Nicolas Beaupré, Écrire en guerre, écrire la guerre. France, Allemagne 1914-1920, 2006

Beaupré (Nicolas), Écrire en guerre, écrire la guerre. France, Allemagne 1914-1920. Paris, CNRS Éditions, 2006, 292 pages. Préface d’Annette Becker.

par Marie-Bénédicte Vincent   Du même auteur

Voici un livre de qualité qui doit être évoqué, ne serait-ce que pour la réflexion méthodologique à laquelle il invite. Cet « essai d’histoire culturelle comparée du premier conflit mondial » (p. 16) se donne pour objectif d’analyser, chez les écrivains français et allemands, le champ des pratiques, des représentations et des valeurs spécifiques déployées par l’écriture en guerre et sur la guerre. Deux partis-pris de départ illustrent ce défi : d’une part la démarche comparative, d’autre part le choix des textes littéraires comme objet d’histoire.

L’auteur a constitué un échantillon de 181 écrivains allemands et 239 français (passés ou non à la postérité) répondant à trois critères de tri : avoir combattu, écrit sur la guerre et publié entre 1914 et 1920. Le cadre chronologique englobe volontairement l’immédiat après-guerre, afin d’inclure les œuvres dont la publication a été retardée (Orages d’acier de Ernst Jünger en 1920, Les Croix de Bois de Dorgelès en 1919), de traiter la question des « sorties de guerre » comme abandon des pratiques spécifiques liées au conflit et d’étudier la perception différente de l’issue de la guerre des deux côtés du Rhin. À cet échantillon d’individus correspond un corpus de 291 ouvrages français et 242 ouvrages allemands. N. Beaupré propose d’emblée une étiquette pour désigner son objet : celle d’ « écrivains combattants ». Outre la référence à l’Association française des écrivains-combattants fondée en 1919, cette étiquette est assumée comme « un choix heuristique répondant à un critère d’efficience scientifique » (p. 10) en ce qu’elle permet de s’opposer au terme de « témoin » popularisé dans l’entre-deux-guerres par Norton Cru, qui l’associait à une écriture de la guerre fondée précisément sur le refus de la littérature et le souci d’objectivité historique. Or pour N. Beaupré, les textes littéraires peuvent bien être pris comme objet d’étude par l’historien en ce qu’ils donnent à voir les représentations du conflit (quel que soit leur décalage éventuel avec les faits réels de la guerre). En effet, les écrivains avaient pour rôle spécifique de ne pas s’arrêter au témoignage, mais d’interpréter la guerre et de lui donner sens tout en poursuivant métaphoriquement le combat avec des armes littéraires. Ceci explique que les récits de guerre dominent quantitativement la production littéraire dans les deux pays en répondant, plus que la poésie ou le roman, aux attentes d’un public avide de témoignage et de sens. Pour repérer ces représentations du conflit, la démarche a donc consisté en un « va-et-vient perpétuel entre l’ensemble des textes vu comme un grand récit et chacun des textes pris séparément » (p. 22), ce qui, il faut le noter, est le propre de l’analyse littéraire. Le livre comporte ainsi deux types de chapitres, ceux qui se rapportent à l’histoire du milieu littéraire et qui relèvent plus d’une histoire sociale au sens classique (étude des conditions de la production littéraire et des pratiques mises en œuvre par les écrivains, les éditeurs et le public pour s’adapter à la guerre et en sortir) et ceux, plus nombreux, qui relèvent d’une histoire culturelle des représentations, portant ici sur les œuvres littéraires. Notons que N. Beaupré se rattache expressément à cette dernière école historiographique.

