Niek Pas, Les Pays-Bas et la guerre d’Algérie

Alger, Éditions Barzakh, 2013.

par Denis Leroux  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

La question de l’internationalisation de la guerre d’indépendance algérienne et de son inscription dans le double contexte de guerre froide et de l’affirmation des nations du tiers-monde demeure encore un chantier historiographique ouvert. Si de nombreuses études nationales, de qualité variable, existent, l’ouvrage tardivement traduit de Matthew Connelly1 constitue le véritable tournant concernant ce sujet d’étude, en expliquant comment le FLN, incapable de vaincre militairement, a conçu une efficace politique diplomatique destinée à faire du conflit algérien un problème international et à susciter le soutien d’États, de forces politiques, d’intellectuels et de militants. Les Pays-Bas et la guerre d’Algérie de Niek Pas, maître de conférences à l’université d’Amsterdam, peut s’inscrire dans la continuité des travaux de Connelly. En centrant son attention sur ce le cas néerlandais, se situant dans la lointaine périphérie du conflit, il tente également de réduire les clivages entre histoire des relations internationales et histoire sociale. Plus que les relations au conflit de la chancellerie néerlandaise ou les effets de la politique internationale du FLN aux Pays-Bas, il entend se pencher sur les relations complexes entre situation internationale, communication politique, médias, mobilisations politiques et société civile. Ce sont donc les logiques internes de la mobilisation d’une partie de la société civile néerlandaise contre la guerre d’Algérie, et leurs contextes internationaux, qui sont au centre de cet essai.


Quand commence la guerre d’Algérie, les Pays-Bas et la France entretiennent depuis longtemps de bonnes relations. La francophilie d’une part notable des élites néerlandaises est accentuée par des engagements européens et atlantistes communs, une culture politique fortement teintée d’anticommuniste et une expérience coloniale comparable. De fait, le soutien diplomatique des Pays-Bas à la France sur la question algérienne, malgré les critiques de la gauche chrétienne, socialiste ou pacifiste, sera d’une remarquable continuité.

Ce n’est pas à ce niveau que s’opèrent les transformations les plus notables, et c’est la grande force de ce livre que de les détailler. Tout d’abord, en se concentrant sur le rapport de la presse néerlandaise avec ce conflit qui ne concerne le royaume que très indirectement. Celle-ci méconnaît le FLN et fait, au départ, largement écho aux positions françaises. L’ambassade de France prend d’ailleurs grand soin à faire prévaloir celles-ci aux moyens de nombreuses pressions directes ou indirectes sur les publications trop critiques mais aussi par un accès facilité à l’information pour les journalistes jugés sûrs. Il faut attendre 1957 pour que certaines publications se risquent à un soutien souvent nuancé au FLN. L’action de journalistes engagés, le plus célèbre étant Kryn Taconis, photographe néerlandais et auteur d’un reportage réalisé dans les rangs de l’ALN, se conjugue alors avec celles des nouveaux « services d’information » du FLN, mais ne parvient pas à faire valoir le point de vue des nationalistes dans la presse des Pays-Bas. C’est autour de la question de la répression et de la torture, que va se polariser une attitude critique vis-à-vis de l’allié français. Les polémiques agitant la presse française connaissent un fort retentissement dans les milieux intellectuels des Pays-Bas. Il devient dès lors difficile à l’ambassade française de donner une image positive de l’action de la France en Algérie.

La télévision, qui s’impose alors dans les foyers des Pays-Bas, joue un rôle certain dans la mobilisation de l’opinion public contre la guerre. Elle offre ainsi, en 1959, au VPRO (Vrijzinnig Protestantse Radio Omroep – Organisation libérale-protestante de diffusion radio), une organisation de soutien aux réfugiés, les moyens de mener une très efficace campagne en faveur des enfants algériens réfugiés au Maroc. Le film Redt een kind (Sauvez un enfant), diffusé à plusieurs reprises, ainsi qu’une intense campagne d’appel aux dons, tant dans la presse qu’à la radio, va profondément toucher une population néerlandaise pour laquelle le souvenir des horreurs et des privations de la guerre est encore vivace. Les dons dépassent alors les espérances des organisateurs et l’action se poursuit plusieurs mois, marquant profondément l’image que se font les citoyens néerlandais de ce conflit lointain. En déplaçant son objet de la critique de la guerre et en se concentrant sur la figure de l’enfant affamé, en adoptant un discours volontariste, mais aussi volontiers pathétique et culpabilisateur, se fondant sur les sentiments humanistes et charitables d’une part importante de la population néerlandaise, le VPRO donne naissance à une des premières campagnes médiatico-humanitaires modernes néerlandaises.

