Nicole Racine et Michel Trebitsch (dir.), Intellectuelles. Du genre en histoire des intellectuels, 2004

Racine (Nicole) et Trebitsch (Michel), sous la direction de, Intellectuelles. Du genre en histoire des intellectuels. Bruxelles. Éditions Complexe, 2004, 348 pages. « Histoire du temps présent ».

par Gisèle Sapiro  Du même auteur

Cet ouvrage est issu d’une réflexion collective menée de 1998 à 2001 dans le cadre du Groupe de recherche sur l’histoire des intellectuels, dont elle venait clore quinze ans de travaux. L’un de ses animateurs, Michel Trebitsch, est prématurément décédé peu après sa parution. Le titre et le sous-titre disent la double ambition de ce projet, qui entend croiser histoire des intellectuels et histoire des femmes, en prenant en compte les interrogations soulevées par les études sur le genre. Cette ambition part aussi d’un constat et d’une démarche réflexive présentés en introduction : « l’histoire des intellectuels a été jusqu’ici surtout une affaire d’hommes, et il a donc fallu s’adresser […] à des spécialistes d’histoire des femmes, du genre, du féminisme » (p. 15). Témoin la rareté des travaux consacrés à Simone de Beauvoir en France, cas paradigmatique que Sylvie Chaperon analyse pour proposer un véritable programme de recherches dans cette double perspective. Une histoire des intellectuelles ne peut donc pas ne pas prendre en compte les mécanismes de relégation et d’exclusion dont les femmes qui prétendaient s’inscrire dans l’univers très masculin du pouvoir symbolique ont été victimes tout au long de l’histoire. Ces mécanismes opèrent à deux niveaux, celui des structures sociales (limitation de l’accès aux titres scolaires et aux postes dans les différentes professions) et celui des représentations.

Circonscrite à la France, l’étude de ces mécanismes explique les bornes chronologiques très larges du volume, qui commence bien avant la « naissance des “intellectuels” » (Christophe Charle) par une étude des femmes intellectuelles pendant la Renaissance, période où débute la Querelle des femmes qui va durer quatre siècles. Éliane Viénot rappelle en effet que les femmes constituent des « rivales potentielles redoutables sur le marché du savoir » (p. 45), qui devient à partir de la fin du Moyen Âge un des espaces d’ascension sociale où les qualités « viriles » traditionnelles (force physique, prouesses, etc.) ne sont pas requises. D’où la mise en place, dès cette époque, d’un dispositif visant à les exclure des lieux dispensant le savoir, dispositif dénoncé au tournant du XVe siècle par Christine de Pisan, qui explique que la coutume et non la nature est à l’origine de l’infériorité des femmes. L’étau commence pourtant à se desserrer à la fin du siècle. Un projet de société qui assigne aux femmes le rôle de civiliser les mœurs est mis en place à partir de la fin du XVIe siècle, comme le montre Danielle Haase-Dubosc. Bien qu’elles soient de plus en plus nombreuses à publier leurs écrits, les activités intellectuelles demeurent pour la grande majorité d’entre elles des pratiques qu’il faut cacher ou minorer sous peine d’être stigmatisées ou raillées en tant que « précieuses ridicules ». La « femme savante » qui exhibe ses connaissances est un monstre qui insupporte la société, comme l’explique Madeleine de Scudéry, selon laquelle la femme d’esprit doit écouter les autres et donner le ton en se gardant de faire étalage de son savoir. Celle qu’il fut question de coopter à l’Académie française n’échappe pourtant pas à l’opprobre masculine : lors de la Querelle des Anciens et des Modernes, Boileau l’accuse de déviriliser les hommes et tente de détruire sa réputation littéraire. Exclues du pôle savant du monde intellectuel, les femmes jouent un rôle de plus en plus prépondérant au pôle mondain régi par la sociabilité des salons et des réseaux de correspondances, tout en dissimulant leurs prétentions intellectuelles. En effet, la femme qui confond sociabilité et publication s’expose au ridicule, comme le montre Antoine Lilti par une analyse des comédies satiriques au temps des Lumières. Mme de Staël elle-même n’y a pas échappé : « Dans les monarchies, elles ont à craindre le ridicule, et dans les républiques, la haine », dit-elle (citée p. 82). Cependant le développement du marché du livre et l’émergence d’un lectorat féminin leur ouvrent à la même époque un espace d’autonomisation, ainsi que l’illustre une étude de la production littéraire féminine réalisée par Isabelle Brouard-Arends. Mais alors que la libéralisation du marché du livre au XIXe siècle favorise l’essor des publications faites par les femmes, la redéfinition des frontières entre espaces public et privé contribue à l’apparition de nouvelles formes d’exclusion qu’analyse Michelle Perrot.