Commençons par l’étude sociale, qui constitue peut-être l’apport principal du livre. Le phénomène de la littérature de guerre répond à une triple mobilisation, celle des écrivains, des éditeurs et du public assurant son succès (chapitre II). Ainsi, l’adaptation des milieux littéraires au phénomène des écrivains combattants passe par la création de revues nouvelles (Zeit-Echo en Allemagne, le Bulletin des Écrivains de 14 en France, publié par la rédaction de l’Intransigeant à partir de novembre 1914), la mise en place par les éditeurs de collections spécifiques, permettant autant de répondre aux attentes du public que de s’insérer dans la culture dominante ou de saisir des opportunités économiques. Elle repose aussi sur l’attribution de prix littéraires (le Goncourt en France, le prix Kleist en Allemagne couronnent des écrivains combattants, quitte à déroger à certaines règles) ou sur une réception spécifique des œuvres par la critique (la légitimité ne vient plus seulement de la valeur artistique des textes, mais aussi du passage au front des écrivains, ce qui s’observe bien dans les préfaces présentant tout autant le texte que son auteur souvent inconnu du public).

Le chapitre III sur la censure souligne les points communs entre les deux pays : en France comme en Allemagne, le contrôle des livres ne fait pas l’objet d’une institution spécifique avant 1915 et apparaît finalement moins strict que pour la presse. En France, l’absence de directives spécifiques pour les livres donne une certaine latitude d’interprétation aux censeurs. En Allemagne, la centralisation de la censure par le ministère de la Guerre à Berlin se heurte à la tradition fédérale et est loin d’être totale, malgré la création en février 1917 d’un organe de contrôle central pour la commercialisation et l’exportation des livres à Leipzig. Dans les deux pays, l’interdiction de livres reste rare (celle-ci peut se révéler contre-productive en faisant de la publicité à l’auteur, on pense au Feu de Barbusse, non censuré) et les coupes opérées portent sur des sujets similaires (critiques de la hiérarchie militaire, comportements peu honorables des soldats). Se dessinent ainsi des rapports complexes entre littérature et censure, la première n’étant pas toujours soumise passivement à la seconde : les auteurs ont pu faire l’objet d’une « récupération » par les autorités militaires qui leur confient des tâches de censure (Apollinaire), de propagande (Jean Galtier-Bopissière, fondateur en 1915 du journal du front Le Crapouillot) ou des missions d’écrivains-reporters. Cet espace de négociation avec les états-majors conduit N. Beaupré à revenir sur la question du pacifisme littéraire (dont l’absence a été longtemps attribuée à la sévérité de la censure) en insistant sur le consentement des écrivains à la guerre (une des thèses principales du livre).

Le dernier chapitre consacré aux « sorties de guerre » montre comment la fin du conflit bouleverse le système éditorial construit autour de la littérature de guerre, avec l’effondrement brutal de l’intérêt du public. L’exemple du prix Goncourt attribué en 1919 à Proust pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs plutôt qu’aux Croix de Bois est emblématique et en Allemagne, E. Jünger doit publier à compte d’auteur Orages d’aciers en 1920. Une « démobilisation culturelle » s’effectue : en France le retour à la vie civile des écrivains combattants donne lieu à la création de l’association précédemment citée, pour défendre leurs intérêts professionnels et honorer le souvenir de leurs camarades disparus. Cette fonction mémorielle se veut commune à toute une génération et transcende les clivages politiques. Le manifeste de 1919, qui tait le consentement des écrivains à la guerre et fait disparaître la haine de l’ennemi au profit de l’idéal du droit, annonce du reste le passage d’un patriotisme de guerre à un patriotisme de paix caractéristique de l’entre-deux-guerres. En Allemagne, il n’existe pas d’association comparable avant celle de 1936 (Die Mannschaft) fondée par l’écrivain nazi Otto Paust comme émanation directe du NSDAP. Sous la République de Weimar, du fait de l’absence d’unanimité entre les camps politiques sur le sens à donner au conflit, deux littératures de guerre irréconciliables se retrouvent face à face.