Le déploiement humanitaire à destination des réfugiés algériens qui fait suite à Redt een kind est détaillé. D’une part, l’investissement de la Croix Rouge néerlandaise se limite au Maroc, où elle n’entend pas travailler avec le Croissant rouge algérien, créé en 1956. Celui-ci agissant en effet de concert avec le FLN, toute collaboration entraîne des réactions françaises. Les réseaux de solidarité néerlandais dans leur action au Maroc ne se risquent donc pas à un soutien au FLN. En Tunisie, par opposition, des militants pacifistes et anticolonialistes, profitant de la mobilisation lancée par Redt een kind, travaillent directement avec le Croissant rouge algérien et conçoivent leur action comme un moyen de sensibiliser l’opinion nationale et internationale à la lutte des nationalistes algériens. Pour ces militants, leur engagement s’inscrit dans la continuité de la lutte antifasciste et résistante, où la France coloniale se substitue à l’Allemagne nazie.

L’opposition à la guerre d’Algérie voit émerger de nouvelles formes de mobilisation politique. Ainsi le comité Actie Informatie Algerije (AIA), créé en 1959, est une structure légère, non partisane, sans idéologie particulière, qui se consacre à faire connaître la situation algérienne aux Néerlandais. Rassemblant chrétiens de gauche, pacifistes et trotskyste, l’AIA est en lien direct avec les opposants français à la guerre. Éditant des bulletins, traduisant des textes français ou algériens, organisant des débats et des projections cinéma, pétitionnant, menant un travail d’influences sur des milieux ciblés, l’AIA cherche à infléchir la politique néerlandaise de soutien diplomatique à la France par la sensibilisation de l’opinion publique. Si cet infléchissement n’a pas lieu, l’opinion publique néerlandaise, du moins certaines de ses franges, s’avère réceptive à ces nouvelles formes d’action politique.

La mobilisation néerlandaise contre la guerre se rapproche plus d’un soutien politique à l’auto-détermination du peuple algérien que d’un soutien au FLN. Elle n’est pas sans susciter un débat sur la nature et les méthodes des nationalistes algériens, où une lecture de la guerre d’Algérie au prisme de l’occupation nazie se confronte à une interprétation du conflit selon les grilles de la guerre froide. Plus que des prises de parti favorables au FLN, la guerre d’Algérie suscite aux Pays-Bas un malaise dans le monde intellectuel en le « for[çant] à repenser le concept jugé évident d’universalisme » alors intimement lié à l’identité de la France. Dans les milieux universitaires, ce malaise vis-à-vis des méthodes de guerre françaises en Algérie est un puissant vecteur d’une mobilisation étudiante, s’effectuant au nom des droits de l’homme. Les contacts directs avec les militants algériens sont rares, et les engagements à leurs côtés encore plus. Ils sont pour la plupart le fait de militants trotskystes engagés dans un soutien direct, et très minoritaire, au FLN, sur des bases internationalistes, dont le procès de Sal Santem et Michel Raptis à Amsterdam, principalement pour leurs activités de faussaires, constitue un épisode marquant.


Le livre de Niek Pas, en documentant les prises de positions contre la guerre en Algérie aux Pays-Bas, nous offre un exemple intéressant d’internationalisation, que l’on pourrait dire « par le bas », de ce conflit. Ses ressorts sont fort éloignés des chancelleries ou des stratégies diplomatiques des forces en présence. Les acteurs au centre de cette mobilisation sont des intellectuels ou des militants agissant le plus souvent en marge des formations politiques classiques et plus largement une foule d’anonymes se sentant concernés, à un moment donné, par ce conflit lointain. Ce soutien n’a rien d’un mouvement de masse mais connaît néanmoins, du fait des stratégies médiatiques de ses promoteurs, des points d’orgues qui en font une question publique. La francophilie et l’attachement aux valeurs universalistes associées à la France, que la guerre en Algérie questionne durement, en sont un vecteur notable. De même, l’écho constant des souvenirs de l’occupation allemande et de la Résistance entre en résonance avec la dénonciation de la torture et des camps. Les militants qui s’emploient à faire connaître ce conflit font rarement preuve d’un soutien total au FLN. Plus que la figure du combattant, c’est celle de la victime qui est au cœur de ce soutien. Dans le même ordre d’idée, si les contacts avec l’opposition française à la guerre sont nombreux, il y a relativement peu d’interactions directes avec les nationalistes algériens.

Dans ce contexte précis, Niek Pas nous montre comment, paradoxalement, l’opposition à la guerre d’Algérie est devenue, avant tout, un problème politique néerlandais s’inscrivant dans la reconfiguration des forces politiques des années d’après guerre, l’importance croissante des médias audio-visuels, l’émergence des mobilisations humanitaires modernes et la reformulation des exigences éthiques que connaît alors la vie politique. L’effondrement de cette cause avec la fin de la guerre, et plus encore avec le putsch de juin 1965, accentue ce constat. On regrettera juste que l’expérience passée de la décolonisation indonésienne ne soit pas plus questionnée et qu’une argumentation un peu plus problématisée ne charpente ce livre par ailleurs très convaincant.


Denis Leroux



1. Matthew CONNELLY, A Diplomatic Revolution: Algeria’s Fight for Independence and the Origins of the Post-Cold War Era, New York, Oxford University Press, 2002. Traduction française : L’Arme secrète du FLN, Paris, Payot, 2011.


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