Nicolas Offenstadt (dir.), Le Chemin des Dames. De l’événement à la mémoire, 2004

Offenstadt (Nicolas), sous la direction de, Le Chemin des Dames. De l’événement à la mémoire. Paris, Stock, 2004, 494 pages.

par Reiner Bendick  Du même auteur

Voilà un livre aussi exceptionnel par son approche et sa cohérence que nécessaire dont le sous-titre est son programme : il s’agit de lever et d’expliquer l’oubli qui frappa dans le passé et qui frappe encore aujourd’hui un lieu de bataille de la Première Guerre mondiale : le Chemin de Dames.

En 1914, 1917 et 1918 il fut le théâtre de luttes acharnées et meurtrières et pourtant les Français, pour qui le premier conflit mondial du XXe siècle reste la « Grande Guerre », se souvinrent et se souviennent encore plus facilement de la Marne, de Verdun ou de la Somme. Nicolas Offenstadt en explique les raisons dans l’introduction du volume qu’il dirige : c’est l’année 1917 avec l’échec sanglant de l’offensive conçue par le commandant en chef l’armée française, le général Nivelle, son remplacement par le général Pétain et l’éclatement des mutineries qui pèsent sur la mémoire du Chemin des Dames. Les 42 articles, écrits par 21 auteurs, déploient une histoire vraiment totale au meilleur sens du terme : totale en ce qui concerne le temps, l’espace et surtout les hommes engagés dans les combats. Les contributions sont groupées en six parties et bien reliées entre elles par des notes et des renvois, si bien que le livre – malgré le grand nombre de contributeurs – n’est pas une synthèse de relieur, mais une œuvre cohérente, l’expression d’un projet. C’est ainsi que les approches fort différentes de l’histoire sociale et politique, des sensibilités et des représentations, de la mémoire et de l’historiographie font bien davantage que se succéder, elles s’expliquent et s’éclairent mutuellement. Plus de 60 photos d’une très bonne qualité de reproduction soutiennent les textes. Elles montrent les dévastations au moment des combats, le paysage et les villages ravagés par la guerre et les traces des destructions qui subsistent encore aujourd’hui aussi bien que les sites commémoratifs. Les images ne sont pas simplement ajoutées comme illustrations, mais elles ont une valeur heuristique : numérotées, elles sont bien reliées aux articles respectifs et donnent une idée concrète de la force dévastatrice de la guerre et de l’iconographie des monuments locaux. Quatre croquis topographiques aident le lecteur à s’orienter sur le terrain. Déjà impressionnant par sa mise en page, le livre est convaincant par les résultats produits, dont quelques-uns seulement, en raison de la place limitée, seront présentés ici.

Dans la première partie – « histoires » –, Frédéric Rousseau analyse les attaques vaines et meurtrières lancées par des troupes françaises et anglaises en automne 1914 pour déloger les Allemands du Chemin des Dames. Les problèmes de tirs d’artillerie trop courts, les difficultés de communications et surtout la topographie du lieu, qui favorise les défenseurs allemands, « préfigurent, jusque dans les moindres détails, les terribles et désespérés combats du printemps 1917 ». Rousseau met en cause la capacité de l’état-major à analyser la situation et à estimer d’une manière réaliste les chances de nouvelles attaques, car « tous les éléments susceptibles d’annoncer l’échec du 16 avril 1917 étaient donc sous les yeux du commandement français » (p. 35) – autrement dit : Nivelle aurait pu savoir… Une autre découverte de l’ouvrage concerne l’appellation et le découpage chronologique et géographique des offensives lancées au printemps 1917 au Chemin des Dames. Philippe Olivéra montre que l’on nomma les combats « bataille de France » aussi longtemps qu’un succès, c’est-à-dire la percée des lignes allemandes, était attendu. Dans la mesure où l’offensive s’avère un échec coûteux en vies humaines elle devient « la bataille de l’Aisne » ou « du Chemin des Dames ». Limiter la bataille chronologiquement aux offensives conçues par le général Nivelle en accentuant la coupure du 15 mai, la date du remplacement du général Nivelle par le général Pétain, est essentielle pour la construction du « mythe Pétain », car, d’une part, elle fait oublier les attaques de fin mai et le fait que les mutineries atteignirent leur sommet après le 15 mai, d’autre part, elle soutient l’image de Pétain, économe en vies humaines, qui remporte des succès. C’est l’entreprise qui consiste « à trouver des victoires au cœur de l’échec militaire et à minorer l’échec du 16 avril en le découpant » (p. 46). Les mutineries sont traditionnellement expliquées par l’échec sanglant de l’offensive Nivelle. André Loez met en cause ce lien causal, d’habitude « pensé comme une évidence » (p. 50), entre les mutineries et l’offensive du 16 avril en soulignant la distance temporelle qui sépare les événements. En effet, jusqu’au 15 mai, date de nomination de Pétain, on ne compte que 26 incidents contre 229 par la suite. Les mutins étaient des soldats qui ont réellement cru la fin de la guerre proche, ils ont anticipé la percée du front allemand. C’est le décalage entre espoir et résultat de l’offensive qui est, selon Loez, responsable du refus des soldats de monter en ligne : « ce qui a changé est l’horizon d’attente des individus » (p. 53). Cette explication paraît pertinente, car elle prend au sérieux les sentiments individuels dans un contexte d’incertitude où le commandement apparaît fragile, où des informations sur la révolution russe arrivent. D’ailleurs, elle est également avancée par des historiens allemands pour expliquer l’écroulement du moral de l’armée allemande en été 1918 après les offensives de printemps qui – elles aussi – n’avaient pas abouti à la percée, espérée définitive, des lignes ennemies.