Venons-en maintenant à l’analyse des textes. Répétons-le : l’idée de départ de N. Beaupré est que l’ensemble des récits de guerre peut être considéré comme une matrice culturelle commune malgré les différences d’auteurs et de nationalités. Son étude des représentations apporte des résultats inégalement nouveaux : il n’est pas inattendu de lire que l’image du « sacrifice » permet de donner un sens à la mort des camarades tués au front et de les honorer, ou que la principale attente perceptible dans les textes est celle de la paix. Plus intéressante nous a semblé son analyse de la vision défensive de la guerre donnée par les écrivains des deux pays. Pour les Français, le simple fait que les Allemands déferlent sur leur territoire suffit à faire de la guerre une guerre de défense du sol. Mais les Allemands reprennent aussi le thème lié à l’image de l’encerclement géopolitique de leur pays. Le traitement littéraire de la tranchée, qui illustre la guerre de défense, traduit cette conviction d’être dans la position de la victime. De même les grandes batailles offensives de 1916 (la Somme, Verdun) sont paradoxalement vues comme l’apogée de la défense de la patrie. Autre exemple, l’image du casque d’acier qui se généralise en 1916 en Allemagne : elle désigne autant la modernisation de la guerre que le caractère protecteur du combat mené par le pays.

Cette analyse littéraire soulève cependant certaines questions méthodologiques. Antoine Prost, dans la recension qu’il fait du livre pour Vingtième Siècle, Revue d’histoire (n° 93, janvier-mars 2007), reproche à N. Beaupré d’atteindre ses limites quand il prétend passer des représentations à la réalité sans se poser la question de la preuve ou de la représentativité des assertions. Ainsi sur la place de la violence : la thèse de N. Beaupré est que, malgré censure et autocensure, la violence guerrière peut être dite. Certes, la violence impersonnelle (subie par les soldats dans la guerre moderne) occupe dans la littérature une place prépondérante et détourne le regard de la violence interpersonnelle. Mais la violence du combat au corps à corps est loin d’être totalement absente, elle resurgit via la description des armes blanches portées par les soldats. Comment savoir cependant quelle était la fréquence de leur usage au front ? Autre exemple, celui de la représentation de l’ennemi comme « barbare » qu’il faut exclure de la communauté civilisée. À propos d’un poème d’Adolphe Gysin de 1915 qui associe les Huns à la rousseur des cheveux, N. Beaupré montre finement que cette couleur renvoie tout à la fois à la toison du barbare, à son caractère violent, au pelage de l’animal, à la traîtrise de Judas, à la sorcellerie, bref à l’impur (p. 155). L’association des Allemands à des porcs (animaux de boucherie) ou des rats (nuisibles car porteurs d’épidémie, notamment dans le quotidien des tranchées) vient animaliser cette vision du barbare qu’il faut éliminer. Il est cependant difficile de savoir quelle adhésion rencontraient ces stéréotypes dans l’armée et plus généralement dans l’opinion. N. Beaupré donne un élément de réponse en évoquant les forts tirages des récits de guerre, mais cela ne suffit pas.

Bref, au-delà des différences d’approche entre histoires sociale et culturelle, deux questions sont finalement posées. D’abord celle de l’articulation entre l’analyse littéraire des textes et l’ambition statistique inhérente à la constitution d’un échantillon – « L’échantillon n’est en rien exhaustif. Sa taille toutefois permet de pondérer les erreurs statistiques et les biais liés à la nature des sources » p. 12. Or, force est de constater que cet objectif de dénombrement, présent au départ, n’apparaît plus ensuite dans l’analyse des représentations. Subsiste, d’autre part, la question de la confrontation entre ce corpus de récits et d’autres documents : la principale limite du livre est peut-être qu’il se fonde principalement sur un seul type de sources, en s’interdisant par là de traiter les deux problèmes importants du degré d’adhésion à ces représentations et du rapport de celles-ci à la réalité. La réponse peut venir pour partie du croisement avec d’autres documents, par exemple des lettres de guerre non écrites par des élites culturelles et non destinées a priori à la publication.


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