Nicolas Bourguinat, Les Grains du désordre. L’État face aux violences frumentaires…, 2002

Bourguinat (Nicolas), Les Grains du désordre. L’État face aux violences frumentaires dans la première moitié du XIXe siècle. Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, 2002, 542 pages. « Recherches d’histoire et de sciences sociales ».

par Arnaud-Dominique Houte  Du même auteur

Buzançais, le 13 janvier 1847, « quelque part en Berry »: l’épisode est connu. Des voitures arrêtées, une banale entrave au commerce des grains qui dégénère bientôt en révolte. Ainsi commence l’ouvrage classique de Philippe Vigier, et Nicolas Bourguinat choisit délibérément de s’inscrire dans ce sillage. Pourtant, là où le premier présente les racines de la révolution de 1848, le second évoque les derniers fruits d’une longue tradition d’appropriation communautaire. Archaïsme et modernité, ces deux lectures des violences frumentaires se complètent bien plus qu’elles ne s’opposent, car Nicolas Bourguinat prend soin de réfuter d’emblée la lecture structurale d’un rituel atemporel. Dans ce livre, il s’agit bien de montrer comment le neuf surgit de l’ancien, comment l’on passe d’une revendication alimentaire à « l’aspiration à un ordre autre ». Transformations de la contestation, politisation des masses, modernisation des relations État-société, ces thèmes essentiels constituent la trame de fond d’un ouvrage qui prend le risque de conjuguer analyse minutieuse et histoire globale. En effet, profitant d’un terrain historiographique bien balisé, qu’il maîtrise parfaitement, l’auteur entreprend d’élargir la focale. Restituer l’historicité de ces modes de révolte impose, en effet, de reconsidérer les facteurs explicatifs habituels, l’État et le marché, ces « sortes de spectres monolithiques, toujours à l’arrière-plan ». Nicolas Bourguinat projette un éclairage neuf sur ces structures complexes. Divisé en trois parties, ce livre multiplie donc les diversions pour mieux encercler l’essentiel : l’évolution des rapports État-société.

Dans un premier temps, l’ouvrage reprend le dossier complexe des mutations de l’agriculture et de ses marchés. En cette première moitié du XIXe siècle, France du blé cher et France du blé bon marché s’opposent, le long de frontières de plus en plus mouvantes. Car changements culturaux et progrès commerciaux modifient sensiblement les équilibres d’Ancien Régime. Or l’État peine à prendre la mesure de ces mutations. Faut-il en imputer la faute au cadre départemental ? La concurrence et l’émiettement des politiques préfectorales jouent sans doute. Mais un deuxième obstacle retarde l’intervention de l’État : le libéralisme-roi. Sur cette question complexe, Nicolas Bourguinat apporte une réponse nuancée. Certes, les discours font l’éloge d’un marché libéré, mais les pratiques administratives contredisent bien souvent les principes affichés. Cette « adhésion intellectualisée au libre commerce, accompagnée d’un usage calculé de ses échappatoires », s’applique d’abord à l’approvisionnement de la capitale, qui commande toujours l’encadrement administratif des blés. La production d’un large bloc de départements (le « rayon ») reste systématiquement réservée à la consommation parisienne. Nouveauté de taille, au contraire de l’Ancien Régime, où ces territoires sacrifiés étaient les lieux privilégiés des troubles, on leur accorde désormais une attention particulière. Nouvelles priorités et mutations du marché entraînent donc un redéploiement des troubles frumentaires. Cette première partie se conclut sur une précieuse chrono-géographie des violences. Au fil des crises (au moins une par régime : 1811-1812,1816-1817,1828-1829,1830-1832, 1840-1841,1846-1847), apparaissent alors de nouvelles zones sensibles, à commencer par l’ancienne « écharpe des bas prix du blé », de la Charente aux Vosges.

La deuxième partie de l’ouvrage propose une galerie de portraits dynamiques des acteurs, tels que l’historien, mais aussi tels que l’État, peuvent se les représenter. Confrontée à ce double enjeu, la démarche de Nicolas Bourguinat démontre sa fécondité. L’analyse distingue finement les différentes catégories professionnelles impliquées dans le circuit blé-pain. Des cultivateurs aux boulangers, en passant par les blatiers ou les meuniers, les intérêts et les stratégies fluctuent suffisamment – selon les lieux, les métiers, les saisons, etc. – pour infirmer l’image hâtive de révoltes collectives dépersonnalisées. Ce n’est pas le moindre apport de ce livre que de proposer une histoire compréhensive des acteurs sociaux qui prenne en compte l’immense complexité du domaine frumentaire. Les administrateurs locaux, en particulier les maires, en avaient bien conscience, et Nicolas Bourguinat donne de nombreux exemples d’interventions ponctuelles et ciblées en faveur des groupes menacés par la disette. Mais la monarchie de Juillet tente de dissuader ces pratiques communautaires. Il s’agit d’imposer le libre jeu du marché, quitte à brusquer les pouvoirs locaux. Même si cette politique ne parvient pas à triompher complètement, elle rompt le pacte des subsistances et accompagne une relecture des clivages sociaux désormais fondée sur des critères classistes. La solidarité tacite du modèle ancien cède place à une modernisation des liens État-administrés, au prix de cette « fracture installée au cœur de la société » qui fragilise le régime de Juillet finissant. En somme, les conflits frumentaires de cette première moitié du XIXe siècle révèlent « une sorte de partie de cache-cache, chacun questionnant la légitimité de l’autre, mais sans véritablement se croiser ». D’un côté, une population attentive à préserver ses intérêts; de l’autre, un État peu déterminé à brusquer les réticences.

