Nicolas BRIGAUD-ROBERT. Les producteurs de télévision.

Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 2011, 354 pages.

par Delphine Naudier  Du même auteur

Les producteurs de télévisionNicolas Brigaud-Robert. Les producteurs de télévision: socio-économie d’une profession Saint-Denis,Presses universitaires de Vincennes, 2011,372 p. 
Dans cet ouvrage sur les producteurs audiovisuels, Nicolas Brigaud-Robert prend pour objet la télévision au carrefour de trois dimensions : technique (elle incarne une technologie de l’image dotée de règles techniques et économiques), symbolique (elle élabore des objets culturels et induit une négociation avec les autres secteurs culturels et intellectuels pour qui elle représente un lieu de diffusion) et, enfin, politique et sociale (c’est une pratique dominante par rapport à toutes les autres activités culturelles dans le monde occidental).

En cela, la télévision « s’est affranchie de la hiérarchie des biens et des pratiques culturels en imposant au moins en partie aux autres champs sa propre logique matérielle et symbolique » (p.6). En sorte que l’objet « télévision » se situe dans une position ambivalente qui fait d’elle un objet culturel illégitime doté d’un pouvoir supérieur aux autres activités. Sa fonction d’intermédiaire des autres activités consolide sa position centrale dans l’espace des productions symboliques et invite à penser concrètement comment se déroulent, en réalité, l’orchestration de cette machinerie qui allie le commerce, la culture et la politique. Si tendanciellement ce media dispose d’une moindre légitimité, liée en partie à sa apparition récente, l’approche retenue par l’auteur, focalisée sur les producteurs de télévision, « fait social discret » (p.7), permet d’ouvrir la boîte noire de la fabrication des programmes audiovisuels.

La télévision est ainsi appréhendée à partir du groupe professionnel des producteurs, étudié grâce au dialogue établi entre la nouvelle sociologie économique et la socio-économie des champs. Dialogue fécond pour comprendre les enjeux d’un groupe social numériquement faible, partageant des enjeux similaires dans leur entreprise de production d’objets télévisuels articulant dimension culturelle et commerciale, cœur de leur métier, face à leurs partenaires de négociation au sein des chaines. Cette démarche permet en effet de saisir les modalités selon lesquelles cette profession a construit progressivement un espace dans la division du travail audiovisuel en lien avec la définition d’autres professionnels et des modes de financement de ce secteur. Elle offre aussi de restituer la dynamique à l’œuvre entre les frontières externes des différents territoires professionnels selon les enjeux propres aux entreprises concurrentes mais aussi les frontières internes donnant à voir les hiérarchies agissantes au sein de ce groupe social.

Le livre suit, dans une première partie, une logique historique qui permet de remonter le fil du temps depuis les années 1960 en faisant la genèse de cette activité en lien avec celle de l’industrie audiovisuelle. Il fait, dans une deuxième partie, une sociologie des ressources des producteurs à partir des pratiques mises en œuvre pour construire leur autonomie et détenir le « monopole objectif de compétence dans l’élaboration des programmes de télévision ». Enfin, dans une troisième partie, Nicolas Brigaud-Robert se livre à une analyse fine des divisions internes à ce groupe professionnel structuré et hiérarchisé en donnant à voir comment propriétés sociales, liées aux trajectoires des agents, et ressources réticulaires façonnent leur ancrage sur le marché de l’audiovisuel. Son enquête s’appuie sur des matériaux inédits tels que des archives de l’INA, des rapports d’activité de l’ORFT donnant accès des sources de première main apportant un éclairage nouveau sur l’histoire et la sociologie de l’audiovisuel. Ces sources sont complétées par de nombreux entretiens réalisés avec des producteurs et la reconstitution de 232 curriculum vitae de producteurs.

