Nicolas Roinsard, La Réunion face au chômage de masse. Sociologie d’une société intégrée, 2007

Roinsard (Nicolas), La Réunion face au chômage de masse. Sociologie d’une société intégrée. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, 313 pages.

par Jacques Freyssinet  Du même auteur

Ni le titre, ni le sous-titre de l’ouvrage ne désignent son objet spécifique. Celui-ci apparaît mieux dans le titre de la thèse dont le livre est issu : Une sociologie des réaffiliations. Les effets sociaux du RMI à la Réunion. La recherche a pour support plusieurs enquêtes ethnographiques menées dans des unités résidentielles aux caractéristiques contrastées. La question posée est celle de l’impact qu’exerce, dans la « société de transferts » qu’est l’île de La Réunion, la transposition d’un dispositif qui a été conçu en métropole pour faire face à la crise de la société salariale. L’intérêt de l’ouvrage est de montrer comment un système social peut se réapproprier une mesure législative, qu’il subit initialement comme un choc exogène, en inventant des modes d’usages spécifiques, cohérents avec sa logique de fonctionnement, mais en même temps facteurs d’inflexion de cette dernière.

Une première variable explicative centrale est fournie par le statut et la fonction sociale du travail. Ils sont marqués par l’héritage de l’économie de plantation qui a dominé l’île pendant plusieurs siècles après la colonisation. Longtemps bâtie sur l’esclavage, cette économie a dû ensuite recourir aux « engagés », recrutés en Asie et en Afrique dans des conditions qui les soumettaient, en fait, au travail forcé. Ainsi s’opère « la construction d’une image négative et traumatisante du travail » (p. 67). Elle ne laissera jamais place au modèle d’intégration sociale par le travail salarié, typique des sociétés industrielles, d’une part, à cause du développement d’un chômage massif, d’autre part, parce que les tâches les plus qualifiées ou valorisantes sont principalement réservées aux métropolitains de passage. Cependant, il n’en résulte ni des phénomènes d’exclusion sociale ou de désaffiliation à la Castel, ni des niveaux élevés de violence et de délinquance. Une seconde variable explicative est à trouver dans des modes particuliers de socialisation hors salariat ou à la lisière du salariat qui ont révélé leur durable capacité d’adaptation aux mutations successives du contexte économique. Nicolas Roinsard montre comment s’opère l’intégration sociale par un emboîtement de trois types principaux d’appartenance : le groupe familial, le groupe résidentiel, le groupe ethnico-religieux. À ces différents niveaux, les obligations de solidarité sont solidement intégrées dans les systèmes de valeurs. Elles prennent appui sur des combinaisons complexes de ressources : autoproduction, travail indépendant ou salarié, régulier ou au noir, usage habile des divers types de prestations sociales et d’emplois aidés…

Formellement, l’extension du Revenu minimum d’insertion aux départements d’outremer, au début de 1989, ne fait qu’élargir la gamme des ressources mobilisables localement, mais elle le fait à une échelle telle que l’auteur peut évoquer « la révolution du RMI » (p. 92). Dès la fin de 1990, un Réunionnais sur cinq est bénéficiaire du RMI, directement ou indirectement (c’est-à-dire comme titulaire ou comme membre du ménage d’un titulaire). Les comportements à l’égard du travail et de la solidarité se réorganisent autour de ce phénomène massif. Dans un contexte de prolifération d’emplois saisonniers ou précaires, l’accès au RMI entraîne le refus de tâches faiblement rémunérées auxquelles il n’est désormais plus indispensable d’avoir recours pour subsister. Il est à l’origine des pénuries de main-d’œuvre apparues dans les plantations de canne à sucre. Ainsi, loin d’être d’abord, comme le souhaitaient ses concepteurs en métropole, un moyen d’accompagnement de trajectoires d’insertion ou de réinsertion professionnelle, le RMI contribue à renforcer les prises de distance à l’égard du travail défini comme le moyen privilégié d’intégration sociale. Parallèlement, le recours massif à la solidarité nationale transforme, sans les détruire, les modes de fonctionnement des solidarités privées. Pour l’auteur, les « logiques d’articulation » semblent l’emporter sur les « logiques de substitution ». Au-delà de ce diagnostic global, les enquêtes de terrain qu’il a réalisées mettent en évidence, avec le RMI, de nouvelles manifestations des « usages différenciés et récurrents de la politique sociale » (p. 173). Quinze années d’expérience font apparaître le RMI comme « le ciment d’un nouveau lien social dans la société réunionnaise en compensant la faiblesse des revenus du travail et en confortant l’exercice des solidarités familiales et amicales » (p. 25). Il est devenu un socle de reproduction de la « pauvreté intégrée », complété par le recours aux emplois aidés, principale perspective d’accès à l’emploi pour les populations défavorisées. Il a aussi contribué à renforcer la « logique de domination et de clientélisme » (p. 80) exercée par les élus locaux et les responsables administratifs, voire certaines associations gestionnaires des dispositifs d’insertion. « À défaut d’avoir la sécurité du plein emploi dans une société salariale, on a au moins la sécurité du revenu minimum dans une société de transferts » (p. 239).

On mesure l’intérêt méthodologique de ce travail : identifier l’impact, dans une société particulière, de l’application d’une mesure conçue pour une société profondément différente. Le dispositif se trouve réapproprié pour accomplir de toutes autres fonctions que celles qui lui avaient été données. La population comme les dirigeants politiques y trouvent leur compte. Le système des solidarités privées conserve ses caractéristiques premières, mais sait s’adapter pour tirer parti d’une source de revenus, certes modestes, mais durables et garantis. Le RMI devient un moyen de réaffiliation pour la fraction défavorisée de la population exclue de la société salariale. C’est l’occasion de réfuter la pertinence de la transposition mécanique de concepts créés pour d’autres contextes économiques et sociaux : culture de la pauvreté, désaffiliation, désincitation au travail… C’est aussi l’occasion de mettre en évidence la capacité de persistance de systèmes de valeurs et d’organisation sociale engendrés par une évolution pluriséculaire. La démonstration est impressionnante et globalement convaincante. Elle engendre cependant une inquiétude liée à la thèse qui pourrait apparaître en filigrane : un système social serait capable de maîtriser l’usage des chocs exogènes qu’il subit, même de grande ampleur, et de les faire servir à la reproduction évolutive des cohérences qu’il a historiquement construites. Jamais l’auteur ne soutient explicitement une telle vision, mais « tout se passe comme si » il en était ainsi de l’introduction du RMI dans l’île de la Réunion. Si l’analyse des contradictions qui traversent la dynamique de la société réunionnaise est constamment présente dans l’ouvrage, celles-ci sont finalement régulées, sans exclusions ni conflits majeurs, et ne perturbent pas la construction d’une « sociologie de la société intégrée ».


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