Après ce panorama des « naissances » des intellectuelles, la deuxième partie de l’ouvrage est consacrée aux « identités intellectuelles », c’est-à-dire aux figures et aux représentations. Si la représentation romanesque de la femme moderne ou émancipée apparaît autour de la Première Guerre mondiale, comme le montre Nathalie Heinich, la figure de la femme intellectuelle reste généralement absente des romans de l’entre-deux-guerres écrits par des hommes qui, lors même qu’ils font de l’intellectuel un personnage central, ignorent ou refoulent la présence croissante des femmes dans leur univers, ainsi qu’il ressort de l’étude réalisée par Annelise Mauge. Après la Deuxième Guerre mondiale, alors que les femmes acquièrent le droit de vote, la réflexion sur la place des femmes dans la société est menée par des intellectuelles qui revendiquent leur émancipation. Au moment où paraît Le Deuxième Sexe, Édith Thomas publie une anthologie historique intitulée L’Humanisme féminin, dont Dorothy Kaufman étudie ici la genèse. Participant désormais aux groupes d’avant-garde littéraire (existentialisme et nouveau roman), des femmes écrivains prennent également part à la mobilisation intellectuelle sur la scène politique pendant la Guerre d’Algérie notamment. Ces engagements fondent leur accession au statut d’intellectuelles et préfigurent la mobilisation féministe. Cependant, comme l’analyse Delphine Naudier, si le mouvement des femmes favorise la reconnaissance sociale et littéraire des femmes écrivains, nombre d’entre elles se démarquent des grands rassemblements de militantes pour se singulariser comme intellectuelles. Après des siècles d’exclusion, l’obtention de l’égalité des chances scolaires n’a pas suffi à faire complètement disparaître les inégalités qui persistent y compris dans l’enseignement et la recherche, comme le rappelle Nicole Mosconi : ainsi, dans les sciences de la nature, une enquête suédoise a montré que pour être jugée aussi compétente qu’un homme, une femme doit avoir deux fois plus de publications; de même, l’écart en 2002 en France entre le pourcentage de femmes qualifiées par le Conseil National des Universités (44 % chez les maîtres de conférences et 21 % chez les professeurs) et leur taux de recrutement (36,5 % et 14,1 % respectivement, avec de fortes variations entre disciplines) semble indiquer un blocage.

C’est aux engagements qu’est consacrée la troisième partie. Françoise Blum montre que les femmes pacifistes de l’entre-deux-guerres sont bien pour la plupart des intellectuelles ayant également un engagement féministe qu’elles associent étroitement au pacifisme. Ingrid Galster soutient que l’influence de Simone de Beauvoir sur le Mouvement de libération des femmes a été médiatisée par les féministes américaines, notamment Betty Friedan et Kate Millett qui ont omis de mentionner leur dette à l’égard du Deuxième Sexe. Constatant la moindre présence des magistrates, par comparaison à leurs pairs masculins, dans le débat intellectuel des années 1990, ou plutôt leur présence circonscrite à certains genres, comme le témoignage, Anne Boigeol suggère que l’investissement des magistrats dans la sphère intellectuelle constitue une stratégie de distinction face à la féminisation croissante de la profession. Claude Piganiol-Jacquet évoque quant à elle son expérience de la persistance de la domination masculine au sein de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’aide aux citoyens (ATTAC). Michèle Le Dœuff pointe les écarts, aujourd’hui, entre un féminisme d’État obéissant aux directives de l’Union européenne sur la parité et de l’Unesco sur l’orientation des filles vers les carrières scientifiques et les revendications des associations qui luttent contre l’excision ou l’égalité dans le monde du travail. Adoptant une démarche réflexive, l’article conclusif de François Thébaud relit l’émergence de l’histoire des femmes comme une histoire engagée née des interrogations soulevées par le Mouvement de libération des femmes, et qui fut un laboratoire intellectuel ayant contribué à l’émergence de nouveaux objets. Structurée autour de groupes de recherches et de publications (comme la revue Clio), qui se répartissent entre un pôle plus académique et un pôle plus militant, elle est restée longtemps dominée au sein de sa discipline, comme l’atteste sa faible présence dans les revues généralistes, Le Mouvement Social excepté. Plus qu’une clôture, ce dernier article trace les limites de l’approche centrée sur le genre en histoire des intellectuels en esquissant une ouverture vers l’histoire sociale des idées. Limites que révèle aussi la diversité des problématiques abordées, qui, tout en témoignant de la richesse de l’interrogation, menace de faire éclater l’objet.


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