Nicolas Barreyre, Gold and Freedom: The Political Economy of Reconstruction

Charlottesville, University of Virginia Press, 2015, 319 p.
Traduction de L’or et la liberté. Une histoire spatiale des États-Unis après la guerre de Sécession, Paris, Éditions de l’EHESS, 2014, 312 p.

par Stephen W. Sawyer  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageDans son texte sur Le magicien d’Oz, Salman Rushdie rejette l’interprétation classique de l’intrigue qui fait de ce récit une fuite du monde réel et un retour dans la douceur du foyer rêvé. Il insiste sur le fait que l’histoire parle de la transformation de l’imaginaire en réalité. N. Barreyre ouvre et conclut son livre Gold and Freedoms par une interprétation similaire. Pour lui,Le magicien d’Oz est une allégorie de la transformation politique qui a transformé « l’imaginaire spatial » des régions (sections) du Midwest, du Sud et du Nord-Est des Étas-Unis en une réalité politique après la guerre de Sécession. Il interprète ainsi le récit de L. Frank Baum des années 1900 comme une tentative pour donner à voir l’une des réalités politiques les plus importantes de la fin du XIXe siècle, à savoir le débats sur la question monétaire, opposant les systèmes fondés sur l’or et l’argent, et ses conséquences régionales durant la Reconstruction qui suivit la guerre de Sécession. De fait, le récit de L. F. Baum met en scène les principaux protagonistes de cette histoire : il y a la bonne fée du Nord qui, comme le suggère N. Barreyre, s’empare des intérêts des travailleurs du Midwest, la méchante sorcière de l’Est qui incarne les intérêts financiers du Nord-Est, la bonne fée du Sud qui révèle le pouvoir de l’argent (les chaussures) et, enfin, la méchante sorcière de l’Ouest qui cherche à contrôler l’or (la casquette) et l’argent (les chaussures). En 1939, lorsque le film sortit sur les écrans, les chaussures de Dorothy avaient perdu leur couleur argentée pour le rouge, bien sûr. Comme N. Barreyre le fait remarquer, la dimension d’allégorie politique de cette célèbre histoire fut donc perdue de vue, tout en annonçant involontairement la peur du rouge qui allait traverser Hollywood quelques années plus tard dans un nouveau contexte politique.

Gold and Freedom explore en détail les débats politiques des années 1860 et 1870, en soulignant l’importance des concurrences régionales, le « sectionalisme », dans les choix politiques majeurs de la période. Comme l’histoire du magicien d’Oz, ce récit parvient parfaitement à restituer finement les débats et les machinations politiques de l’époque et, plus généralement, l’histoire de l’économie politique pendant la Reconstruction. N. Barreyre s’écarte de la question raciale, essentielle mais largement traitée, pour s’intéresser plus particulièrement aux fluctuations des politiques de Reconstruction dans le Sud, le Midwest et le Nord. Il montre que ces changements dépendaient de la capacité à renforcer l’unité du parti républicain, mise à mal par les clivages opposant la politique partisane et les intérêts économiques divergents des territoires.

La première moitié du livre sur le « sectionalisme » décrit les États-Unis d’après-guerre, tels qu’ils sont vus du Midwest. Un paradoxe est ainsi mis en avant : alors que la guerre avait été faite au nom de l’Union et contre la Sécession, elle a également contribué à cristalliser les intérêts spécifiques d’une « région » du Midwest, la distinguant du Nord-Est et du Sud. Ainsi, le Midwest émergea comme une catégorie politique déterminante précisément au moment où le salut de l’Union était assuré. N. Barreyre s’intéresse ensuite plus en détail au pouvoir de ces nouvelles identités régionales en examinant leur impact sur la question monétaire. Ces différentes régions se confrontent toutes aux problèmes soulevés par la Guerre de Sécession, en particulier celui de la définition de la monnaie « américaine », celui du remboursement de la dette, des priorités des politiques financières ainsi que des mérites relatifs des titres d’emprunt ( qui servient de monnaie dans le Sud pendant la guerre). Le deuxième chapitre explore ensuite comment les différents ensembles territoriaux, distingués par la nature de leur production, de leurs échanges commerciaux et de leur structure financière, pesèrent sur les choix politiques de façon beaucoup plus déterminante queles partis politiques. Ces derniers, en effet, essayaient de construire un consensus partisan national qui devait rassembler des intérêts largement incompatibles. Le troisième et dernier chapitre de la première section de ce livre abordent la question de la politique économique dans le contexte des tensions grandissantes entre le libre échangisme du Midwest et le protectionnisme du Nord-Est. Ces différences jouèrent un rôle moteur dans le désaccord profond qui déchira le parti Républicain au sujet des droits de douane. Ce problème politique devint rapidement explosif, divisant à la fois les Républicains et les Démocrates. En conséquence, le problème des droits de douane fut lentement écarté afin de maintenir une unité au sein de chaque parti, notamment le parti Républicain. Cette première partie de l’ouvrage propose une lecture attentive des débats politiques qui démontre que ce fut le régionalisme, et non la politique des partis, qui détermina deux des enjeux politiques les plus importants de la Reconstruction, l’imposition de l’étalon-or et la question douanière.

