Nicolas Terrien, Des patriotes sans patrie. Histoire des corsaires insurgés de l’Amérique espagnole (1810-1825).

Mordelles, Les Perséides, 2015, 381 p.

par Gilbert Buti  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageCet ouvrage fait suite à plusieurs articles de l’auteur sur un sujet particulièrement méconnu en France, mais également largement ignoré par les historiens espagnols, à savoir le rôle que jouèrent les nombreux corsaires appelés « insurgés » qui affluèrent, entre 1810 et 1825, au service des soulèvements des colonies américaines de la Couronne espagnole. D’anciennes publications dénuées de toute perspective analytique, quelques articles et monographies de qualité variable éclairant un point particulier ou un espace géographique et des biographies, sinon hagiographies, dédiées à d’emblématiques figures de marins (Lafitte, Aury, Ducoudray, Labatut) composaient jusqu’à présent l’essentiel des travaux disponibles.

Si le cadre global dans lequel s’est déroulée la course insurgée a été quelquefois posé, ses dimensions internationales ont rarement été abordées. La bibliographie (p. 364-375) pointe ce caractère fragmentaire, parfois anecdotique sinon nationaliste, de la production. Elle se fait l’écho de la pauvreté de l’historiographie française – hormis les textes de Clément Thibaud – sur les guerres d’indépendance de l’Amérique espagnole. Par ailleurs, si la thèse de Feliciano Gámez Duarte est un travail de référence1, force est de reconnaître que son étude est centrée sur la présence des corsaires insurgés dans les eaux de Cadix. Rares sont les publications qui visent à inscrire la course dans le long processus d’indépendance et à la considérer comme un « indicateur des difficultés pour concevoir puis réaliser la souveraineté nationale » (p. 19).

Nicolas Terrien a puisé dans les copieuses séries en dépôt aux Archives générales des Indes à Séville, constituées surtout de documents produits par l’administration espagnole dans la Péninsule ibérique ou en Amérique par les autorités civiles et militaires des ports concernés par la course (La Havane, Pensacola en Floride, Carthagène en Colombie…). Il a également mis à contribution les documents du Centre des archives diplomatiques de La Courneuve . L’étude de journaux édités en Amérique et de récits publiés par différents acteurs des guerres d’indépendance, notamment par des officiers britanniques, lui ont fourni des éléments pour éclairer le versant des insurgés.

La périodisation paraît relativement étroite mais, malgré la date de 1810 retenue comme point de départ, c’est bien antérieurement que se trouvent les racines de la course insurgée, sans laquelle de nombreux États d’Amérique du Sud et centrale n’auraient pu gagner leur indépendance. Comme le montre justement Nicolas Terrien, la situation présente une « continuité historique, humaine, stratégique, politique et économique » (p. 14). L’héritage est à mettre à l’actif de la flibuste du XVIIe siècle dans les eaux caraïbes, puis de la piraterie qui a pris le relais jusqu’au début des années 1730 et contribué à favoriser le développement de l’interlope, des colons européens des Antillesaux Yankees du Massachusetts. La filiation est d’ailleurs grande entre les contrebandiers et les corsaires insurgés de la première guerre d’Indépendance américaine. Les frégates corsaires sont à l’origine de l’US Navy, comme les navires des forbans ou ladrones, longtemps combattus par l’Empire espagnol, seront à celle de la majorité des marines sud-américaines. C’est d’abord dans le golfe du Mexique et la Caraïbe, cœur de l’Empire espagnol où on enregistre une renaissance de la course à la fin du XVIIIe siècle, que se retrouvent les aventuriers de toutes les nations, et que se déroule une compétition internationale pour l’accaparement « des plus beaux morceaux du continent américain ». Tout en affirmant respecter une « stricte neutralité », les États-Unis, le Royaume-Uni et la France utilisent la course pour leurs propres fins, la Caraïbe et plus généralement l’Atlantique étant alors au cœur du redéploiement des rivalités internationales. Ainsi que l’évoque lord Castlereagh, en 1822, les questions américaines ne sont-elles pas devenues pour le Royaume-Uni « plus importantes que les questions européennes » ?

En six chapitres très structurés l’auteur suit ces corsaires qui réussirent à mobiliser un ensemble hétéroclite où se mêlent fonctionnaires espagnols, riches créoles, esclaves soulevés, indiens captifs, marins endettés, aventuriers opportunistes et révolutionnaires sincères. Distinguer la course de la piraterie conduit l’auteur à rappeler d’entrée de jeu le « droit de la course » (chapitre 1). Il appréhende pour ce faire la législation espagnole et les règlements en vigueur dans des États insurgés comme la Nouvelle-Grenade (Colombie), le Rio de la Plata (Argentine) ou la Nouvelle-Espagne (Mexique) et s’interroge sur la nature juridique de la lettre de marque des insurgés ou « patente de course » : quelle valeur accorder à ce document administratif indispensable à la guerre sur mer quand il est accordé par une autorité non reconnue ? C’est la nature de la patente qui fait du corsaire un « insurgé ».

