec un œil neuf. Nous voulons transformer, mais l’utopie se dérobe sous nos pieds » (p. 84).

Cette première partie riche, nuancée, ne tombe pas dans l’illusion biographique signalée par Gilles Morin, « créer une cohérence artificielle » (p. 51). Les contributions de Gilles Morin et de Michel Dreyfus se complètent, montrent que l’expérience de ce « syndicaliste réformiste » à Force ouvrière sert son ascension, en fait un expert des questions économiques et sociales. Les redites sont nombreuses à propos du passé « ouvrier » du futur premier ministre. Pour Gilles Morin, il construit sa carrière politique sur l’image de la continuité, ne se présente pas comme « fils du peuple » mais accepte que ses origines modestes soient mises en scène. En revanche, on apprend peu de choses sur sa résistance, même si l’épisode est toujours cité. Christian Chevandier va plus loin dans la troisième partie. Par rapport à ceux qui n’ont pas connu la résistance, « cette expérience a pu le désinhiber et contribuer à sa mobilité professionnelle et à une prise de responsabilités » politiques (p. 193). Durant les deux septennats, on le voit comme un proche du président et les medias n’insistent pas sur son passé ouvrier. Il ressort avec parfois un mépris de classe, « quand les ennuis arrivent ». Mais la comparaison avec Charles Fitterman, Marcel Rigout, Max Gallo montre que ce parcours n’est pas si singulier. « Devenant ajusteur à un moment où ce n’était pas négligeable, acquérant en combattant l’occupant une indéniable légitimité, bénéficiant du contexte social et culturel des années 1945-1960, rien d’étonnant à ce qu’il pût devenir un cadre politique » (p. 193).

La deuxième partie s’intitule « l’ascension d’un anti-sabras » mais les communications montrent que Bérégovoy, n’appartenant pas à cette génération de jeunes gens prometteurs rentrée au Parti socialiste (PS) après 1971, est aussi un expert. Pour Frédéric Fogacci, il est peut-être « le dernier des mendésistes ». Il le devient lors de l’expérience gouvernementale de 1954 mais c’est le combat contre le « national-mollétisme » qui les rapproche et au PSU, il travaille avec Mendès France. De son propre aveu, cette proximité « lui donne confiance en ses aptitudes à agir en politique » (p. 93). Il s’impose comme expert des questions syndicales, mal connues de Mendès France. Ensuite, il s’épuise à « solliciter de Pierre Mendès France une plus grande implication dans la vie politique » (p. 96). Les deux hommes partagent une appréciation négative de l’évolution de la Ve République, mais se séparent sur la manière de s’opposer à la droite. Bérégovoy intègre peut-être trop tardivement le cénacle mendésiste alors que Mendès France est de plus en plus isolé. Mais il demeurer pour lui une référence.

Pour Laurent Jalabert, il veut, comme d’autres dans les années 1969-1981, reconstruire la gauche. Il s’implique dans les négociations entre la SFIO, les Conventionnels, les amis de Jean Poperen, noue des relations utiles. Après l’échec de l’opération, il rejoint le NPS, où il soutient Alain Savary, sans appartenir là encore au premier cercle. En 1971, il ne participe pas à l’organisation du congrès d’Épinay, accaparé par sa carrière à Gaz de France. Son ralliement à Mitterrand est-il un choix stratégique ou le constat que la dynamique est de son côté? En 1974, il intègre le comité des experts de la campagne, est habilité à parler au nom du candidat. Il gagne en 1977 un poste stratégique, le secrétariat chargé des relations avec les partis.

Mais, ce militant et homme de dossiers n’est toujours pas un élu : Fabien Conord intitule joliment sa communication « en quête d’implantation ou les fortunes du parachutage ». En 1973, Mitterrand l’envoie en Corrèze où il échoue face à Jean Charbonnel, gaulliste réformateur, bien implanté. Après une déconvenue à Maubeuge, il milite à Clichy et doit conduire la liste aux élections de 1983 mais le président lui demande d’aller dans la Nièvre, son ancien fief menacé. Il est candidat à Nevers sur la liste de Daniel Benoist, qui, élu, démissionne. Bérégovoy devient maire, puis Conseiller général. Il est élu député en 1986, en 1988 et en 1993, alors que ce scrutin est désastreux pour la gauche.

Mathieu Fulla le présente comme un « politique expert ». Si les observateurs dénient à cet autodidacte une capacité d’expertise, sa culture économique est solide. Il veut faire de l’économie une arme contre la droite, demeure fidèle au réalisme mendésiste. L’entrée dans le cercle des experts du PS lui est refusée car il ne possède pas de diplôme prestigieux, n’a pas le goût des grandes théories et n’a pas d’accès direct au Premier secrétaire. Durant les années 1978-1981, il doit « penser l’économique […] au prisme des intérêts politiques du PS » (p. 137). Au congrès de Metz, il rédige la motion de « rupture avec le capitalisme » mais développe en privé des analyses sur la crise proches de celles de Michel Rocard.

