Nicolas Hatzfeld, Michel Pigenet et Xavier Vigna, dir., Travail, travailleurs et ouvriers d’Europe au XXe siècle

Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2016, 351 pages. « Histoires ».

par Vincent Porhel  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageComme l’indique son intitulé, cet ouvrage, à valeur de manifeste, se propose d’aborder l’histoire du travail comme un objet composite et européen. Ce faisant les auteurs avouent leurs dettes à l’égard des sessions mythiques de la Maison des Sciences de l’Homme qui, entre 1975 et 1977, ont été des marqueurs d’un « âge d’or » de l’histoire sociale du travail. Reste que de la glorieuse histoire du mouvement ouvrier bousculée par les événements de mai-juin 1968 à la conscience de la fin du destin émancipateur de la classe ouvrière consécutif à la désindustrialisation des années 1980, le champ de l’historiographie ouvrière a connu nombre de bouleversements. Les créations successives en Europe d’organisations vouées à la diffusion d’une histoire du travail telle la Strikes and Social Conflict International Association, la Sociéta italiana di storia del Lavoro et de la dernière venue, l’Association française pour l’histoire des mondes du travail réunies au sein du réseau European Labor History Network montrent cependant une volonté commune d’élaboration d’une histoire du travail dégagée de l’emprise strictement nationale. Dans cette optique, l’ouvrage opte pour la démarche comparatiste plutôt que connectée en convoquant des auteurs principalement issus d’Europe de l’Ouest. Ce faisant il assume de ne pas s’inscrire dans l’histoire mondiale du travail avancée par Marcel van der Linden1, par ailleurs contributeur de l’ouvrage, au profit de la mise en évidence d’un ensemble régional dont la cohérence à l’égard du fait industriel autorise de manière plus convaincante des éléments de comparaison.

Dans une première partie, les auteurs ont l’heureuse et précieuse idée de convoquer des spécialistes européens pour développer l’état historiographique de la question en Europe de l’Ouest. La Grande Bretagne (Arthur McIvor), la Belgique (Eric Geerkens), l’Allemagne (Dietmar Süss), la France (Nicolas Hatzfeld, Michel Pigenet, Xavier Vigna), l’Espagne (Père Gabriel) sont tour à tour abordées. Dans cette comparaison heuristique des différentes historiographies nationales, le lecteur pourra mesurer la vigueur des particularismes mais également apprécier les convergences qui fondent la légitimité d’une étude au niveau européen. On peut ainsi évoquer la progressive remise en cause des interprétations marxistes sous les assauts du post modernisme, la reconnaissance d’une pluralité des identités et pratiques ouvrières, le recours aux études de cas pour saisir au plus près les complexités des évolutions professionnelles, enfin la prégnance du présent au sein du travail des historiens du monde ouvrier qui fonde la dimension critique de cette branche historiographique.

Il appartient alors à Marcel van der Linden de brosser les grands traits d’une histoire ouvrière européenne en évoquant les principales étapes de son affirmation au sein de l’historiographie, marquées par son académisme croissant et la confluence entre l’histoire de la classe ouvrière et l’histoire du monde ouvrier. Cette approche surplombante permet d’aborder d’autres pays comme les Pays-Bas, l’Italie et les pays scandinaves et d’esquisser une typologie des différentes historiographies de la classe ouvrière en Europe. Il distingue, en effet, des pays touchés par la guerre civile (Portugal, Espagne, Finlande) plus portés sur la culture politique, et, à l’opposé, des pays à la tradition démocratique plus affirmée (Grande Bretagne, Suède). Il isole également les pays où le poids du parti communiste a joué un rôle essentiel, en premier lieu la France, dans lesquels la dimension militante de l’histoire sociale apparaît longtemps prégnante. Une histoire qui s’internationalise également depuis les années 1970 avant d’affronter dans les années 1990 – comme d’autres champs historiques – de nouvelles problématiques intégrant le genre et les minorités ethniques, lesquelles transforment l’histoire ouvrière en bousculant les assignations identitaires.

L’ouvrage entreprend ensuite d’aborder les champs actuels de l’histoire du monde ouvrier à l’aune des avancées historiographiques récentes en faisant appel à seize contributions émanant d’auteurs de pays d’Europe de l’Ouest (Belgique, Espagne, Italie et France qui propose la majorité des contributions). Celles-ci sont déclinées en trois parties traitant des conflits et mobilisations, des catégories et parcours professionnels et des constructions collectives par le biais d’études de cas ou bien d’analyses plus axées sur la dimension transnationale.