La deuxième partie regroupe sous le titre « combats » des sujets spécifiques au Chemin des Dames et d’un intérêt général pour les affrontements de la guerre de tranchés. Loez montre comment l’expérience du déploiement de chars d’assaut lors des offensives de 1917 a déterminé leur utilisation jusqu’en 1940. Le 16 avril, 121 appareils lancés contre les lignes allemandes devenaient des cibles faciles par défaut de construction – les bidons d’essence se trouvant à l’extérieur. Le 5 mai, les chars attaquent à nouveau, et cette fois avec un succès relatif. Maintenant ils sont déployés en petits groupes et surtout pas d’une manière autonome, mais restent subordonnés à l’Infanterie, qu’ils protègent et accompagnent. L’expérience de cette opération conditionne le « concept d’emploi » des chars d’assaut : « en aucun cas ils ne doivent constituer une force autonome, groupés pour obtenir par la surprise et à eux seuls la rupture du front » (p. 114). Les succès en 1918 confirment le concept. En retraçant la discussion militaire des années 1920 et 1930, Loez explique finalement comment les « blocages structurels, renforcés par le vieillissement des décideurs militaires » (p. 117), ont empêché toute innovation de tactique et de stratégie en ce qui concerne le déploiement des chars. La catastrophe du 16 avril est à l’origine du dogme des militaires français qui s’avèrera désastreux en 1940, « un nouvel indice des traces profondes laissées par l’attaque du Chemin des Dames » (p. 118). L’analyse d’Antoine Prost du « désastre sanitaire » montre à quel point le commandement français avait mal préparé l’offensive d’avril 1917. Le lecteur apprend beaucoup sur le traitement des blessés et les changements survenus au cours de la guerre, surtout – grâce aux chiffres exacts sur le nombre de lits prévus et réellement disponibles – l’insuffisance et les lacunes de la préparation deviennent tangibles. Mais Prost ne se borne pas à une mise en cause du haut commandement. En étudiant de près la création du sous-secrétariat d’État au service de santé et son action, il place les problèmes sanitaires dans le cadre « du combat mené par le pouvoir civil pour contrôler la conduite de la guerre » (p. 138). Thierry Hardier traite des bombardements sur le Chemin des Dames. Ses explications amènent le lecteur au centre du débat sur la « brutalisation », la montée de violence pendant la guerre. La spécificité de la mort sous le feu d’artillerie réside dans le fait que l’acteur n’est pas visible pour les soldats exposés au feu, de même que les artilleurs ne voient pas les victimes de leurs actions. C’est donc « dans la mort subie » que l’on doit chercher la montée de violence plutôt que dans les corps à corps légendaires (p. 68). Le témoignage impressionnant, présenté par Rémy Cazals, d’un poilu qui a participé aux combats d’avril 1917 confirme ce résultat. L’ennemi reste presque invisible dans les notes du soldat. Le feu d’artillerie, les éclats d’obus et les tirs de mitrailleuses à distance le menacent et le terrorisent.

Dans la troisième partie – « sensibilités » –, Rousseau reprend ce sujet en discutant l’utilisation des trouvailles de l’archéologie du champ de bataille, à savoir les matraques et les couteaux de tranchée. De son analyse des situations diverses de combats ressort qu’il y avait fort peu d’occasion qui permettaient d’utiliser ces armes. La topographie des lieux et les conjonctures des nécessités du combat créaient, guidaient et entraînaient la violence et non une « brutalisation » générale des soldats. Loez touche à un autre sujet du débat actuel : la question de savoir ce qui a fait marcher les soldats. Il interroge à partir des mémoires, des carnets de route et de lettres les représentations que les poilus développaient de l’offensive. Les soldats ne parlaient pas de motifs patriotiques ou politiques. Ils attendaient tout simplement la fin du conflit par la percée définitive du front ennemi. C’est cet espoir, « fortement intériorisé » (p. 185), qui les a motivés à prendre l’assaut – le même espoir animait quelques mois plus tard les soldats allemands lors des offensives de printemps 1918 – et qui, après l’échec évident, se transforme en déception profonde déclencheur des mutineries.

La quatrième partie – « mémoires : un lieu rejeté ? » – livre des analyses des cérémonies commémoratives et de l’historiographie. Olivéra explique la place spécifique du Chemin des Dames dans la littérature de guerre par le fait que « le récit-matrice de la bataille » s’élabore déjà pendant et immédiatement après la guerre, si bien que “histoires” ultérieures ne sont pour l’essentiel que la répétition sous une autre forme » (p. 306). Le peu d’importance du chemin des Dames dans l’historiographie allemande est expliqué par Benjamin Ziemann. D’autres auteurs traitent des reconstructions des villages ravagés après la guerre, la célèbre chanson de Craonne et les occultations persistantes de l’historiographie. La cinquième partie – « lieux : un chemin » – présente, en neuf articles, des lieux qui ont marqué les combats et les mémoires du Chemin de Dames.

La sixième partie – « regards » – rassemble des textes impressionnistes et même fictifs. Fait inhabituel pour une œuvre scientifique et pourtant tout à fait justifié ici, car – comme le récit de Noël Genteur sur le plateau de Craonne ou la nouvelle de Didier Daenincks sur les expériences d’un ancien combattant kanak – ils font mieux comprendre que tout traité scientifique saurait le faire la catastrophe humaine que fut le Chemin des Dames et les difficultés de l’assumer.


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