Dans une dernière partie, Nicolas Bourguinat tente donc de dégager la signification de ces révoltes prévisibles et codifiées, souvent encadrées, qui ne dégénèrent qu’en de très rares occasions. Rituel traditionnel, réaction désespérée, pratique contestataire héritée, les lectures classiques des troubles de subsistance s’appliquent mal au répertoire précis des violences frumentaires. En ce domaine, Nicolas Bourguinat reprend prudemment à son compte le concept thompsonien d’« économie morale de la foule ». L’exigence de justice nourrit l’argumentaire des révoltés. En témoigne, mieux que tout, le souci de pratiques légitimantes : référence à des textes juridiques anciens, recours aux pouvoirs locaux, constituent autant de figures ordinaires de l’émeute. Rien de bien neuf, en somme, depuis le XVIIIe siècle, et l’on serait facilement tenté de conclure à l’atemporalité de ces mouvements populaires. Bien à tort, car, l’auteur le montre précisément, les attitudes évoluent en fonction de la réaction des autorités. Longtemps complices, incapables de qualifier criminellement ces troubles mal définis, les pouvoirs publics limitent d’autant plus la répression que les tribunaux font preuve de clémence. Seule la monarchie de Juillet engage une politique de fermeté, en s’appuyant sur la correctionnalisation des délits, même si les compromis discrets ne disparaissent pas complètement. Plus généralement, les mutations politiques et sociales transforment le discours des contestataires. L’horizon du Maximum, montagnard ou impérial, offre une alternative au libéralisme des élites, tandis que la figure nourricière du roi disparaît, victime tardive d’une désacralisation révolutionnaire que le mythe napoléonien ne suffit pas à enrayer. Privé de ce recours protecteur, exposé à une politisation de la contestation, le régime devient cible des violences. La monarchie de Juillet en souffre tout particulièrement. Les affrontements se durcissent et les violences frumentaires rencontrent la scène politique nationale. Médiatisée, extraite de son cadre communautaire, l’émeute de Buzançais inaugure bien la révolution de 1848.

Au terme de l’ouvrage, le paradoxe initial est donc résolu : apparemment inchangées, les émeutes frumentaires sont bien une voie d’accès à la modernité. Le principal responsable de cette mutation n’est autre que l’État lui-même, et surtout la monarchie de Juillet. En transformant leur regard sur ces violences, les administrateurs les intègrent au domaine du politique et les dotent d’une nouvelle signification. Cette démonstration rigoureuse apporte ainsi une importante pierre au débat sur la politisation des masses. Elle en affine la chronologie, en prouvant l’importance décisive des années 1840, sans négliger le poids d’un héritage révolutionnaire trop rarement pris en compte. Mais ce n’est pas son seul mérite : ce bref résumé ne saurait faire justice du foisonnement d’idées brassées par cet ouvrage issu d’une thèse soutenue en 1997 à Lyon II. Peut-être cette profusion constitue-t-elle le seul reproche que l’on puisse adresser à ce livre. La démonstration aiguise parfois la curiosité en posant des problèmes sans les résoudre complètement. Les tensions au sein de l’État sont clairement évoquées, l’analyse des carrières préfectorales les explique partiellement. Mais que se passe-t-il en deçà de cet échelon ? De même, l’analyse des stratégies du monde rural, dont Nicolas Bourguinat brosse les principaux traits, gagnera certainement à être prolongée. De ce point de vue, ce livre ouvre des pistes en montrant la fécondité d’une démarche compréhensive dont on voit qu’elle n’est pas l’apanage des micro-historiens. Soucieux de percer les logiques qui régissent les comportements, Nicolas Bourguinat s’inscrit dans « une histoire des pratiques et des représentations » qu’il mène avec rigueur et brio, non sans en démontrer l’exigence et la complexité. Si l’on ajoute à toutes ces vertus une édition d’une rare qualité (bibliographie recensant plus de 600 titres, précieux index des matières), on comprend que ce livre important mérite d’être salué.



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