Ainsi Francine Bolle convoque-t-elle les grandes grèves de 1932 et 1936 en Belgique pour mettre en lumière les rapports entre gouvernement, patronats et syndicats et le clivage entre syndicalisme de combat et syndicalisme de concertation qui aboutit au paradoxe belge d’une forte conflictualité sociale adossée à une pratique du compromis. Samia Beziou aborde, elle, la « grève du siècle » de 1960-1961 pour évoquer l’affirmation de la dimension régionaliste wallonne au cœur d’un conflit social, au prix d’une fracturation de l’unité de classe ouvrière. Rubén Vega questionne la construction navale espagnole sur le temps moyen (1960-1985) à la recherche d’une mémoire ouvrière des conflits nourrie par les sources orales des anciens ouvriers de Gijon. Stefano Musso interroge le long conflit de la Fiat (1969-1980), occasion d’évoquer la diversité des identités ouvrières au sein de l’usine, marqué par l’arrivée de jeunes migrants éloignés des normes syndicales. Xavier Vigna évoque lui, dans une approche anthropologique, les violences ouvrières en France dans le temps long du XXe siècle en nuançant la thèse de Edward Shorter et Charles Tilly sur le déclin tendanciel de la violence dans les conflits du travail.

La partie consacrée aux parcours professionnels permet à Anne-Sophie Bruno d’interroger la normativité de l’emploi à l’aune de deux catégories essentialisées en dehors du travail et particulièrement concernées par la précarité : les femmes et les immigrés. Cristina Borderias-Mondejar analyse l’état du travail féminin en Espagne dans le premier tiers du XXe siècle en se fondant sur une approche critique des recensements aboutissant à une réévaluation de la mesure de l’emploi féminin en Espagne, notamment en ce qui concerne les mères de famille. Christian Chevandier aborde l’histoire de la classification ouvrière en questionnant la place qu’y tiennent les services, manière d’interroger la construction des catégories professionnelles productrices de terminologies essentialistes masquant la diversité du monde du travail. Anna Pelligrino met, elle, en évidence la centralité et la permanence du modèle du travailleur artisan dans l’Italie d’avant la Seconde Guerre mondiale. Ferruccio Ricciadi fait état de la construction de la figure du contremaître afin de mieux lire la nature des relations d’autorité dans l’organisation du travail industriel en Europe et aux États-Unis. Tyler Stovall, en questionnant l’image du travailleur de couleur dans la France de l’entre-deux-guerres, insiste sur une combinaison d’exotisme et de xénophobie qui complexifie durablement les représentations du groupe ouvrier.

Enfin, dans le cadre des constructions collectives, Laure Machu propose une analyse comparée de l’histoire des conventions collectives en France, en Allemagne et en Grande Bretagne en nuançant les spécificités de modèles nationaux. Marion Fontaine interroge à nouveaux frais la figure du mineur en insistant sur sa diversité effective, malgré l’homogénéité proclamée. Ad Knotter insiste sur l’organisation du monde du travail en questionnant l’attitude des syndicats européens à l’égard de la gestion du chômage. Michel Pigenet aborde la problématique des territoires de l’action collective. Nicolas Hatzfeld conclut par une mise au point sur l’historiographie de la santé au travail en France.

On le voit, il s’agit un ouvrage ambitieux qui ne saurait cependant être complet malgré sa densité. On relève ainsi – après les auteurs – l’absence de référence au fait colonial mais également la rareté des occurrences patronales ou paysannes. Le constat final apparaît ambivalent. Si l’ensemble des auteurs, et notamment Jean-Claude Daumas qui conclut l’ouvrage, déplore la « crise » de l’histoire ouvrière laquelle peine à attirer les jeunes chercheurs, les ambitions n’en sont pas moins élevées. L’orientation de plus en plus affirmée vers une lecture transnationale du phénomène ouvrier, dont cet ouvrage est un vigoureux exemple, et l’ouverture vers des temporalités non strictement contemporaines tracent des voies à suivre. Les réseaux internationaux existant – et qui se développent d’année en année – sont la preuve du dynamisme de cette histoire qu’incarne cet ouvrage.

Vincent Porhel


1M. VAN DER LINDEN, « Enjeux pour une histoire mondiale du travail », Le Mouvement Social, n° 241, septembre-décembre 2012, p. 3-29.



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