Dans sa première partie, historique, l’auteur s’attache à sérier les facteurs exogènes et endogènes ayant concouru à l’émergence de ce groupe de professionnels. Il retient trois paramètres contextuels majeurs. Le premier est d’ordre économique, il réfère à l’augmentation de la demande de contenus permettant des gains de productivité. Les producteurs privés concurrencent l’organisation du secteur public de production (ORTF), en termes de moyens et de rentabilité de la production, alors même que le nombre d’heures de programmes s’accroit. La protection des emplois et du droit du travail du service public est sérieusement mise à mal par les producteurs privés qui eux utilisent une main d’œuvre flexible d’intermittents. Le deuxième paramètre renvoie à la dimension matérielle des supports concernant notamment la transformation des outils et des techniques audiovisuels. Des innovations technologiques au début des années 1960 allègent les conditions de tournage et ouvrent des possibilités de rentabilité du produit. Il n’y a, en outre, plus de « coïncidence forcée » entre structure de diffusion et structure de production (p.24). Les producteurs privés, moins soumis à l’impératif d’amortissement de l’outil de travail réalisent des gains qui participent de leur incontournabilité en ce qu’ils ont les moyens de mettre en place des projets à des coûts moindres que ceux du service public. Le passage de la dramatique en direct puisant dans le répertoire classique, à la production de séries et fictions télévisées faisant appel à des auteurs contemporains, signe ainsi l’affirmation du producteur de télévision comme entrepreneur. Le troisième paramètre, d’ordre politique, est relatif à l’encadrement gouvernemental, législatif et idéologique de l’activité télévisuelle. L’affirmation du monopole de production érigé avant-guerre pour établir la Radiodiffusion nationale, devenue Radiodiffusion télévision française (RTF) en 1959, est ébranlé avec la création de l’ORTF (Office de Radiodiffusion télévision française) en 1964 institué en « établissement public industriel et commercial » (p.41) autorisant des contrats de droits privés. Cette rupture entérine, en réalité, la volonté de rationaliser la gestion des entreprises publiques en délégant ces productions onéreuses aux partenaires privés. La création de la Société française de production et de création audiovisuelle (SFP) dans le prolongement de la dissolution de l’ORTF parachève paradoxalement l’imposition de la logique économique libérale en octroyant un pôle de production public autonome alors même que l’hégémonie des producteurs privés est avérée.

Dans la deuxième partie, Nicolas Brigaud-Robert dresse le portrait des producteurs de télévision en entrepreneurs. Chefs d’entreprises, les producteurs de télévision contemporains ont inventé un territoire spécifique, qui dans un premier temps existait en dehors des structures de production et  une expertise, d’abord payée au cachet. L’auteur interroge les pratiques du métier de producteur. Il les appréhende dans une double dimension : d’une part, la relation d’identité entre la personne physique et la personne morale et, d’autre part, selon les fonctions du producteur à la tête d’une société de production. Les producteurs gèrent des ressources financières, font de la négociation commerciale et sont également les auteurs des productions. Cela les institue en créateurs de valeur soumis à une tension constante entre la nécessité d’innover dans leurs propositions tout en s’accordant aux conventions qui régissent l’univers audiovisuel pour faire exister leurs produits dans la sphère marchande : le marché des programmes.

L’accès à l’antenne et la distribution en son sein sont les principaux enjeux du métier. Ils façonnent les luttes entre les producteurs, établissent des hiérarchies à l’intérieur de cette profession et assignent aux producteurs des registres distincts. Dans la sociologie de la profession qu’il met en œuvre, l’auteur dégage trois principes d’autorité qui régissent l’activité. Premièrement, l’« appropriation de la prestation de production », garante de son autonomie dans la division du travail, est fondée sur la détention de ressources financières (privées et publiques) qui dépend de la capacité des producteurs à rassembler les financements pour placer leur projet. Deuxièmement, à travers leur « monopole des fonctions ordonnatrices » (p.171), leur travail comprend une dimension créative dans un univers codifié par des conventions qui organisent la tension novation-normalisation, et marque ainsi la reconnaissance de leur statut d’auteurs des programmes. Enfin, le troisième principe d’autorité réside dans le contrôle du fonds de roulement et l’appropriation des fonctions commerciales. Ces trois principes composent la matrice de l’institutionnalisation et de la pratique du métier, ils attestent de la professionnalisation de l’activité de producteur de télévision.

Dans la dernière partie de l’ouvrage, l’auteur fait une sociologie des producteurs de télévision en construisant la « structure des relations objectives qui existent entre les agents » (p.200) selon une approche en termes de champ pour saisir comment opèrent les luttes et les principes de différenciation entre producteurs en intégrant l’analyse de leurs dispositions, propriétés sociales et trajectoires. Il dessine ainsi l’espace des positions et des prises de position des producteurs de télévision. Nicolas Brigaud-Robert mène une analyse croisée en termes de réseau et de champ. La dimension réticulaire est essentielle pour détenir l’information et ajuster les projets en captant l’information, ressource cardinale, pour accéder à l’antenne. Enfin, son analyse des propriétés sociales des producteurs permet de saisir comment se construit leur capital symbolique et leurs positions dans l’espace contrasté des programmes.

Cet ouvrage est un réel apport pour la sociologie des intermédiaires qui exercent au sein des industries culturelles. On ne saurait que le recommander pour exemplifier la sociologie des professions et ses enseignements.

Delphine Naudier.



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