La deuxième partie, consacrée à la Reconstruction, étudie l’impact du régionalisme avec la même capacité d’explication fine des manœuvres politiques. Le chapitre quatre offre une lecture originale des trois amendements qui ont façonné l’après-guerre. N. Barreyre montre comment ces textes ont transformé de façon inattendue le paysage politique des régions, allant jusqu’à mettre en cause la suprématie de la question de la Reconstruction elle-même. Il porte une attention particulière à la question de la dette pour analyser la quatrième partie du quatorzième amendement, puisqu’elle provoqua un conflit politique impliquant des rivalités économiques opposant le Midwest, qui craignait de perdre ses terres dans le paiement de la dette, et le Nord, soucieux à la fois de recouvrer ses créances et de redistribuer la terre dans le Sud. Les intérêt de l’Ouest et du Sud les opposaient ainsi au Nord. Ce contexte, associé à d’autres enjeux, plaça à nouveau les concurrences régionales au centre des questions de politique économique. Cette situation imposa un compromis aux Républicains pour éviter que le parti n’éclate en raison des intérêts inconciliables du Midwest et du Nord-Est. Cela déboucha sur un désengagement du parti des questions économiques majeures au bénéfice des problèmes plus larges de la Reconstruction qui rassemblaient le Midwest et le Nord-Est. N. Barreyre montre de façon convaincante que la Reconstruction restait un enjeu politique majeur pour circonscrire les divergences économiques régionales.

Le chapitre cinq retrace la fragile cohésion du Parti républicain après la Reconstruction. Même si les Républicains sont parvenus à se rassembler pour remorter les élections, une fois au pouvoir, ils se trouvèrent obligés de mettre en œuvre une politique économique qui fit naître des divisions en son sein. Le nouveau Parti libéral républicain fut, lui aussi, rapidement victime de la logique régionaliste qui lui avait fait rompre la cohésion du parti. Alors que les Libéraux avaient été unanimes pour quitter le Parti républicain, l’absence de programme général dépassant les intérêts régionaux les empêchait de participer à la présidentielle. Ce mouvement libéral, y compris dans son impasse, fut l’un des principaux indicateurs de l’importance des intérêts régionaux pour la Reconstruction durant cette période. Le dernier chapitre met en avant la transformation durable du Parti républicain qui eut lieu lors de la séparation avortée des Libéraux à la fin de la période de la Reconstruction. Ces deux éléments marquèrent le paysage politique des États-Unis jusque dans les années 1930. Au cours de cette période, la Reconstruction devint un thème presque entièrement dominé par le Sud alors que les Républicains essayaient de consolider le Nord grâce à un nouveau compromis sur la monnaie, susceptible de rassembler le Nord-Est et le Midwest. Cette nouvelle configuration politique semblait suffisamment solide pour que Hollywood change la couleur argentée des chaussures de Dorothy pour du rouge.

Cette représentation très convaincante de l’importance du régionalisme est mise en relief par Richard John dans son avis publié en quatrième de couverture. En effet, le lecteur referme le livre avec la conviction que les territoires furent une force structurelle dans les politiques d’après la guerre de Secession. Cette analyse pose la question, soulevée par N. Barreyre dans son épiloge intitulé « L’espace et la politique », des « analyses spatiales » et du rôle de la dimension spatiale pour définir la politique américaine jusqu’à nos jours. Après la lecture de cet ouvrage, le rôle des intérêts territoriaux dans la formation des politiques américaines ne fait plus aucun doute.

Cependant, en mettant l’accent sur des analyses spatiales, ce livre pose une question à laquelle il ne répond pas entièrement. Les dynamiques spatiales actuelles sont parfois moins le sujet du livre que la politisation des intérêts géographiques. Ces deux concepts ne sont pourtant pas réductibles l’un à l’autre. De nombreux travaux, s’ils se penchent sur les catégories géographiques, soulèvent également la question de la construction des échelles spatiales et de la façon dont la politique produit nos conceptions, apparemment « naturelles », du territoire. De ce point de vue, la lecture de ce livre qui appelle à un tournant spatial en sciences sociales, pose la question de savoir à quel degré les enjeux politiques de l’après-guerre de Sécession furent simplement le produit de concepts régionaux antérieurs au conflit et à quel degré cette représentation géographique régionaliste fut façonnée par les débats politiques de la Reconstruction. Autrement dit, la question n’est pas tant de savoir comment les jeux d’échelle fonctionnent au niveau politique (à savoir, qu’au niveau des villes et des régions, sont défendus des programmes politique qui divergent de celui des partis nationaux) que de comprendre comment la relations entre ces niveaux territoriaux se construit et de comprendre pourquoi elle se figea dans des concepts aussi stables. Le tournant spatial en sciences sociales invite donc à une approche constructiviste de la notion de géographie, à concevoir l’espace comme un concept liquide. En quoi la dimension territoriale des régions fut-elle le fruit d’une construction sociale et politique et à quel point cette notion de « sections » fut-elle stable ? De toute évidence, les appellations de « Midwest », de « Sud » ou de « Nord Est » n’ont jamais été délimitées de façon stable, leur territoire a été constamment redéfini. L’étude de N. Barreyre pose ces questions sans y répondre entièrement, mais c’est parce qu’il invite à poursuivre l’étude du rôle des dynamiques spatiales dans la politique américaine. Car, quelle que soit son appartenance partisane, comme le dit Dorothy, « There’s no place like home » [Il n’y a pas d’endroit comme chez soi].

Stephen W. Sawyer (traduction de Marjolaine Lacombe)



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