Les acteurs, les capitaines corsaires et leurs équipages ainsi que leurs liens ou leurs divisions, comme le montrent de fréquentes mutineries, font l’objet du chapitre 2. Parmi ces insurgés les Espagnols sont minoritaires et, en reprenant les déclarations d’un ancien prisonnier de 1817, Nicolas Terrien rappelle que « la plupart des corsaires étaient Français, Italiens, Nord-américains et quelques autres Anglais ; ces patriotes sans patrie, n’avaient jamais été au Mexique, à Carthagène, à Margarita, et encore moins à Buenos Aires » (p. 53). Si la présentation de l’outillage nautique (embarcations, chantiers et charpentiers) complète logiquement ce chapitre, le statut des prisonniers et leurs échanges n’auraient peut-être pas dû attendre la fin du dernier chapitre pour être exposés.

Les réseaux de la course insurgée nécessaires à l’armement, à l’avitaillement et à la liquidation des prises effectuée dans des repaires éphémères ou dans de bons ports (Barataria, Galveston, Amelia, Providencia, Margarita ou Tortuguilla) facilement défendables mais difficiles d’accès, ainsi que les tribunaux des prises qui président à ces liquidations font l’objet du chapitre suivant. La dimension internationale de cette activité est soulignée avec la présence d’agents de la course dans la plupart des ports nord-américains.

Face au défi corsaire la réaction de la monarchie espagnole est limitée. La « décadence de sa marine », l’intérêt quasi inexistant à Madrid pour celle-ci (p. 183), l’insuffisance de la défense terrestre, les difficultés financières et l’échec des tentatives de reprise en main font recourir à la course, sinon à la piraterie, pour lutter contre les corsaires insurgés, principalement depuis La Havane. La diplomatie espagnole se montre toutefois active en Amérique du Nord ‑ là où se recrutaient l’essentiel des corsaires et où se trouvaient les capitaux et les navires ‑ en s’appuyant sur les consuls et en glissant des espions parmi les insurgés (chapitre 4).

En présentant la difficile neutralité dans la « question d’Occident » Nicolas Terrien revient sur le rôle éminent des forces géopolitiques dans l’effondrement de l’Empire atlantique de la monarchie espagnole2. Alors que les États-Unis utilisent la flibuste à des fins essentiellement expansionnistes dans la « guerre sourde » qui les oppose à l’Espagne, « l’Europe de Vienne » cherche à implanter ses compagnies commerciales au sein de l’Amérique espagnole. Point d’appui pour les insurgés et leurs armements, Haïti constitue toutefois un cas à part en respectant les principes de neutralité afin d’obtenir la reconnaissance internationale de l’indépendance (chapitre 5).

« L’expérience a démontré l’utilité des corsaires, particulièrement dans la lutte contre l’Espagne », affirme Simón Bolivar en 1819. La course est apparue en effet essentielle pour « les nouvelles nations » qui entendent faire connaître leurs pavillons sur tous les océans.

L’ultime chapitre, centré sur cet « impératif corsaire », permet de saisir la rupture des relations entre l’Espagne et l’Amérique provoquée par les « voleurs, assassins et malfaiteurs des mers », ainsi que les Espagnols nomment les corsaires insurgés, de signaler les dégâts causés à la marine de commerce espagnole et de mesurer le transfert de richesses opéré en faveur de la révolution (comme ce fut le cas de la course huguenote lors des troubles religieux en France). Seconder les opérations terrestres, assurer les liaisons des rebelles et transmettre les informations sont également à mettre à l’actif de ces hommes, dont certains se transformeront en agents diplomatiques. L’émission de patentes a constitué une stratégie de reconnaissance, un instrument de première importance pour affirmer la souveraineté puis garantir l’indépendance. Ces corsaires qui ont rendu bien des services aux jeunes états ne leur sont alors plus nécessaires et deviennent un obstacle pour les gouvernements qui cherchent à entrer dans le concert des nations.

L’ouvrage est accompagné en annexe de documents variés (lettre de marque, instructions, mémoires, récit de combat..) parfois à la limite de la lisibilité (liste des navires aux mains des insurgés), de deux cartes (forces en présence et localisation des principales offensives des corsaires insurgés permettant l’ouverture de fronts) mais se trouve malheureusement dépourvu d’index. Par ailleurs, si « de nombreuses questions restent en suspens » (p. 321), gageons que Nicolas Terrien saura y répondre prochainement dans la mesure où cet ouvrage, qui est à recommander sans hésitation, s’inscrit dans la préparation d’une thèse (« Prédation maritime et révolutions atlantiques : une histoire sociale entre Europe et Amérique, 1793-1823) »).

Gilbert Buti


1 Feliciano Gámez Duarte, Del uno al ortro confin : España y la luncha contra el corso insurgente hispanoamericano (1812-1828), Cadix, 2008.

2 Rafe Blaufard, « The Western Question, the Geopolitics of Latin American Independance », America Historical Review, juin 2007, p. 742-763.



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