Nicholas Papayanis, Planning Paris Before Haussmann, 2004

Baltimore/Londres, The Johns Hopkins University Press, 2004, 336 pages.

par Matthieu Flonneau  Du même auteur

En 2004, dans un texte alors à jour des plus récentes productions historiographiques françaises, Nicholas Papayanis, hélas disparu depuis, avait fourni la première synthèse sur les évolutions urbaines connues par la capitale avant l’arrivée du Grand Baron. Cet historien américain, professeur émérite de la City University of New York’s Brooklyn College, dont la bibliographie était déjà riche de titres essentiels à la compréhension de l’urbanité parisienne au XIXe siècle, livrait une analyse fouillée des mouvements planificateurs, réformateurs ou organisateurs – on choisira selon les cas la traduction la mieux adaptée du gérondif anglo-saxon « Planning » – qui ont précédé l’avènement de ce qu’il est convenu d’appeler la « ville moderne ». Or, pour Paris, il est d’usage dans la lecture historiographique scientifique tout comme, somme toute, dans la vulgate colportée des représentations traditionnelles, d’assimiler cette modernité à l’œuvre « haussmannienne ».

Après la lecture de Nicholas Papayanis, cette expression peut désormais paraître au moins abusive, au pire inexacte. Et ceci à double titre. D’une part, en effet, la réévaluation du rôle personnel de Napoléon III dans les transformations de Paris est à l’œuvre. Dans son sixième chapitre, consacré à la longtemps légendaire « commission Siméon » et à ses travaux, l’auteur en prend bonne note. D’autre part, et quelques travaux l’avaient entrevu – ceux de Karen Bowie notamment –, en amont, les germes de la modernisation étaient déjà nombreux et consistants. Trois principales traditions, filles d’un XVIIIe siècle aux Lumières éclectiques, sont donc identifiées : celles des « aménageurs fonctionnalistes », celle des saint-simoniens et celle des fouriéristes enfin. La démonstration est alors très convaincante. Les quelques imperfections relatives à la restitution des termes français n’en altèrent pas la portée.

De cette pluralité d’inspirations concurrentes, complémentaires et congruentes a émergé une nouvelle forme d’urbanisme et une nouvelle conception de la société urbaine, mais aussi du « social » pour le dire simplement. L’ouvrage, traduit récemment, de Paul Rabinow sur la spécificité de la « modernité » française reçoit donc avec cette monographie enrichie de quelques illustrations noir et blanc bien choisies une application érudite.

Traités communément par ces trois courants de pensée non étanches les uns aux autres, les thèmes de l’organisation générale de l’espace, de l’ordre et de la sécurité, de l’hygiène, de la circulation et du capitalisme ont reconfiguré la nouvelle problématique urbaine. Dans un moment préalable à ce processus de définition des problèmes et d’invention toute foucaldienne de normes et de nomenclatures, Nicholas Papayanis revisite le rôle du comte G. Chabrol de Volvic, préfet de la Seine qui, s’il ne fut pas un bâtisseur comme ses successeurs Rambuteau et Haussmann, n’en a pas moins accompli une œuvre essentielle : celle de la création d’un corpus de statistiques nécessaires à l’appréhension du « grand tout » de la ville, espace et société désormais confondus. Fort d’une entreprise de recensement remise périodiquement à jour, les Recherches statistiques de la Ville de Paris publiées à partir de 1821 ont rendu possible l’émergence du fonctionnalisme. Au-delà, ce sont les émergences de la figure presque toute puissante de l’ingénieur moderne et de son imaginaire fait de théorie et d’action – thèmes déjà largement défrichés par Antoine Picon –, qui ont été facilités. Corrélative des questions d’amélioration de la santé des populations et de la facilitation du commerce, les interrogations liées à la circulation (p. 63 et ss.) devinrent dominantes dans les débats d’aménageurs. De cette période date d’ailleurs selon l’auteur une « idéologie de la circulation » dont les orientations les plus récentes relatives de l’histoire de la mobilité pourront s’inspirer.

Les personnages méconnus d’Alexandre de Laborde, auteur d’une théorie des trottoirs publiée en 1816 dans ses Projets d’embellissements de Paris et de travaux d’utilité publique concernant les ponts et chaussées qui allait fixer durablement le paysage de la rue parisienne, d’Ernest Chabrol-Chaméane et d’Hippolyte Meynadier de Flamalens sont convoqués pour témoigner de la grande vitalité de la réflexion des contemporains en la matière, dont les controverses sur l’opportunité de la réalisation des fortifications (p. 105 et ss.) furent un temps le support. Enfin sur la planification du Paris souterrain (chapitre 5, p. 201 et ss.), quelques pages de référence, que le lecteur pourra compléter par des études comparatives parues depuis, apportent la démonstration que la richesse de cette pensée fonctionnaliste ne négligeait aucune ressource de l’espace. En définitive, réjouissons-nous de l’avènement de ce que nous proposons d’appeler le « relativisme haussmannien », car dans ses parties les plus exposées et les plus immédiatement repérables, la Ville Lumière, éblouie par l’action menée sous le Second Empire, comptait beaucoup de zones d’ombre abandonnées par l’historiographie traditionnelle. En aval comme en amont – car il y a bien eu aussi une modernité parisienne post-haussmannienne dont la conclusion sur le Corbusier se préoccupe –, Paris « ville moderne » a bien une histoire.

L’auteur ne manque pas de le souligner afin de désamorcer les possibles objections de principe émises contre ces vues de l’esprit projetées au cours de la première moitié du XIXe siècle par des intelligences par ailleurs très concrètes : l’aspect « utopique » des choses était largement relativisé par la conviction qui animait ces acteurs que, réellement, de grandes choses étaient possibles. Autres temps…



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