Nicolas Mariot, Bains de foule. Les voyages présidentiels en province, 1880-2002, 2006

Mariot (Nicolas), Bains de foule. Les voyages présidentiels en province, 1880-2002. Paris, Belin, 2006, 351 pages. « Socio-Histoires ».

par Christophe Prochasson  Du même auteur

Voici un ouvrage qui ne peut laisser indifférent. Adossé à une forte thèse, il brasse une masse documentaire qui, bien que déjà en partie fort bien labourée par une excellente thèse de l’École des Chartes consacrée par Dominique Versavel aux voyages présidentiels durant l’entre-deux-guerres, prend ici un relief nouveau. D’abord parce que Mariot a d’abord voulu se concentrer sur la mise en récit de ces voyages, bien plus que sur leur déroulé effectif. Encore nous laisse-t-il parfois dans une ambiguïté qui n’est pas sans perturber quelque peu sa démonstration. Sommes-nous dans l’analyse du récit ou bien dans celle de ce qui se « passe vraiment » ? Il n’est pas toujours facile d’en décider. Le livre se présente surtout comme une démonstration qui concerne au fond, comme Mariot le suggère lui-même, un problème général des sciences sociales : l’interprétation des ressorts de l’action collective. On sent bien dans l’ouvrage à quel point les voyages présidentiels sont un « prétexte », un « cas d’école », dont s’est emparé un chercheur dont les préoccupations sont prioritairement d’ordre théorique.

Les historiens n’y trouveront donc pas toujours leur compte. La profondeur chronologique masque la minceur des exemples choisis : Mariot demande au lecteur de le croire sur parole – il renvoie d’ailleurs à son site sur lequel figure toute une documentation complémentaire – en raison du fait que, selon lui, c’est à peu près toujours la même histoire qui se raconte. Il n’en demeure pas moins que d’excellentes pages décrivent utilement les pratiques. Nicolas Mariot s’arrête ainsi sur les organisateurs des voyages, de l’entourage présidentiel aux petites mains locales, et évoque très utilement le milieu journalistique qui met en mots l’événement. Un historien de l’État, un observateur des pratiques symboliques, un analyste de la politique auraient aimé en savoir beaucoup plus. Il leur manquera sans doute beaucoup d’informations qui auraient montré qu’un voyage présidentiel est toujours à risque et qu’il s’y exprime des différences sensibles reflétant des circonstances, des tempéraments et des engagements politiques dont les écrits journalistiques semblent en effet ne pas se faire l’écho.

C’est donc à un tout autre niveau qu’il convient de s’emparer du livre de Nicolas Mariot. On ne peut manquer d’être frappé par l’espèce de rage épistémologique, teintée parfois d’un brin d’humour grinçant, qui habite tout l’ouvrage. On ne peut manquer non plus de relever l’engagement personnel de l’auteur dans un livre qui fait tant état de sa confiance dans la science sociale : recours fréquent à la première personne du singulier, interpellation du lecteur, allusion aux origines géographiques de l’auteur, renvoi à sa propre expérience. Tout se passe comme si l’auteur avait des comptes à régler. Mais avec qui ?

Le livre n’en fait pas mystère. C’est d’ailleurs l’un de ses intérêts que d’intégrer une vive discussion historiographique où sont épinglés, avec plus ou moins de grâce, Olivier Ihl, Sudhir Hazareesingh ou Mona Ozouf. Mariot considère, avec une certaine irritation, que les auteurs « savants » emboîtent trop souvent le pas des journalistes et des observateurs qui commentent les voyages présidentiels en attribuant aux spectateurs des sentiments qui découleraient automatiquement de leurs comportements apparents. Attester les applaudissements et les vivats – attestation d’ailleurs pas toujours bien fondée, selon Mariot, qui adopte souvent une ligne hypercritique – ne doit pas conduire à déduire l’adhésion des spectateurs à la personne du président qui passe ni à ce qu’il incarne.

Telle est la thèse principale du livre que Nicolas Mariot ne cesse de décliner avec une force qu’on ne saurait lui dénier, au risque peut-être de quelques répétitions, mais qui emporte le plus souvent la conviction. Comment en effet ne pas le suivre ici ? Les historiens de la politique sont souvent trop prompts à mettre au jour sans prudence ce qui se joue, selon eux, dans les reins et les cœurs de ceux qu’ils placent sous leur objectif. Mariot n’a pas tort de fustiger cette « figure du débat intérieur, de la réflexion intime » à travers laquelle « nombre d’études portant sur des activités “politiques” perçoivent les gens et leurs agissements » : « ils voient leurs enquêtés, ajoute-t-il, comme des citoyens engagés dont les attitudes sont des prises de positions qui doivent trouver leur explication dans les actes de l’esprit – pensées, volontés, idéologies – qui les ont précédées au terme d’une (si possible) longue rumination intérieure. » C’est toute une tradition dominante de l’histoire et de la science politique qui se trouvent ici mise en cause. Ce qu’on ne saurait déplorer.