Pour Jean Vigreux, son rôle est important dans la campagne de 1981. Il participe activement au combat contre Rocard, et François Mitterrand met à profit sa connaissance des forces politiques et syndicales. Il travaille au rapprochement avec l’Organisation communiste internationale (OCI) trotskiste, œuvre à la rédaction des 110 propositions et devient le numéro deux du PS derrière Lionel Jospin. Laurent Jalabert et Jean Vigreux insistent sur un fait souvent oublié : il n’est pas un permanent ou n’occupe pas un emploi fictif, mène de front une carrière et des activités politiques.


La dernière partie est consacrée au temps du pouvoir. Pour Gilles Le Béguec, il est un « secrétaire général de l’Élysée atypique ». Traditionnellement ce poste prestigieux est réservé à un homme du sérail, à un haut fonctionnaire. S’agit-il d’un choix par défaut pour Bérégovoy voulant être ministre ? Jacques Attali évoque une déception mais Jean Vigreux n’y croit pas. Il considère cette position comme une étape utile. Mitterrand l’a sans doute choisi avant le 10 mai. Alors qu’il développe un discours de rupture, le choix d’un homme du peuple est significatif. Le président instaure un équilibre entre Mauroy et Jospin, prend un responsable étranger aux cercles complexes de la Mitterrandie. Bérégovoy a bien animé l’antenne présidentielle et entretient avec lui « une relation à la fois très personnalisée et hiérarchique » (p. 162).

Christine Manigand traite d’un aspect majeur de la politique étrangère de Mitterrand : l’Europe, qui ne fait pas d’abord partie de ses priorités. En 1983, il est un des « visiteurs du soir » (p. 201), favorables à une sortie du Système monétaire européen. Il souhaite éviter un duo franco-allemand, privilégie une union intégrant le Royaume-Uni dans la tradition anglophile de la gauche non-communiste. Mais, il suit le couple Mitterrand-Kohl et sa politique de rigueur est appréciée outre-Rhin. Impliqué dans les grands desseins européens, il participe à la marche vers la monnaie unique, un facteur de croissance et un moyen d’éviter la dépendance à l’égard du mark pour lui. Mais l’élément fondamental de son évolution est la fin de la Guerre froide. D’origine ukrainienne, ayant « le sens du tragique de l’histoire » (p. 204), il considère que l’Europe canalisera les conflits. Défendant les accords de Maastricht, il veut aussi une Europe sociale. Il envisage l’Europe comme « multiplicateur de la puissance française » (p. 208).

Jean Garrigues traite de « l’affaire Bérégovoy », la partie plus délicate (p. 211). Il ne veut pas « faire la lumière mais en synthétiser les faits, en essayant d’en extraire des éléments de réflexion sur le scandale comme révélateur et catalyseur des tensions et des combats de la vie politique » (p. 211). Ce drame survient dans le contexte de la fin de l’ère Mitterrand, alors que l’image du Premier ministre est faite d’intégrité. Il décortique la « fabrication » de l’affaire à partir d’une note des Renseignements généraux, parvenue « via les réseaux Pasqua » au juge Jean-Pierre. On découvre le prêt Pelat d’un million de francs sans intérêt et d’autres libéralités. L’instrumentalisation est moins le fait des hommes politiques, hormis Le Pen, Millon et son adversaire aux législatives, que du Quotidien de Paris, du Point et d’E. Plenel au Monde. Les conséquences sont limitées dans l’opinion publique, Pierre Bérégovoy est confortablement réélu. Mais il se sent « coupable » (p. 217) de la défaite générale et abandonné. Si le Président lui a peut-être adressé une invitation, les « éléphants » du PS manifestent peu de solidarité. Il subit trois injustices. Il est intègre mais son imprudence est présentée comme une malhonnêteté. Premier ministre n’ayant pas démérité, il supporte la défaite. Militant socialiste, on le taxe de trahison parce qu’il s’est converti à la rigueur.

Ces deux parties montrent que ses évolutions sont moins liées à l’opportunisme qu’au désir d’œuvrer à la reconstruction de la gauche. Les interventions, bien structurées, nous aident à comprendre son parcours après le 10 mai 1981 et débordent le sujet proposé. Ainsi, Gilles Le Béguec compare les secrétaires généraux de l’Élysée sous la Ve République. Mais cette partie apparaît aussi « éclatée » entre plusieurs thèmes : la communication de Christian Chevandier a plus sa place dans les pages sur la formation. On note un déséquilibre à propos des relations avec le Parti socialiste. Les liens avant 1981 sont détaillés mais il n’en est pas de même pour la période suivante malgré le travail de François Lafon, sur son rôle dans la querelle des héritiers de Mitterrand et son affrontement avec Édith Cresson installée à Matignon, une place convoitée. On n’apprend rien de ses rapports avec les parlementaires, avec les syndicats. Une étude de sa perception par l’électorat socialiste manque aussi. Mais cet ouvrage est essentiel pour comprendre comment un « éternel minoritaire » devient un dirigeant de l’ère Mitterrand et pourquoi sa carrière se termine dramatiquement. Il apporte un éclairage sur les évolutions complexes de la gauche non-communiste.


Christian Birebent.


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