Comme tout livre fort, celui-ci appelle la discussion, moins pour le contredire que pour en rendre plus efficace la démonstration qui pêche parfois par une certaine raideur presque dogmatique. Une plus grande sensibilité à l’histoire n’eût rien gâché en ce qu’elle eût permis de nuancer davantage le propos. On ne peut se contenter de soutenir – c’est un préjugé sociologique que dément parfois l’attention empirique – que le social précède l’individu. D’abord parce que le « social » n’est pas une entité métaphysique stable. Ainsi la liesse qu’expriment les spectateurs du voyage présidentiel ne résulterait, ou à peu près selon Mariot, que d’un dispositif qui la provoquerait. Tout se passe en effet comme si ces derniers avaient été chauffés – comme l’on dit que l’on chauffe une salle – avant l’événement : apprentissages préalables, conventions sociales, ambiance festive, etc. Le reste, à commencer par les convictions, quelles qu’elles soient, n’aurait que peu de poids. Voilà ce qu’il conviendrait de discuter plus finement en étant encore plus attentif à ce qui se passe vraiment au ras de l’événement.

Cette querelle est ancienne. On y reconnaîtrait presque les traces de l’antique dispute qui opposa Augustin et Pelage quand il s’agissait de trancher entre l’efficacité de la grâce et celle du libre-arbitre… Il n’en est pas moins utile de la rallumer tant les sciences sociales en finissent avec elle souvent avec trop de hâte. Il semble qu’on puisse admettre qu’il n’est pas utile de faire un choix aussi rigide que celui que suggère ici Mariot, même avec quelques nuances. La prudence qu’il réclame à ceux qui concluent trop vite quant à la disposition des âmes à partir de ce qu’ils observent des corps n’est pas toujours sa propre règle. Les spectateurs ne sont-ils pas tout à la fois contraints, complaisants, inconscients et convaincus, à des degrés divers certes, selon les cas aussi et les circonstances. Il est vraiment dommageable que Mariot n’ait pas porté davantage d’attention à la personnalité des présidents ni à la politisation plus ou moins grande de la fonction, allant plutôt croissant au fur et à mesure que l’on avance dans le siècle, ni aux circonstances politiques et institutionnelles qui entourent leur voyage. En omettant que la fonction présidentielle a une histoire, il passe à côté de la diversité des types de liesse et donc aussi à côté des significations contrastées des récits qui les prennent pour objets. Que les journalistes repèrent toujours la même chose est une chose, même si ce formalisme occulte sans doute de sensibles différences, que la liesse soit toujours la même en est une autre, non pas seulement dans ce qu’elle signifie – et qui relève en effet en partie des préjugés et des attentes du « savant » – mais aussi dans ses manifestations.

Mariot livre parfois des interprétations visant à contrer, à raison, celles qui plaident en faveur de l’adhésion, mais qui sont tout aussi discutables. Ainsi en va-t-il tout particulièrement de celles qui s’appuient sur son expérience personnelle. La méthodologie suspicieuse de l’auteur et son regard narquois le conduisent de temps à autres à des contre-interprétations tout aussi abusives : je ne le suivrai pas pour ma part dans celle qu’il propose du comportement de deux jeunes femmes spectatrices d’un voyage de François Mitterrand à Besançon. Le doute a d’immenses vertus épistémologiques à condition qu’il ne conduise ni à l’esprit de système ni au nihilisme. Nicolas Mariot, à qui ne fait défaut ni la culture théorique ni l’intelligence sociologique, se place parfois périlleusement au bord de la falaise. Sans y tomber, il est vrai.

Plus de souplesse d’analyse devrait aussi le conduire à mesurer davantage certaines analyses qui placent sur le même plan des textes de nature très différente décrivant le voyage : formules élégantes de folliculaire, métaphores gratuites utilisées par les acteurs, analyses « sérieuses », etc. Tout ne signifie pas également. Les formes hybrides sont nombreuses et les catégories ne sont jamais pures. Nicolas Mariot aurait intérêt, comme son livre y invite admirablement bien, à rendre poreux le politique et le divertissement, l’engagé et l’indifférent, le collectif et l’individuel ou le savant et le profane. Après tout, je n’est pas toujours complètement un autre.


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